Après la chute du régime d’Assad, les identités sociales et politiques en Syrie se sont entremêlées dans un réseau complexe de significations et de représentations contradictoires. Les appartenances confessionnelles ne sont plus de simples affiliations religieuses ou ethniques ; elles sont devenues des marqueurs profondément liés aux structures du pouvoir et de la domination. Évoquer les Alaouites de façon directe – aussi abrupt que cela puisse paraître – ne revient pas seulement à analyser une communauté religieuse. Il s’agit plutôt de comprendre comment ce groupe a été investi de significations qui le dépassent. Les Alaouites portent à la fois le poids du pouvoir et la contrainte de ne pouvoir se définir autrement que par ce prisme.
Depuis le début de la révolution syrienne, cette communauté s’est retrouvée enfermée dans deux récits opposés. L’un la réduit à une simple extension du régime en place, tandis que l’autre l’exhorte à rompre avec l’héritage d’un État répressif, sans pour autant lui reconnaître une véritable autonomie. Ainsi, les Alaouites se retrouvent face à un double dilemme : accusés d’avoir été les instruments du pouvoir dans la répression, tout en étant sommés d’endosser une responsabilité collective pour des crimes qu’ils n’ont, pour la plupart, ni commis ni approuvés, mais qui ont été perpétrés en leur nom. Cette réduction forcée illustre les mécanismes du pouvoir, qui transforme les groupes sociaux en entités figées, investies de significations qui les dépassent. «L’Alaouite » n’est plus perçu comme un individu à part entière, mais comme une représentation politique figée.
Lorsque certains intellectuels et politiciens syriens d’origine alaouite ont rejoint la révolution, on aurait pu s’attendre à ce que cette catégorisation arbitraire soit remise en question. Pourtant, au lieu de cela, on leur a demandé de s’excuser, comme si l’identité alaouite portait un péché originel dont aucune rédemption n’était possible.
« L’Alaouite n’était plus perçu comme un individu à part entière, mais comme une représentation politique figée. »
Repenser la communauté confessionnelle

Samar Yazbek
Samar Yazbek est une écrivaine, journaliste et militante syrienne reconnue pour ses analyses sociopolitiques, qui explorent notamment les questions d’identité, de conflit et de condition féminine au Moyen-Orient. Son engagement actif durant la révolution syrienne l’a contrainte à l’exil en France, où elle poursuit sa critique incisive des régimes autoritaires, dénonçant leur répression et leurs conséquences sur la société. Ses œuvres sont publiées en français aux éditions Stock, parmi ses dernières publications : La Demeure du vent , (Paris, 2023), et Dix-neuf femmes, les Syriennes racontent, (Paris, 2019).
L’objectif n’est pas de rechercher une prétendue « vérité » sur les Syriens alaouites, mais d’interroger les discours qui les façonnent comme une entité homogène, enfermée dans des narrations politiques rigides. L’État, en tant que concept, n’a été qu’un instrument de production des communautés confessionnelles, non pas comme des réalités vivantes et évolutives, mais comme des unités figées, exploitables à des fins politiques. Ainsi, avec l’effondrement de l’État face à la révolution, le pouvoir sectaire ne s’est pas dissous avec lui, mais s’est reconfiguré sous une forme inversée. Les Alaouites, autrefois perçus comme le prolongement du pouvoir, en sont devenus les « restes ». De partie intégrante de l’hégémonie, ils ont été relégués au statut de « l’autre » rejeté, dans le cadre d’un projet d’« épuration symbolique » visant à redéfinir le récit national.
Ce processus d’exclusion ne s’inscrit pas dans une démarche de justice transitionnelle visant à reconstruire un cadre inclusif, mais dans une logique de marginalisation inversée, où les rôles sont simplement redistribués sans remise en question des mécanismes de domination. De la même manière que le régime réduisait ses opposants au silence en les accusant de trahison, une partie de l’opposition impose aujourd’hui aux Alaouites un rituel de confession forcée.
Or, personne n’a le droit de réduire les individus à leurs seules représentations politiques. L’Alaouite, comme tout être humain, n’est pas un produit préfabriqué du pouvoir, mais un sujet en perpétuelle transformation. Il peut choisir de s’aligner avec l’autorité ou de s’y opposer, mais refuse, en dernière instance, d’être réduit à une fonction unique. Si le discours dominant en Syrie exige des Alaouites qu’ils prennent leurs distances avec l’héritage du régime, une autre question, plus fondamentale, se pose : qui peut s’arroger le droit d’exiger d’une communauté entière un acte de purification politique ? N’est-ce pas là reproduire les mêmes mécanismes de tutelle et d’imposition que la révolution s’était initialement donné pour mission de démanteler ?
Les Syriens et l’absence réciproque
« L’absence » vécue par les Syriens – tous les Syriens – ne se résume pas à un simple manque d’informations ou de communication. Elle est le produit d’un système autoritaire qui a, de manière méthodique, entretenu la fragmentation de la société. Les appartenances confessionnelles, ethniques et régionales n’étaient pas seulement marquées par une « ignorance » mutuelle, mais façonnées par des perceptions imposées par le pouvoir, où la diversité se voyait transformée en frontières invisibles et les identités réduites à de simples rouages dans la mécanique du pouvoir politique. Cette « absence » ne relevait donc pas du hasard, mais résultait d’un projet de longue durée destiné à enfermer les citoyens dans des identités rigides et prédéfinies. Dès lors, « l’autre » n’était plus perçu que comme un adversaire potentiel ou une menace symbolique.
Ainsi, évoquer le sectarisme ne se limite pas à en constater l’existence : il s’agit avant tout d’une démarche visant à déconstruire le cadre de perception qui l’a rendu possible et l’a ancré dans la conscience collective. Le sectarisme n’est ni une donnée figée ni une vérité intangible au sein de la société syrienne. Il constitue avant tout un discours construit, façonné et instrumentalisé au fil des décennies, chargé de significations spécifiques. Le régime n’en a pas seulement tiré profit : il en a été l’architecte. Il a utilisé le sectarisme non seulement comme un instrument de répression, mais aussi comme un mode d’organisation des espaces politiques et sociaux. Ainsi, parler de sectarisme ne revient pas à en reconnaître l’existence comme un fait établi, mais à l’analyser comme un outil de contrôle, un mécanisme de division et un levier de manipulation des peurs et des fidélités contraintes. Nommer cette réalité ne signifie pas renforcer la fracture sociale, mais plutôt mettre en lumière les dynamiques qui l’ont fabriquée et perpétuée pendant des décennies. Qui détient le pouvoir de définir les identités ? Qui décide de leur place au sein du système ? Ces questions sont essentielles pour comprendre le rôle du sectarisme dans la structuration du pouvoir. En l’absence d’un État fondé sur la citoyenneté, il n’existait pas de cadre commun régissant les relations entre individus et groupes sur des bases institutionnelles et légales. Dans ce vide, l’appartenance confessionnelle, ethnique ou tribale est devenue le seul refuge lors des crises politiques et sociales. L’histoire récente des communautés syriennes montre une relation ambivalente au pouvoir. Mais l’identification des Alaouites au régime d’Assad ne relève pas d’une simple alliance pragmatique : elle a redéfini leur identité confessionnelle dans le cadre même du pouvoir. L’Alaouite dans l’État ne se contentait pas d’être un citoyen ; il était intégré à l’appareil d’État, au détriment de son appartenance communautaire. Lorsque le régime s’est imposé comme la seule issue pour ce groupe marqué par une histoire de marginalisation, il ne s’est pas contenté d’être une autorité : il est devenu un destin. Il n’a pas laissé d’alternative aux Alaouites, les convainquant que s’ils n’étaient pas au pouvoir, ils deviendraient inévitablement des victimes. Car ce régime ne fonctionnait pas sur la base de la citoyenneté, mais sur la perpétuation des identités primaires, assignant à chaque groupe une fonction spécifique au sein de son système.
« Qui peut s’arroger le droit d’exiger d’une communauté entière un acte de purification politique ? »
Les Alaouites n’ont pas été les seuls à suivre cette trajectoire. Tous les groupes ont fini par se replier sur leurs appartenances communautaires lorsque l’État a cessé d’incarner une structure unificatrice. Même ceux désignés, à tort, comme « Arabes sunnites » ont vu émerger une conscience identitaire jusque-là absente du cadre national syrien. Ce processus a été renforcé par les massacres commis par le régime, qui ont poussé chaque groupe à se retrancher dans ses repères primaires. La singularité de la situation des Alaouites tient au fait qu’ils ont été les seuls à passer d’une position de pouvoir supposé à une situation de danger réel avec le démantèlement du régime. Leur peur ne venait pas seulement de l’hostilité de l’autre, mais aussi du vide, de la perte de leur rôle social préétabli, et de la nécessité soudaine d’affronter une réalité à laquelle ils n’avaient jamais eu l’occasion de réfléchir.
L’apprivoisement des Alaouites : comment la peur est devenue une politique
Pour la première fois de leur histoire moderne, les Alaouites se sont retrouvés en position de pouvoir après des décennies d’isolement. Mais ce pouvoir n’était pas le leur : il restait sous le contrôle de l’appareil sécuritaire du régime. Ils n’étaient pas reconnus comme une communauté politique, mais utilisés comme instruments au service de l’État répressif. Cette situation n’était pas fondée sur une adhésion politique, mais sur une peur constante de perdre les privilèges, même limités, qui leur avaient été accordés. Cette peur n’était pas seulement individuelle ; elle avait été façonnée par le régime et intégrée comme un mode de pensée collectif. Le régime a entretenu cette insécurité permanente, agitant la menace d’un anéantissement ou d’une revanche, tout en rappelant que leur survie dépendait du maintien du pouvoir. Ainsi, la peur n’a pas seulement été un outil de contrôle, mais un véritable mécanisme de survie. Dès lors, la question n’était plus : que voulons-nous ? mais que risquons-nous de perdre ?
L’intégration des Alaouites au sein du pouvoir ne s’est pas faite par adhésion idéologique, mais par un processus plus profond d’apprivoisement. Celui-ci s’est opéré à travers un enrôlement massif dans les appareils de sécurité et l’armée, une implication forcée dans des conflits où aucune alternative n’était envisageable, et la suppression de toute option politique indépendante. À cela s’ajoutait une adhésion contrainte à la rhétorique du régime, imposée même en l’absence de conviction réelle. Dans les régimes autoritaires, la mémoire collective devient un instrument de contrôle : un passé effrayant sert à légitimer une loyauté imposée. Pour les Alaouites, cette dynamique s’est inscrite dans un processus historique de marginalisation économique et de persécution religieuse, qui n’a pas été une série d’événements isolés, mais un facteur structurant de leur identité sociale et politique. Lorsque Hafez al-Assad est arrivé au pouvoir, il ne s’est pas contenté d’élever les Alaouites aux sommets de l’État : il a redéfini leur rapport à la peur. Celle-ci n’était plus seulement un héritage du passé, elle est devenue une arme tournée vers l’avenir. Le message était clair : votre sécurité dépend du régime, et sans lui, l’histoire se vengera. Dès lors, la dissidence n’était plus une option : refuser signifiait trahir. Les Alaouites n’ont jamais eu la possibilité d’exister en dehors du rôle que le régime leur avait assigné. Ils étaient réduits à des gardiens craintifs de privilèges précaires, enfermés dans un récit de survie dont ils ne maîtrisaient pas les termes.
« Parler de sectarisme ne revient pas à en reconnaître l’existence comme un fait établi, mais à l’analyser comme un outil de contrôle, un mécanisme de division et un levier de manipulation des peurs et des fidélités contraintes. »
Leur identification à Assad n’était donc pas une simple question de loyauté politique, mais le résultat d’un système de domination ancré sur plusieurs générations. Aucun espace ne leur a été laissé pour construire une identité politique autonome, affranchie de la peur et du cadre sécuritaire du régime. Avant l’ascension de Hafez al-Assad, les Alaouites ne possédaient d’ailleurs aucune institution religieuse centralisée pour les représenter. Leurs cheikhs étaient dispersés entre villages et petites communautés, chacun portant une interprétation propre de l’identité alaouite. Il n’existait donc ni autorité unifiée capable de structurer une identité collective cohérente, ni discours homogène permettant de situer clairement les Alaouites au sein de la société syrienne.
La fuite vers les villages et la peur du vide
Lorsque Hafez al-Assad mourut, il n’existait aucun danger immédiat pour les Alaouites dans les villes syriennes. Ils ne furent ni menacés, ni visés par des appels à la révolte contre le régime. Pourtant, ils regagnèrent précipitamment leurs villages dans une fuite collective apparemment injustifiée. Ce repli n’était pas dicté par une menace concrète, mais par une peur symbolique profondément ancrée dans leur inconscient collectif. Cette peur trouve son origine dans une conviction qui structurait la conscience politique des Alaouites : leur présence dans les villes, les institutions de l’État et l’armée était indissociable de l’existence du régime. Cette idée, bien que rarement formulée explicitement, opérait comme une réalité implicite au sein de la société. Ainsi, avec la disparition du père Assad, le pacte tacite entre la communauté alaouite et le régime sembla se briser, les laissant soudainement exposés à une société qui ne serait plus gouvernée en leur nom.
La peur qui les habitait ne se réduisait pas à la crainte d’une éventuelle vengeance ; elle était aussi celle de devoir affronter des questions qu’ils n’avaient jamais eu le droit de poser. Dès lors, la véritable interrogation n’est pas tant de savoir pourquoi les Alaouites se sont identifiés à Assad, mais pourquoi ils n’ont jamais eu d’alternative. Comment une communauté peut-elle être contrainte de participer à une équation politique verrouillée, sans jamais avoir la possibilité d’imaginer une autre réalité ?
Se redéfinir en tant que communauté religieuse, culturelle et sociale – et non plus uniquement comme une extension sécuritaire du régime – est un défi qui leur a été refusé pendant des décennies. Or, le chemin vers cette émancipation ne passe pas par une punition collective des Alaouites en tant que groupe confessionnel, mais par le dépassement d’un héritage politique qui les a enfermés dans un rôle imposé, les privant de toute alternative.
Les Alaouites: une communauté sans voix ?
Il serait erroné de considérer les Alaouites syriens – ou tout autre groupe – comme une entité homogène. En réalité, ils forment une couche sociale diversifiée, traversée par des clivages économiques et politiques. Le fait que le régime les ait utilisés comme base de pouvoir ne signifie pas que tous en aient bénéficié. Au contraire, la majorité est restée prisonnière d’une structure économique fermée, où ce que l’on présente comme un privilège sectaire n’était en réalité qu’une façade masquant une précarité sociale et économique bien plus profonde.
Analyser les Alaouites comme une classe unifiée revient à reproduire l’image fabriquée par le régime, celle d’un bloc monolithique. Or, la réalité est bien plus complexe. Il y a des Alaouites ruraux et d’autres urbains, des intellectuels et des opposants, des officiers et de simples soldats, ainsi que des pauvres qui n’ont même pas le luxe de se poser des questions sur leur position politique. Lorsqu’on interroge, par exemple, la position des Alaouites sur les massacres du régime, la véritable question n’est pas tant leur position elle-même que le “présupposé implicite” selon lequel il existerait une réponse unique attribuable à l’ensemble de la communauté. Cette vision essentialiste repose sur l’idée erronée qu’on leur prête une volonté collective ou une réaction morale uniforme.
En réalité, les Alaouites – comme tous les Syriens – ont réagi à la violence de manière très diverse. Ce qui les distingue, cependant, c’est qu’ils n’ont pas été de simples spectateurs : ils ont été contraints de s’inscrire dans la narration officielle. Pour beaucoup, le soutien au régime n’a pas été un choix, mais une réponse à un système fondé sur la peur, l’endoctrinement et la soumission, qui les a enfermés dans une identité politique imposée.
La confiscation de l’identité religieuse
Avant l’ascension de Hafez al-Assad, les Alaouites ne disposaient d’aucune institution religieuse centralisée pour les représenter. Leurs cheikhs étaient dispersés entre villages et petites communautés, chacun portant une interprétation propre de l’identité alaouite. Avec la consolidation du régime, cette diversité a disparu : toute voix indépendante a été éliminée, et l’autorité religieuse traditionnelle marginalisée. Seuls les cheikhs approuvés par les services de sécurité étaient tolérés, réduits à de simples extensions de l’État plutôt qu’à de véritables guides spirituels. Ce processus n’avait rien d’accidentel. Il relevait d’une stratégie délibérée visant à démanteler toute structure susceptible de nourrir un sentiment d’appartenance alaouite indépendant du régime. Les Alaouites n’ont même pas eu la possibilité de développer un discours religieux autonome, de peur que cela ne donne naissance à une identité communautaire distincte du pouvoir politique, une éventualité que le régime redoutait. Dès lors, l’Alaouite syrien est passé du statut de membre d’une communauté religieuse et culturelle diversifiée à celui de simple soldat au service de l’État, privé du droit de redéfinir son identité en dehors de l’univers politique d’Assad.
« Pour les Alaouites, la dissidence n’était plus une option : refuser signifiait trahir. Les Alaouites n’ont jamais eu la possibilité d’exister en dehors du rôle que le régime leur avait assigné. »
L’exclusion des figures indépendantes, la cooptation et la réorganisation des élites ont empêché l’émergence d’un leadership alaouite autonome. Toute alternative, qu’elle soit politique ou sociale, a été étouffée : certains ont été marginalisés, d’autres intégrés de force dans les appareils de sécurité. Toute tentative d’émancipation était immédiatement réprimée, sous une double accusation de trahison : celle du régime, qui y voyait une menace, et celle des autres communautés, qui réduisaient les Alaouites à une extension du pouvoir d’Assad.
L’absence de leadership autonome n’est donc pas le fruit d’une faiblesse interne, mais d’une stratégie méthodique, visant à les priver de toute voix propre et à ne les convoquer que lorsque cela servait les intérêts du pouvoir. Dans le même temps, toute expression publique et collective de leur identité religieuse leur a été interdite. Le régime, qui gouvernait en leur nom, en a confisqué l’expression et l’a remplacée par une identité politique et sécuritaire fabriquée de toutes pièces. Les Alaouites n’ont jamais été reconnus comme une communauté religieuse indépendante, car le régime ne les voyait que comme un rouage de ses appareils de sécurité. L’Alaouite officiel n’était pas un mystique ou un juriste, mais un soldat, un officier, un fonctionnaire. Ainsi, les Alaouites ont été dépossédés de leur identité spirituelle et laissés face à une seule alternative : une identité sécuritaire imposée comme leur unique horizon au sein du système.
Peut-on briser ce cercle vicieux ?
L’enjeu ne se limite pas à comprendre comment les Alaouites syriens se sont retrouvés dans cette impasse, mais à savoir s’il est possible – et comment – de démanteler la structure qui les a enfermés dans un récit qui ne leur appartient pas. Peuvent-ils un jour se situer en dehors du rôle de gardiens du régime et, en même temps, de victimes de celui-ci ?
Cette question est centrale pour quiconque aspire à reconstruire la Syrie sans tomber dans de nouvelles formes de polarisation forcée. De nombreuses interrogations restent sans réponse, mais elles ouvrent la voie à une réflexion plus large sur l’avenir des Alaouites, aujourd’hui confrontés à une prise de conscience douloureuse : rester au pouvoir n’a pas signifié une victoire, mais plutôt la plus grande tragédie et le piège le plus cruel de leur histoire récente. Si l’on adopte une perspective plus large sur la violence symbolique infligée aux Syriens par le régime d’Assad, il devient évident que dépasser les catégorisations forcées ne se résume pas à remplacer un récit par un autre. Il ne s’agit pas d’inverser les rôles dans le discours dominant, mais de déconstruire le système qui a transformé les Alaouites en objets politiques figés dans des significations prédéterminées. Cela suppose d’abandonner l’idée d’une communauté homogène et de reconnaître au contraire une réalité sociale en perpétuelle transformation, traversée par des expériences individuelles et collectives variées. Leur relation au pouvoir, à la société syrienne et à la mémoire collective n’est ni fixe ni monolithique: elle évolue sans cesse. Aucune perspective de libération ne peut reproduire les mêmes logiques d’exclusion que celles imposées par le régime, en enfermant une communauté entière dans un cadre rigide. Construire une nouvelle Syrie ne peut pas consister à remplacer un sectarisme par un autre. Cela passe nécessairement par la déconstruction des classifications forcées qui ont structuré la vie politique et sociale depuis des décennies.
Ce n’est qu’à cette condition que les Alaouites pourront être repensés, non plus comme une simple extension d’un pouvoir révolu ni comme les victimes d’un récit antagoniste, mais comme une communauté capable de se redéfinir par elle-même, en dehors de toute instrumentalisation venue d’en haut.
Traduit de l’arabe. Publié le 8 mars 2025 sur Al-Araby al-Jadeed