29/06/2026

De Gaza à Ormuz : la diplomatie espagnole à l’épreuve du Moyen-Orient

Par Eduard Soler i Lecha
photo : Pedro Sánchez s'entretient avec le Premier ministre de l'Autorité palestinienne, Mohammad Mustafa
11 juin 2024. Pedro Sánchez s'entretient avec le Premier ministre de l'Autorité palestinienne, Mohammad Mustafa. Photo : La Moncloa / Gobierno de España (Flickr)

La reconnaissance de l’État de Palestine a placé l’Espagne au cœur des recompositions diplomatiques régionales. Entre pressions européennes, relations avec Israël, dialogue avec les pays arabes et montée des tensions avec l’Iran, Madrid tente de défendre une politique étrangère fondée sur le droit international, sans renoncer à ses intérêts stratégiques.

L’original de cet article a été publié en espagnol le 11 juin 2026 sur le site du Centro de Estudios Árabes Contemporáneos.

Alors que la guerre à Gaza et les tensions dans le détroit d’Ormuz accentuent les fractures du Moyen-Orient, la diplomatie espagnole s’est démarquée par une série de positions en rupture avec la prudence habituelle des capitales européennes : critique des opérations israéliennes, emploi explicite du terme de « génocide », reconnaissance de l’État de Palestine, condamnation des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, et refus d’autoriser l’usage des bases et de l’espace aérien espagnols. Cette prise de position alimente un intérêt croissant pour en comprendre les motivations.

Une grande partie des analyses privilégie des lectures centrées sur les calculs de politique intérieure. Sans en sous-estimer l’importance, cet article propose une approche plus englobante, qui articule plusieurs niveaux d’explication : l’état de l’opinion publique espagnole, l’héritage de la politique étrangère du pays dans la région, la mémoire de choix diplomatiques controversés – en particulier la guerre d’Irak de 2003 – ainsi que la position géographique de l’Espagne et sa propre représentation comme puissance moyenne.

Elle invite également à interroger certaines grilles d’interprétation qui tendent à disqualifier cette orientation, en évoquant un supposé antisémitisme du gouvernement, un prétendu antiaméricanisme ou un éloignement de la ligne européenne. La politique espagnole au Moyen-Orient mérite débat ; mais celui-ci ne peut être fécond que s’il se garde des raccourcis interprétatifs qui ferment la discussion avant même de l’ouvrir.

Sur Gaza

La position espagnole sur Gaza repose sur deux principes directeurs. Le premier est la condamnation sans équivoque des attaques du Hamas du 7 octobre 2023, ainsi que la défense du droit international dans son ensemble, sans exception. Le second est celui de la cohérence : l’exigence que les critères appliqués au conflit en Ukraine soient également valables au Moyen-Orient. Sur cette base, l’Espagne a condamné les attaques du 7 octobre sans ambiguïté. Mais, à la différence de plusieurs partenaires européens – ainsi que de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen – elle n’a pas adopté une position de soutien inconditionnel à Israël.

Eduard Soler i Lecha

Eduard Soler i Lecha

Eduard Soler i Lecha est enseignant-chercheur en relations internationales à l’Université autonome de Barcelone et chercheur associé senior à l’IBEI (Institut d’études internationales de Barcelone).

Spécialiste de la géopolitique, des relations euro-méditerranéennes et du Moyen-Orient, il a été chercheur au CIDOB (Centre de Barcelone pour les affaires internationales) pendant de nombreuses années et a participé à plusieurs projets européens de recherche sur la Méditerranée.

Il est membre du conseil académique du CEARC (Centro de Estudios Árabes Contemporáneos ).

Madrid a ainsi figuré parmi les huit États membres de l’UE ayant voté en faveur de la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies appelant à un cessez-le-feu dès octobre 2023. Quelques semaines plus tard, le chef du gouvernement Pedro Sánchez s’est rendu, avec son homologue belge Alexander De Croo, à la frontière entre Gaza et l’Égypte. Il y a affirmé que le droit à l’autodéfense reste encadré par le droit international humanitaire, une déclaration qui a suscité une réaction vive d’Israël, accusant l’Espagne de se faire le relais du Hamas.

Dès lors, une position plus affirmée s’est structurée au sein de l’Union européenne. Conjointement avec l’Irlande, l’Espagne a demandé en février 2024 la révision de l’accord d’association entre l’UE et Israël.

C’est toutefois la reconnaissance de l’État de Palestine en mai 2024 – coordonnée avec l’Irlande et la Norvège – qui a marqué un tournant et attiré l’attention internationale. Présentée comme un geste inscrit de longue date dans le débat politique espagnol, cette décision portait un triple message : soutien politique aux Palestiniens, signal adressé au Sud global dans un contexte de critiques croissantes de l’inaction occidentale, et affirmation d’un rôle moteur au sein d’une Europe perçue comme hésitante[1]. La réaction israélienne fut immédiate : mesures de représailles diplomatiques, accusations renouvelées de « soutien au terrorisme », et rencontre hautement symbolique entre Benjamin Netanyahou et le leader de l’extrême droite espagnole Santiago Abascal (Vox), quelques jours après l’annonce.

Malgré ces tensions, l’Espagne n’a pas infléchi sa position. En juin 2024, elle a rejoint la procédure engagée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. Lors du sommet de l’OTAN en juillet 2024, Pedro Sánchez a réaffirmé que « nous ne pouvons ni ne devons accepter d’être accusés d’appliquer des doubles standards dans la défense du droit international », en référence explicite à la comparaison entre Gaza et l’Ukraine[2]. En septembre 2025, le roi Felipe VI – dont la parole, en tant que chef de l’État, engage l’Espagne par-delà les clivages partisans – a adopté un ton similaire devant l’Assemblée générale des Nations unies, appelant à la fin du « massacre » à Gaza et dénonçant des « actes aberrants [qui] répugnent à la conscience humaine[3] ». Le même mois, l’Espagne a rejoint le Groupe de La Haye, coalition de plus de trente États visant à coordonner des initiatives contre l’impunité, impulsée notamment par l’Afrique du Sud et la Colombie. Ces démarches ont consolidé une stratégie à double dimension : l’ancrage dans le multilatéralisme et une ouverture assumée vers le Sud global.

En octobre 2025, Pedro Sánchez a participé au sommet de la paix de Charm el-Cheikh, coprésidé par Donald Trump et Abdel Fattah al-Sissi, consacré à la formalisation du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Cette présence illustrait une ligne de crête : fermeté diplomatique d’un côté, maintien dans les cadres de négociation internationaux de l’autre.

Dans les faits, l’Espagne semble avoir intégré le coût durable d’une dégradation de ses relations avec Israël tant que la politique du gouvernement Netanyahou reste inchangée. À l’inverse, elle a consolidé son positionnement dans le monde arabo-musulman, où sa posture trouve un écho significatif. Selon Baromètre de l’opinion publique arabe 2024/2025, l’Espagne est ainsi le pays européen le mieux évalué pour sa position sur la Palestine, avec 43 % d’opinions favorables, devant la France et l’Allemagne (23 %) et le Royaume-Uni (19 %)[4].

Sur l’Iran

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une offensive militaire conjointe contre l’Iran, en dépit de négociations encore en cours au sein desquelles, selon le médiateur omanais, des progrès notables avaient été enregistrés. Menée sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies, l’opération a été rejetée par le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, qui a affirmé dans un message publié sur les réseaux sociaux qu’elle « suppose une escalade et contribue à un ordre international plus incertain et hostile ».

Cette position ne s’est pas limitée sur le plan déclaratif. Début mars, le gouvernement espagnol a refusé aux États-Unis l’utilisation des bases de Rota et de Morón pour des opérations liées au conflit, entraînant le redéploiement de quinze avions américains. Il a également exclu tout usage de son espace aérien pour des opérations offensives et s’est opposé à toute modification du mandat de l’opération Aspides de l’Union européenne ou à tout redéploiement de moyens visant à sécuriser le détroit d’Ormuz pendant la durée du conflit.

Dans le même esprit, l’Espagne a maintenu une distinction nette entre solidarité défensive et engagement offensif. Elle a ainsi déployé la frégate Cristóbal Colón pour renforcer la défense aérienne de Chypre après l’impact d’un drone sur la base britannique d’Akrotiri, et maintenu sa batterie Patriot en Turquie, contribuant à l’interception de missiles iraniens au-dessus du territoire turc. Le gouvernement traçait ainsi une ligne de partage constante entre soutien opérationnel aux partenaires européens et refus de toute facilitation d’opérations susceptibles d’élargir le conflit.

L’extension de l’offensive israélienne au Liban a ajouté une dimension particulièrement sensible pour Madrid, qui maintient près de 700 casques bleus déployés dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Le 7 avril 2026, un sergent espagnol participant à un convoi logistique de la FINUL a été brièvement détenu par les forces israéliennes, provoquant une nouvelle crise diplomatique : l’Espagne a convoqué la chargée d’affaires d’Israël à Madrid. Dans la foulée, Pedro Sánchez s’est montré inhabituellement dur après l’annonce d’un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, déclarant sur les réseaux sociaux qu’il « n’applaudira pas ceux qui incendient le monde sous prétexte qu’ils se présentent avec un seau[5] ».

Les réactions américaines n’ont pas été moins critiques : Donald Trump a menacé d’interrompre tout commerce avec l’Espagne, tandis qu’un courriel interne du Pentagone, ayant fuité en avril 2026, envisageait une suspension de l’Espagne de certaines structures de l’OTAN[6]. Le sénateur Lindsey Graham a plaidé pour le transfert des avions stationnés en Espagne vers des pays jugés plus fiables, et le secrétaire d’État Marco Rubio a remis en cause la pertinence de bases situées dans des États refusant leur usage en période de crise. Michael Rubin, ancien conseiller du Pentagone et analyste à l’American Enterprise Institute, a évoqué la reconnaissance de Ceuta et Melilla comme « territoire marocain occupé », tandis que le membre du Congrès Mario Díaz-Balart a affirmé que ces deux villes se trouvent sur le territoire du Maroc[7].

Face à ces attaques, Madrid a réaffirmé sa loyauté envers l’Alliance atlantique, en rappelant la participation active de ses forces aux déploiements en Europe de l’Est, au Liban et en Méditerranée orientale, tout en évitant d’entrer dans une controverse directe avec Rabat. Par ailleurs, la tension bilatérale entre Washington et Madrid s’est progressivement diluée dans une fracture plus large entre les États-Unis et plusieurs partenaires européens, à mesure que d’autres capitales adoptaient des restrictions similaires. L’Italie a ainsi bloqué des atterrissages sur la base de Sigonella, tandis que la France a refusé le survol de son territoire par du matériel militaire destiné à Israël. Dans ce contexte, l’administration Trump a cessé de cibler spécifiquement l’Espagne, intégrant ses critiques dans une remise en cause plus générale du comportement des alliés européens.

Première lecture : la politique intérieure

Il est tentant d’expliquer la position espagnole avant tout par des considérations de politique intérieure. Dans cette lecture, Pedro Sánchez aurait trouvé dans les crises du Moyen-Orient un terrain favorable pour consolider son image et maintenir un lien avec une partie importante de l’opinion publique. L’argument n’est pas dénué de fondement. Le chef du gouvernement évolue dans un contexte politique difficile, marqué par des accusations de corruption visant des responsables de son parti ainsi que des membres de son entourage familial proche, visés par des procédures judiciaires en cours, et par une série de revers lors de plusieurs élections régionales. À cela s’ajoute un intérêt ancien pour les affaires internationales, qui lui offre un espace d’initiative sur la scène extérieure.

Le fait le plus significatif demeure toutefois l’alignement de ses positions avec celles de l’opinion publique espagnole. Selon le baromètre du Real Instituto Elcano de juillet 2025, 82 % des Espagnols considèrent qu’Israël a commis un génocide à Gaza[8] . D’autres enquêtes confirment cet alignement : seuls 23 % approuvent les attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran[9] ; et 81 % perçoivent Donald Trump comme une menace[10]. Sur le plan partisan, Sánchez a également pu considérer que le principal parti d’opposition, le conservateur Parti populaire (PP), se trouvait dans une position inconfortable face au conflit avec l’Iran. D’après un sondage du Centro de Investigaciones Sociológicas (CIS) – l’institut public espagnol de sondages –, début mars, les électeurs du PP apparaissaient presque également partagés entre soutien et rejet de la guerre (48 % contre 45 %), loin du soutien majoritaire observé uniquement parmi l’électorat de Vox[11].

Cette dimension intérieure est également visible dans l’ampleur de la mobilisation propalestinienne en Espagne. Manifestations, campagnes de boycott et gestes de solidarité lors de grands événements culturels ou sportifs ont contribué à maintenir la question palestinienne au centre du débat public. Cette pression sociale ne se traduisait pas nécessairement par un soutien au gouvernement ; elle l’incitait plutôt à adopter une ligne plus ferme.

L’embargo sur les armes à destination d’Israël, approuvé en septembre 2025, constitue probablement la décision qui s’explique le mieux par cette dynamique interne. La mesure répondait à la fois aux revendications de la société civile et aux équilibres propres au gouvernement de coalition. Longtemps portée par les mouvements de solidarité avec la Palestine, elle était également défendue de manière explicite par Sumar, partenaire du Parti socialiste au sein de l’exécutif, même si sa mise en œuvre a donné lieu à des tensions et à des controverses.

Cette grille de lecture atteint toutefois ses limites dès lors que l’on élargit l’analyse au-delà de Gaza. Les mobilisations ont été nettement plus modestes face aux attaques contre l’Iran ou à l’escalade au Liban, soulignant le caractère singulier de la cause palestinienne dans l’opinion espagnole. Or, c’est précisément dans ces dossiers, où la pression populaire était faible voire quasi inexistante, que le gouvernement a également adopté certaines de ses positions les plus audacieuses. Ce contraste suggère que celles-ci ne procèdent pas uniquement d’un réflexe de solidarité envers les victimes ni d’une réponse aux attentes de l’opinion publique, particulièrement fortes dans le cas palestinien, plus limitées dans le cas libanais et presque absentes dans le cas iranien. Elles traduisent aussi une opposition de fond à certaines politiques menées par Israël et les États-Unis, indépendamment du degré de mobilisation qu’elles suscitent au sein de la société espagnole.

Deuxième lecture : le poids de l’histoire

La position espagnole ne surgit pas du néant. L’Espagne maintient une présence consulaire à Jérusalem depuis le milieu du XIXe siècle et c’est sous le franquisme que furent posées les bases de ce que l’on appelait alors la politique d’« amitié fraternelle avec les pays arabes ». En 1973, une décision présentant de nombreux parallèles avec la situation actuelle fut prise : Madrid refusa l’utilisation de ses bases pour les opérations militaires américaines pendant la guerre du Kippour. Washington dut alors rechercher des alternatives logistiques, notamment au Portugal, et menaça en retour d’abandonner sa neutralité sur Gibraltar et de soutenir la décolonisation du Sahara[12].

La transition démocratique fut marquée par une autre décision significative. En 1979, le chef du gouvernement Adolfo Suárez reçut le dirigeant palestinien Yasser Arafat à Madrid, devenant le deuxième chef de gouvernement occidental à le faire après l’Autrichien Bruno Kreisky. Quelques années plus tard, en 1986, le gouvernement socialiste de Felipe González normalisa les relations avec Israël, faisant de l’Espagne le dernier pays d’Europe occidentale à franchir ce pas. Cette double trajectoire facilita par la suite le choix de Madrid comme siège de la Conférence de paix de 1991, puis le lancement du Processus de Barcelone en 1995, auquel participaient, sur un pied d’égalité, Israël, la Palestine et les pays arabes.

À la différence de la période actuelle, la politique espagnole à l’égard de la Palestine a longtemps reposé sur un large consensus. Le conservateur José María Aznar (1996-2004) rencontra Yasser Arafat à plusieurs reprises, se déclara favorable à la reconnaissance d’un État palestinien et accueillit à Madrid le premier sommet du Quartet pour le Moyen-Orient en 2002. Sous le gouvernement de Mariano Rajoy (2011-2018), l’Espagne soutint l’adhésion de la Palestine à l’UNESCO en 2011. Rajoy lui-même affirma, lors de la visite du président palestinien Mahmoud Abbas à Madrid en 2012, que la solution à deux États possédait « un caractère historique et traditionnel en Espagne », soutenue selon lui « par la majorité de la population espagnole et par tous les partis politiques[13] ».

C’est toutefois sur un autre dossier moyen-oriental que ce consensus s’est fissuré. Le véritable point de rupture ne fut pas la question palestinienne, mais le soutien apporté par José María Aznar à l’intervention américaine en Irak en 2003. Très impopulaire, cette décision suscita une mobilisation massive sous le slogan No a la guerra (« Non à la guerre »), que Pedro Sánchez a lui-même réactivé pour justifier sa position face à l’offensive contre l’Iran. Une lecture historique permet ainsi de mettre en évidence des continuités profondes de la politique espagnole au Moyen-Orient, notamment sur la question palestinienne, tout en rappelant que certaines lignes de fracture qui structurent encore le débat actuel sont antérieures à l’arrivée de Sánchez au pouvoir.

Troisième lecture : une puissance moyenne face au démantèlement de l’ordre international fondé sur des règles

L’Espagne se perçoit comme un pays à la fois européen, atlantique et méditerranéen, qui aspire à exercer une influence dépassant le cadre strict de son voisinage. Cette conception de soi comme puissance moyenne à vocation globale est partagée par l’ensemble des gouvernements de la période démocratique. Elle s’est traduite par un engagement constant en faveur du projet européen, une loyauté durable au sein de l’OTAN, une contribution active au système des Nations unies et une attention particulière portée tant à l’Amérique latine qu’au bassin méditerranéen.

Dans cette perspective, le multilatéralisme n’est pas seulement considéré comme l’expression de certaines valeurs ou principes de la société espagnole. Il est également perçu comme l’instrument le plus efficace pour défendre les intérêts du pays. Comme d’autres puissances moyennes, l’Espagne dispose de ressources suffisantes pour exercer une influence au-delà de ses frontières, mais insuffisantes pour le faire seule ou dans un environnement international dépourvu de règles communes.

Cet attachement au multilatéralisme explique l’inquiétude avec laquelle Madrid observe son affaiblissement progressif. Ce diagnostic ne date pas de la guerre à Gaza. Dès 2014, le gouvernement de Mariano Rajoy avait condamné l’annexion de la Crimée comme une violation inacceptable du droit international, et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a renforcé un consensus largement partagé sur la nécessité de défendre un ordre fondé sur des règles.

Ce qui a changé depuis lors n’est pas tant la nature du défi que l’identité de ceux qui le portent. À l’agression russe s’ajoute désormais la remise en cause de cet ordre par celui-là même qui en fut l’un des principaux architectes. Les attaques de Donald Trump contre les institutions multilatérales, le recours aux tarifs douaniers comme instrument de coercition politique et l’offensive contre l’Iran menée sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies alimentent la perception d’un ordre international en voie de démantèlement. Pour une puissance moyenne dont l’influence dépend précisément de l’existence de règles communes, il ne s’agit pas d’une crise supplémentaire, mais d’une remise en cause de l’environnement stratégique qui a favorisé son insertion internationale depuis la transition démocratique.

Les échos du discours prononcé par le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos sur la fin d’une époque résonnent également en Espagne, quoiqu’avec des nuances importantes. Là où Carney décrit une rupture désormais irréversible et appelle à l’émergence d’un nouvel ordre porté par les puissances moyennes, Pedro Sánchez semble partager le diagnostic sans en tirer les mêmes conclusions. Son pari demeure celui d’une réforme du système multilatéral plutôt que de son dépassement.

Face à cette évolution, l’Espagne a articulé une réponse à trois niveaux. Le premier consiste à défendre activement les institutions multilatérales existantes. Le soutien apporté à l’UNRWA et à la FINUL – y compris par le maintien de contingents espagnols déployés dans des environnements de plus en plus risqués – ne relève pas uniquement de considérations humanitaires. Il traduit également une volonté de préserver les instruments qui fondent la légitimité de l’action internationale.

Le deuxième niveau concerne le soutien aux initiatives régionales. L’Espagne avait déjà appuyé l’Initiative de paix arabe en 2002, lorsque José María Aznar avait participé au sommet de la Ligue arabe à Beyrouth. Cette orientation s’est toutefois renforcée ces dernières années à travers l’implication espagnole dans le groupe de contact arabo-islamique et dans le Groupe de La Haye, dans une logique combinant l’action européenne avec des cadres diplomatiques plus larges.

Enfin, Madrid cherche à construire des passerelles avec le Sud global, non comme une alternative à son engagement européen, mais comme une manière de le renforcer. Cette démarche répond à un constat devenu récurrent dans de nombreuses régions du monde : l’accusation de « deux poids, deux mesures » – fermeté à l’égard de la Russie, indulgence envers Israël – a profondément entamé la crédibilité internationale de l’Union européenne. Dans cette perspective, la diplomatie espagnole entend se présenter comme un acteur capable de réduire cet écart et de restaurer une part de la légitimité perdue[14].

Lectures critiques : entre disqualification et doute raisonnable

Aux trois clés d’interprétation précédentes, qui ne s’excluent nullement, s’ajoutent d’autres lectures fréquemment mobilisées dans le débat public. Celles-ci cherchent souvent moins à expliquer la position du gouvernement espagnol qu’à en contester la légitimité, évitant ainsi une discussion plus approfondie sur sa pertinence, sa faisabilité ou ses effets concrets.

La première consiste à voir dans la politique du gouvernement espagnol l’expression d’un antisémitisme latent. Il est devenu courant que toute critique des politiques d’un gouvernement israélien ou des actions de l’armée israélienne soit interprétée à travers ce prisme[15]. Pourtant, le gouvernement espagnol n’a à aucun moment formulé de positions hostiles aux Juifs en tant que communauté religieuse, culturelle ou nationale. Si les relations avec l’État d’Israël se sont nettement détériorées, des institutions publiques telles que le Centre Séfarade-Israël — consacré à la diplomatie publique et au rapprochement avec les communautés juives, notamment séfarades — ont continué à être soutenues par les autorités espagnoles. Les données disponibles ne corroborent pas davantage cette interprétation : les études d’opinion montrent que les attitudes antisémites demeurent minoritaires et ne dépassent 20 % dans aucun segment idéologique de la société espagnole[16]. Plus fondamentalement, cette lecture tend à déplacer le débat de la légalité de l’occupation ou des opérations militaires israéliennes vers les intentions supposées de leurs critiques. Or, ce que défend le gouvernement espagnol est précisément l’idée qu’Israël doit être soumis aux mêmes exigences du droit international que n’importe quel autre État.

Une deuxième lecture présente le gouvernement espagnol comme foncièrement antiaméricain[17]. Là encore, cette interprétation s’accorde difficilement avec les faits. Jusqu’au retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Madrid avait activement cultivé sa relation avec Washington, comme en témoignent l’organisation du sommet de l’OTAN à Madrid ou encore l’accord d’extension de la base navale de Rota. Comme dans le cas israélien, les critiques adressées à certaines politiques américaines sont souvent assimilées à un sentiment hostile envers le pays lui-même. Ce que le gouvernement espagnol a exprimé – parfois plus tôt et avec davantage de fermeté que d’autres gouvernements européens – relève plutôt d’une inquiétude face à des décisions concrètes de l’administration Trump et d’une réflexion sur la nécessité pour l’Europe de disposer d’une plus grande autonomie dans un contexte où les garanties de sécurité américaines apparaissent moins prévisibles qu’auparavant.

Une troisième critique récurrente consiste à présenter l’Espagne comme un acteur en rupture avec la politique étrangère européenne[18]. Cette lecture repose cependant sur une prémisse discutable : il n’existe aucune position commune de l’Union européenne qui interdirait la reconnaissance de l’État de Palestine ou imposerait qu’Israël soit traité selon des critères différents de ceux appliqués aux autres partenaires de l’Union. En outre, Madrid ne s’est pas distinguée par une stratégie d’obstruction au sein des institutions européennes. Le gouvernement espagnol s’est au contraire prononcé en faveur d’un recours accru à la majorité qualifiée en matière de politique étrangère et a systématiquement cherché à coordonner ses initiatives avec d’autres États membres. La reconnaissance de l’État de Palestine ou la demande de révision de l’accord d’association avec Israël ont ainsi été menées en concertation avec plusieurs partenaires européens et en dialogue avec les institutions de l’Union.

Dans cette perspective, ces initiatives apparaissent moins comme le signe d’une « déseuropéanisation » que comme une tentative d’influencer les positions communes à partir d’orientations initialement minoritaires[19]. Le précédent suédois de 2014 allait déjà dans ce sens. Plus récemment, les évolutions observées en Allemagne – qui a retiré son soutien à Israël devant la Cour internationale de justice – et en Italie – qui a bloqué le renouvellement de son accord de défense avec Israël – suggèrent que l’Espagne n’est pas restée isolée. Elle a plutôt anticipé un mouvement plus large, illustré notamment par la reconnaissance de l’État de Palestine par dix pays occidentaux, dont le Royaume-Uni et la France, en septembre 2025. Un constat similaire peut être dressé à propos de la guerre contre l’Iran.

Réfuter ces interprétations ne signifie pas pour autant que toute critique de la politique espagnole soit infondée. Certaines interrogations méritent au contraire d’être examinées avec sérieux.

La première concerne la forte personnalisation de cette politique autour de la figure de Pedro Sánchez. Dans un contexte de polarisation croissante, les alternances politiques tendent à s’accompagner de révisions profondes des orientations diplomatiques. L’exemple de 2004 demeure révélateur : au lendemain d’une alternance survenue dans un climat de fort rejet de l’engagement espagnol en Irak, le gouvernement socialiste avait alors entrepris une véritable « désaznarisation » (c’est-à-dire, le démantèlement de l’héritage Aznar) de la politique étrangère espagnole, marquée notamment par le retrait des troupes d’Irak et par la volonté affichée de replacer l’Espagne au cœur du projet européen. Dans cette logique, une future alternance conservatrice pourrait s’accompagner d’une forme de « désanchisation » des relations avec les États-Unis et du positionnement espagnol au Moyen-Orient. La question est de savoir si une telle évolution affecterait également ce qui semblait jusqu’à récemment relever d’un consensus plus large : la défense du multilatéralisme ou l’attachement à la solution des deux États.

Une deuxième interrogation porte sur l’efficacité même de cette stratégie. Une politique fondée sur la défense du droit international conserve-t-elle sa pertinence lorsqu’elle ne dispose pas, à elle seule, des moyens d’infléchir les choix des États-Unis ou d’Israël ? À partir de quel moment une position audacieuse risque-t-elle de devenir politiquement coûteuse sans produire d’effets tangibles ? La réponse dépendra notamment de l’ampleur des éventuelles représailles américaines ou israéliennes, de leur capacité à cibler spécifiquement l’Espagne ou, au contraire, à s’inscrire dans une confrontation plus large avec l’Union européenne. Elle dépendra également de l’usage que d’autres acteurs, en particulier le Maroc, pourraient être tentés de faire de ces tensions, comme le suggèrent certaines voix à Washington.

Enfin, demeure la question de l’impact réel de cette politique sur la situation des Palestiniens eux-mêmes. Les initiatives diplomatiques espagnoles ont-elles contribué, ou peuvent-elles contribuer, à améliorer concrètement leurs conditions de vie et les perspectives d’une solution politique durable ? Et, plus fondamentalement encore, cet objectif constituait-il la finalité première de l’action espagnole ou celle-ci relevait-elle avant tout d’une politique de signal diplomatique destinée à affirmer certaines valeurs et certains principes sur la scène internationale ?

Conclusion

La politique espagnole au Moyen-Orient peut et doit faire l’objet d’un débat. Celui-ci peut porter sur la pertinence des choix opérés par le gouvernement, sur leurs motivations réelles, sur la proportionnalité des risques assumés au regard des résultats escomptés et des capacités du pays, ou encore sur la question de savoir si l’identification croissante de cette politique à la figure de Pedro Sánchez risque d’en fragiliser la pérennité.

Pour être fécond, ce débat doit toutefois se garder des simplifications et des procès d’intention, et prendre en compte l’ensemble des facteurs qui éclairent la position espagnole : les dynamiques de politique intérieure, le poids de l’histoire et les transformations de l’environnement international. C’est à cette condition que l’on peut comprendre pourquoi, de Gaza au détroit d’Ormuz, l’Espagne a adopté des positions qui l’ont placée au cœur d’une controverse dépassant largement ses frontières.

À travers ces choix, Madrid cherche à défendre une certaine conception de l’ordre international, fondée sur le multilatéralisme, le respect du droit et le refus d’appliquer deux poids, deux mesures. Elle anticipe peut-être une évolution plus large des positions européennes et tente de renforcer ses liens avec un Sud global devenu incontournable. Mais cette stratégie comporte également des risques. Elle expose l’Espagne à d’éventuelles représailles israéliennes ou américaines, dans un contexte où les mécanismes traditionnels de solidarité entre alliés apparaissent moins solides qu’auparavant. C’est précisément dans cet équilibre entre ambition diplomatique et vulnérabilité stratégique que se joue aujourd’hui une part de la singularité de la politique étrangère espagnole.

 

Notes :

 

[1] Kausch, K., “The Triple Message in Spain’s Recognition of Palestine”, GMFUS Insights, 22 mai 2024. URL : https://www.gmfus.org/news/triple-message-spains-recognition-palestine

[2] Conférence de presse de Pedro Sánchez au sommet de l’OTAN, 11 juillet 2024. URL : https://www.lamoncloa.gob.es/lang/en/presidente/news/paginas/2024/20240711-sanchez-nato-summit-results.aspx?galv2r=3

[3] Discours du roi Felipe VI lors du débat général de la 80e session de l’Assemblée générale de l’ONU, New York, 24 septembre 2025. Casa de S. M. el Rey. URL : https://www.casareal.es/ES/Actividades/Paginas/actividades_discursos_detalle.aspx?data=6737

[4] Baromètre de l’opinion publique arabe, CAREP Paris, le 12/01/2026, p. 27, URL : https://carep-paris.org/wp-content/uploads/2026/01/Communique_AOI_FR.pdf ; Voir aussi : Rodríguez, C. et Barreñada, I., “Turkey, Spain and the Palestine Question”, Document de Travail n° 249/2026, Fundación Alternativas, 2026, p. 25. URL : https://fundacionalternativas.org/publicaciones/turkey-spain-and-the-palestine-question

[5] Publication de Pedro Sanchez sur X, 8 avril 2026. URL : https://x.com/sanchezcastejon/status/2041782467946840255

[6] Sur les menaces commerciales de Trump, voir : “Trump threatens to halt US trade with Spain over military bases, defence spending”, Reuters, 3 mars 2026. URL : https://www.reuters.com/business/trump-says-us-will-cut-all-trade-with-spain-2026-03-03. Sur le courriel interne du Pentagone, voir : “Exclusive: Pentagon email floats suspending Spain from NATO, other steps over Iran rift, source says”, Reuters, 24 avril 2026. URL : https://www.reuters.com/world/pentagon-email-floats-suspending-spain-nato-other-steps-over-iran-rift-source-2026-04-24

[7] « ‘Ceuta, Melilla Are Not in Spain’: Top Rubio Ally Escalates Against Madrid », Morocco World News, 4 avril 2026. URL : https://www.moroccoworldnews.com/2026/04/285816/ceuta-melilla-are-not-in-spain-top-rubio-ally-escalates-against-madrid

[8] Carmen González Enríquez, Fernando Gijón Torres, Real Instituto Elcano, 45e vague du Baromètre (BRIE), 7 juillet 2025. URL : https://realinstitutoelcano.org/encuestas/45-oleada-barometro-del-real-instituto-elcano-julio-2025

[9] Enquête d’El País et 40db sur les attaques contre l’Iran, 6 mars 2026. URL : https://elpais.com/espana/2026-03-06/el-68-de-los-espanoles-rechaza-la-guerra-de-trump-y-netanyahu.html

[10] Xosé Hermida, « Los españoles ven a Trump como la mayor amenaza por delante de Putin », El País, 6 avril 2026. URL : https://elpais.com/espana/2026-04-06/los-espanoles-ven-a-trump-como-la-mayor-amenaza-por-delante-de-putin.html

[11] Centro de Investigaciones Sociológicas (CIS), Baromètre de mars 2026 (étude n° 3546), question 2, tabulation par souvenir de vote aux élections générales de 2023 ; travail de terrain du 2 au 6 mars 2026. URL : https://www.cis.es/es/estudios/barometro-de-marzo-2026

[12] Charles Powell, « El amigo americano: España y Estados Unidos, de la dictadura a la democracia », Galaxia Gutenberg, Madrid, 2011, pp. 140-170.

[13] Déclarations de Mariano Rajoy recueillies dans Álvarez-Ossorio, I., “Spain and the Palestine Question”, Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, Institute for Palestine Studies. URL : https://www.palquest.org/en/highlight/35847/spain-and-palestine-question. Sur le consensus bipartisan préalable, y compris les mesures adoptées sous le gouvernement de Mariano Rajoy, voir aussi Barreñada, I. (coord.), Abu-Tarbush, J., Álvarez-Ossorio, I. et Sanahuja, J. A., Entre España y Palestina: revisión crítica de unas relaciones, Bellaterra, Barcelona, 2018.

[14] Sur l’aspiration de l’Espagne à exercer un rôle de pont géopolitique entre l’Europe et le Sud Global dans un contexte d’érosion du multilatéralisme, voir Molina I. et del Amo, P. (coords.), « España en el mundo en 2025 : perspectivas y desafíos », Policy Paper, Real Instituto Elcano, janvier 2025. URL : https://www.realinstitutoelcano.org/policy-paper/espana-en-el-mundo-en-2025-perspectivas-y-desafios

[15] Voir, par exemple, ministère des Affaires étrangères d’Israël (@IsraelMFA), publication sur X, 8 septembre 2025. URL : https://x.com/IsraelMFA/status/1965001082217660749. Dans celle-ci, le ministre des Affaires étrangères israélien, Gideon Sa’ar, accuse le gouvernement espagnol d’employer une « rhétorique effrénée qui respire la haine et de mener une attaque anti-israélienne et antisémite continue ».

[16] Real Instituto Elcano, 45e vague du Baromètre, op. cit., pp. 8-15.

[17] À la différence de l’accusation d’antisémitisme, formulée explicitement par des responsables israéliens, celle d’antiaméricanisme circule de manière plus diffuse. Des analystes conservateurs l’emploient ouvertement (López Alegre, J., « El imposible pacto de Estado que Sánchez no quiere y a Feijóo no le conviene », Agenda Pública, 15 avril 2025. URL : https://agendapublica.es/noticia/19787/imposible-pacto-estado-sanchez-no-quiere-feijoo-no-le-conviene ; et des sources diplomatiques l’expriment sous couvert d’anonymat : Waldersee, V., “Spain’s Sanchez reaps gains from anti-Trump stance, testing ties with U.S.”, Reuters, 20 février 2026. URL : https://www.reuters.com/world/spains-sanchez-reaps-gains-anti-trump-stance-testing-ties-with-us-2026-02-20/

[18] En novembre de 2023, Feijóo a accusé Sanchez d’avoir rompu le « consensus » espagnol sur le conflit entre Israël et la Palestine, qualifiant de « trouvaille » la reconnaissance de l’État palestinien et lui reprochant de ne pas avoir consulté ses homologues de l’UE avant de la proposer. Voir : « Feijóo pide a Sánchez que ‘se deje de ocurrencias’ sobre Israel y Palestina y ‘no cree un conflicto diplomático’ », El Mundo, 26 novembre 2023. URL : https://www.elmundo.es/espana/2023/11/26/65634537fdddffbd778b4580.html

[19] Aggestam, L. et Bicchi, F., “New Directions in EU Foreign Policy Governance: Cross-loading, Leadership and Informal Groupings”. JCMS: Journal of Common Market Studies, vol. 57, n° 3, mai 2019, pp. 515-532. URL : https://doi.org/10.1111/jcms.12846