Trois semaines après le début de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, le conflit s’enlise. Tandis que Washington cherche une sortie, Israël poursuit une stratégie d’affaiblissement du régime iranien, et Téhéran pose des conditions strictes. Une impasse stratégique aux répercussions mondiales.
Après trois semaines de guerre israélo-américaine contre l’Iran, l’issue du conflit demeure indéchiffrable. Tandis que le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz reste paralysé, aggravant la crise énergétique mondiale, les signaux envoyés par Washington se contredisent. Face à eux, Téhéran impose ses propres conditions pour mettre fin aux hostilités.
Cette impasse révèle surtout une fracture plus profonde : celle qui oppose les objectifs américains à ceux d’Israël. Le gouvernement de Benjamin Netanyahou s’emploie ainsi à empêcher tout rapprochement entre Téhéran et Washington, de crainte qu’un accord ne mette fin trop tôt à la guerre – et ne compromette ses ambitions, du renversement du régime à son affaiblissement durable.
Les tâtonnements de la stratégie américaine
Le président américain Donald Trump a choisi d’ignorer les mises en garde de plusieurs responsables de son administration, dont le chef d’état-major, le général Dan Caine, qui alertaient sur les conséquences imprévisibles d’un conflit avec l’Iran — en particulier le risque de fermeture du détroit d’Ormuz[1].
Il a pourtant décidé de s’engager dans la guerre aux côtés d’Israël, encouragé par des renseignements signalant la tenue d’une réunion stratégique autour du Guide suprême Ali Khamenei. Une frappe décisive contre cette rencontre, le 28 février 2026, pouvait, selon certains scénarios, désorganiser durablement le régime, voire provoquer son effondrement[2].
Unité d’analyse politique de l’ACRPS
L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.
Mais ce pari initial s’est rapidement heurté à la réalité. Malgré l’élimination d’une partie de son commandement – y compris du Guide suprême –, le régime iranien a résisté et s’est réorganisé. Téhéran a riposté par des frappes de missiles et de drones visant Israël, des bases américaines en Jordanie et au Kurdistan irakien, ainsi que des infrastructures énergétiques dans le Golfe, afin d’augmenter le coût du conflit pour les États-Unis et de les contraindre à y mettre fin[3].
Cette capacité de résilience a pris de court Donald Trump, qui misait sur un effondrement rapide du pouvoir iranien. Il espérait reproduire un scénario proche de celui du Venezuela[4], où la destitution de Nicolás Maduro avait permis l’émergence d’un pouvoir plus conciliant avec Washington. Or, loin de s’effondrer, le régime iranien a démontré sa capacité à absorber le choc et à prolonger le conflit[5].
La situation a basculé lorsque l’Iran a décidé de fermer le détroit d’Ormuz, interrompant les routes maritimes par lesquelles transitent environ 17 % du pétrole mondial et près de 20 % du gaz naturel liquéfié[6]. Ce choc a immédiatement aggravé la crise énergétique et placé Washington sous pression.
Confronté à cette nouvelle donne, Donald Trump a été contraint de revoir ses objectifs initiaux, notamment son appel à un renversement du régime iranien[7]. Ceux-ci ont été progressivement redéfinis à la baisse, dans une logique plus pragmatique : pouvoir revendiquer une forme de victoire, tout en préparant une sortie du conflit et en évitant une escalade incontrôlée.
Le président américain a ainsi mis en scène les succès militaires de son administration, affirmant que la marine iranienne, ses défenses aériennes et une large part de son appareil militaire avaient été détruites[8]. Selon ses déclarations, près de 90 % des capacités balistiques de l’Iran et 95 % de ses drones auraient été neutralisés[9], des chiffres qui restent, à ce stade, invérifiables.
Dans le même temps, Washington a tenté d’accroître la pression. Des frappes ont visé les installations de l’île de Khârg, au cœur de l’industrie pétrolière iranienne, tandis que l’administration américaine évoquait la formation d’une coalition internationale pour rouvrir le détroit. Cette initiative intervient alors que les prix du pétrole dépassent les 100 dollars le baril[10] t que ceux du gaz en Europe ont bondi de 50 %.t que ceux du gaz en Europe ont bondi de 50 %[11].
Ce contexte a également contraint les États-Unis à assouplir certaines sanctions sur le pétrole russe afin de stabiliser les marchés[12], un ajustement révélateur des tensions provoquées par le conflit.
Malgré ces mesures, la position iranienne est restée inchangée. Le déploiement de plusieurs milliers de marines depuis Okinawa vers le Golfe n’a pas suffi à infléchir Téhéran[13]. Face à cette impasse, lprogressivement mis en avant une stratégie de sortie, affirmant que l’Iran aurait cherché à entrer en contact pour négocier[14],
Dans le même temps, il a réitéré les conditions américaines : démantèlement du programme nucléaire iranien, adoption du principe de « zéro enrichissement », remise des stocks d’uranium – dont environ 400 kg enrichis à 60 %, une quantité que l’Agence internationale de l’énergie atomique juge suffisante pour produire une dizaine d’armes nucléaires — ainsi que des limitations sur les missiles balistiques[15].
Enfin, pour contenir les inquiétudes de l’opinion publique face à une guerre prolongée, le président américain n’a cessé d’affirmer que la fin du conflit était imminente, sans jamais en préciser l’échéance. Une posture qui traduit surtout l’impasse stratégique dans laquelle il se trouve, après que ses calculs initiaux se sont révélés erronés.
Une stratégie israélienne fondée sur l’affaiblissement structurel de l’Iran
Bien qu’Israël mette en avant les risques liés au programme nucléaire iranien et à ses missiles balistiques, son objectif réel n’a jamais été dissimulé : provoquer la chute du régime[16]. Cette ambition transparaît dans les déclarations de Benjamin Netanyahou, qui affirme que son pays redessine le Moyen-Orient et s’impose désormais comme une puissance régionale dominante, voire mondiale dans certains domaines.mondiale dans certains domaines.
Dans cette perspective, toute possibilité d’accord avec Téhéran est rejetée. Israël invoque l’impossibilité de faire confiance au régime iranien, mais considère surtout qu’aucune solution durable n’est envisageable sans sa disparition. Le renversement du pouvoir apparaît ainsi comme la seule issue acceptable, indépendamment de l’existence – ou non – d’une alternative crédible. Le risque de chaos interne en Iran ne constitue pas, dans cette logique, un facteur dissuasif.
Toutefois, la résilience du régime iranien a contraint Israël à ajuster partiellement son discours, notamment par crainte de voir Washington accepter un compromis qui préserverait le pouvoir en place. La question de la survie du régime est ainsi de plus en plus présentée comme relevant du seul peuple iranien.
Malgré cet ajustement, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a continué à œuvrer activement pour écarter toute possibilité d’accord entre Washington et Téhéran. Cette position est d’autant plus sensible qu’une part croissante de l’opinion publique américaine considère qu’Israël a entraîné les États-Unis dans la guerre, avec des conséquences économiques, politiques et militaires importantes[17].
Dans ce contexte, l’assassinat d’Ali Larijani, secrétaire général du Conseil de sécurité nationale iranien, s’inscrit dans une logique stratégique. Devenu l’une des figures les plus influentes du régime après la mort du Guide suprême, Larijani, bien que conservateur, incarnait une ligne pragmatique susceptible de favoriser un accord avec Washington. Il avait d’ailleurs présenté, peu avant la guerre, des propositions de compromis lors de contacts au Qatar et à Oman. Selon certaines sources américaines, il était perçu comme un candidat crédible pour diriger une phase de transition en Iran.[18].
Son élimination apparaît ainsi comme une tentative d’écarter toute option de négociation et de renforcer les courants les plus radicaux du régime, afin de ne laisser aux États-Unis d’autre issue que la poursuite du conflit ou le renversement du pouvoir en place.
Plus largement, la stratégie israélienne vise un affaiblissement durable de l’Iran. Elle ne se limite pas aux capacités militaires, mais s’étend aux infrastructures économiques, en particulier dans le secteur énergétique, ainsi qu’aux capacités d’exportation de pétrole et de gaz, dans la perspective d’un éventuel cessez-le-feu.
Elle inclut également une dimension interne : la dégradation de la capacité du régime à maintenir l’ordre. Le ciblage des forces de sécurité, des commissariats et des institutions chargées du contrôle intérieur s’inscrit dans cette logique. Israël anticipe en effet l’émergence de mouvements de contestation après la guerre, dans un contexte économique et social fortement dégradé, déjà observé lors du conflit de juin 2025.
Les exigences iraniennes pour mettre fin à la guerre
L’Iran a subi des dommages considérables : ses capacités militaires et ses programmes d’armement ont été fortement affectés, une grande partie de ses dirigeants politiques, militaires et sécuritaires a été éliminée, et ses infrastructures civiles ont été largement détruites.
Malgré cela, le pays ne semble pas disposé à accepter un accord qui se limiterait à mettre fin aux hostilités sans prévenir de nouveaux affrontements. Dans un tel scénario, il resterait encerclé et continuerait de s’affaiblir sous l’effet des sanctions, dans l’attente d’une reprise du conflit.
Téhéran redoute en particulier de répéter l’erreur commise en juin dernier, lorsqu’il avait accepté une proposition américaine de cessez-le-feu sans obtenir de garanties contre de nouvelles attaques. Dans cette perspective, la fin de la guerre ne serait qu’une pause. Elle permettrait à l’administration de Donald Trump et au gouvernement de Benjamin Netanyahou de se réorganiser, de reconstituer leurs capacités militaires et de préparer une nouvelle phase du conflit.
C’est pourquoi l’Iran pose deux conditions essentielles à tout cessez-le-feu. La première est l’obtention de garanties crédibles que les États-Unis et Israël ne mèneront plus d’attaques contre lui. La seconde est la levée des sanctions économiques réimposées par Washington après son retrait de l’accord sur le nucléaire en mai 2018.
Téhéran craint en effet que le maintien de ces sanctions, après une guerre aussi dévastatrice, ne le place dans une situation comparable à celle de l’Irak après la guerre de libération du Koweït en 1991. Le pays avait alors été durablement affaibli, plongé dans la pauvreté et confronté à une dégradation profonde de ses structures étatiques — un contexte qui avait, par la suite, facilité son invasion.
Conclusion
Le fait que les États-Unis se soient laissés entraîner par l’agenda israélien dans une attaque contre l’Iran a plongé la région – et au-delà – dans l’une des crises internationales les plus graves de ces dernières décennies[19].
Selon certaines analyses, cette escalade aurait pu être évitée sans l’influence de conseillers proches de Donald Trump, tels que Steve Witkoff et Jared Kushner, accusés d’avoir privilégié l’alignement sur les positions israéliennes au détriment des intérêts américains[20].
L’ampleur des inquiétudes suscitées par le conflit apparaît notamment dans le refus de la majorité des États membres de l’OTAN de s’y associer. Cette position s’explique en partie par le cadre du traité de l’alliance, qui ne prévoit pas de soutien automatique à un État à l’origine d’une offensive.
Reste désormais une question centrale : comment mettre fin à cette crise en conciliant les exigences de Washington, les objectifs israéliens et les conditions posées par Téhéran — alors même que leurs logiques apparaissent, à ce stade, difficilement compatibles ?
Notes
[1] Jonathan Landay, Phil Stewart & Erin Banco, “Trump Was Warned of Likely Iranian Retaliation on Gulf Allies, Sources Say”, Reuters, 17/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9Vr
[2] « La ‘rage épique’ : les objectifs contradictoires de Washington dans la guerre d’agression contre l’Iran » (en arabe), ACRPS, 05/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9Ba40
[3] « La guerre américano-israélienne contre l’Iran : les calculs et les options de Téhéran » (en arabe), ACRPS, , 11/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9BadJ
[4] Landay, Stewart & Banco, op.cit.
[5] « La ‘rage épique’ : les objectifs contradictoires de Washington dans la guerre d’agression contre l’Iran ». op.cit.
[6] « Les attaques iraniennes contre les pays arabes du Golfe : motivations et répercussions possibles » (en arabe), analyse de situation, Centre arabe pour la recherche et l’étude des politiques, 08/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9BaiE
[7] « La guerre israélo-américaine contre l’Iran : contexte et objectifs » (en arabe), analyse de situation, Centre arabe pour la recherche et l’étude des politiques, 04/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9Bah8
[8] Ellen Nakashima, Warren P. Strobel & Susannah George, “U.S. Intelligence Says Iran’s Regime is Consolidating Power”, The Washington Post, 16/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9Wd
[9] “Trump Says US ‘Ahead of Schedule’ in Iran War, Claims most Missiles Destroyed”, Middle East Monitor, 13/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9qC
[10] Benedict Clements & Sanjeev Gupta, “Oil at $100 a Barrel: Fiscal Strain and Risks of Social Unrest,” Center for Global Development, 17/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9N0
[11] Eshe Nelson, “Natural Gas Prices Surge After Attacks Hit Facilities in Qatar”, The New York Times. URL : https://acr.ps/1L9BaiW
[12] “Trump Removes Sanctions on Russia to Help Oil Flow Amid Iran Conflict”, The New York Times. URL : https://acr.ps/1L9Ba5y
[13] “Why the U.S. is Sending 2,500 Marines to the Gulf – and what They might Do there”, CBC, 16/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9BadM
[14] Barak Ravid & Marc Caputo, “Iran and U.S. Have Been in Direct Contact in Recent Days, Sources Say”, Axios. URL : https://acr.ps/1L9B9JV
[15] Francois Murphy, “IAEA Report Says Iran must Allow Inspections, Points at Isfahan”, Reuters. URL : https://acr.ps/1L9B9r8
[16] « La guerre contre l’Iran en tant que guerre israélienne et le rôle de Netanyahou » (en arabe) , ACRPS, 09/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9W8
[17] “We Asked 1,000 Americans if U.S. Strikes on Iran Should Continue”, The Washington Post. URL : https://acr.ps/1L9B9xO
[18] Christiane Amanpour, “A Source Familiar with Private Plans & Discussions Tells me Ali Larijani Was, for the US & Israel, the most Favored Transitional Candidate as of Sept 2025, but Became a Target Early Feb 2026”, 17/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9Ke
[19] La démission du directeur du Centre de lutte contre le terrorisme aux États-Unis, qui a justifié sa décision en affirmant qu’Israël avait entraîné les États-Unis dans la guerre contre l’Iran, tout comme il les avait entraînés dans la guerre contre l’Irak, dans : Joe Kent, “After much Reflection, I Have Decided to Resign from my Position as Director of the National Counterterrorism Center, Effective Today”, Sur X, 17/03/2026. URL : https://acr.ps/1L9B9N1
[20] Patrick Wintour & Julian Borger, “UK Security Adviser Attended US-Iran Talks and Judged Deal Was within Reach”, The Guardian. URL : https://acr.ps/1L9Ba2u