23/03/2026

Au-delà du mythe de la pénurie : repenser la gouvernance de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Par Isabel Ruck (CAREP Paris), Raya Marina Stephan (Juriste, experte en droit de l’eau, rédactrice en chef Water International – IWRA et Julie Trottier (CNRS, PRODIG)
photo fille yéménite cherchant eau
Une jeune fille yéménite collecte de l’eau, dans la ville de Taëz frappée par une grave crise hydrique. Photo : akram.alrasny , AdobStock

La pénurie d’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord n’est pas qu’un fait naturel : elle est aussi le produit de choix politiques et de rapports de pouvoir. À l’heure où les solutions techniques dominent les réponses à la crise, cet article appelle à un changement de paradigme et à la construction d’un nouveau contrat social de l’eau.

Alors que la Journée mondiale de l’eau replace la gestion des ressources au cœur de l’agenda international, la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord demeure l’épicentre d’une crise multidimensionnelle. Aux défis climatiques s’ajoute une instabilité géopolitique chronique, où les destructions d’infrastructures en Syrie, à Gaza ou au Liban, et les conflits au Yémen et en Iran, transforment l’eau en une arme tactique ou une victime collatérale des hostilités. Bien que la région ne dispose que de 1 % des ressources mondiales en eau douce renouvelable pour 6 % de la population mondiale, la thèse d’une fatalité hydrologique doit être déconstruite. Comme le rappelle l’Arab Watch Report 2025, la pénurie n’est pas une simple donnée de la nature, mais le résultat d’une construction socio-politique émanant de structures de gouvernance défaillantes qui privilégient l’expansion de l’offre au détriment de la résilience.  Pour garantir un avenir résilient en matière d’eau, nous devons regarder au-delà des solutions techniques (peu soutenables) et nous attaquer aux inégalités structurelles, au manque de transparence et aux cloisonnements de la recherche qui définissent actuellement la gestion de l’eau dans la zone MENA.

Constat d’un échec de la gouvernance étatique de l’eau

Historiquement, la réponse au stress hydrique dans la région MENA a favorisé un paradigme de gestion de l’offre. Cette approche s’est manifestée par le déploiement d’infrastructures monumentales, à l’instar du Haut barrage d’Assouan en Égypte, des complexes hydrauliques du projet GAP en Turquie ou encore du Grand Fleuve Artificiel en Libye. Ce déploiement technique a favorisé une exploitation intensive des aquifères, y compris fossiles, comme l’illustre la politique agricole saoudienne des années 1960 qui, par une extraction massive de ressources non renouvelables, visait une autosuffisance céréalière paradoxale en plein désert. Ce recours systématique au complexe technico-industriel relève de ce que Langdon Winner (1980) et Timothy Mitchell (2002) définissent comme des « techno-politiques ». Dans ce cadre, les dispositifs techniques ne sont pas de simples outils, mais des vecteurs de pouvoir qui matérialisent des intentions politiques et étendent l’autorité de l’État sur le territoire et les populations. La construction d’un barrage ou d’une usine de dessalement n’est pas qu’une réponse à une pénurie physique ; elle agit en réalité comme une « politique par d’autres moyens », permettant aux régimes de court-circuiter les débats sociaux sur la répartition des richesses en proposant une solution purement technique à des problèmes structurels. En transformant la gestion de l’eau en un domaine réservé aux « experts » et aux « machines », ces États transposent alors des enjeux de justice et de gouvernance vers un champ technique verrouillé, renforçant ainsi la centralisation du pouvoir sous couvert de modernité technologique.

Si ces prouesses d’ingénierie ont constitué une bouée de sauvetage temporaire, elles ont le plus souvent servi de paravent à une crise de gouvernance profonde, accompagnée d’une fragmentation institutionnelle. Cette dernière s’illustre notamment par une gestion en silos, où les ministères et leurs portefeuilles respectifs, entrent fréquemment en contradiction. Par exemple, lorsqu’un ministère de l’Agriculture subventionne des cultures céréalières ou fruitières gourmandes en eau et exportatrices au nom de la souveraineté alimentaire, il neutralise directement les efforts de conservation des eaux souterraines par les autorités de l’eau.

Au-delà de ces cloisonnements institutionnels, le manque de transparence, le népotisme dans les services publics, la faible redevabilité et l’exclusion de la société civile de la gestion de l’eau, exacerbent les pertes physiques. En Jordanie ou au Liban, le taux d’eau non facturée – c’est-à-dire perdue par fuites ou siphonnages illégaux – dépasse les 50 %. Loin de constituer seulement un échec technique, il s’agit là d’un total échec de gouvernance étatique.

Le droit à l’eau menacé

Le changement climatique n’est plus une menace lointaine ; c’est un « multiplicateur de risques » qui remodèle déjà la géographie humaine de la région. Avec des températures augmentant 20 % plus vite que la moyenne mondiale, la région MENA subit une transformation radicale de son cycle hydrologique, faisant émerger le risque d’une sécurité hydrique à deux vitesses. En effet, l’accès à l’eau devient de plus en plus un sujet de tension.  Si les classes moyennes parviennent à maintenir leur accès à la ressource en « achetant » leur sécurité hydrique au prix fort, le droit à l’eau s’efface pour tous ceux qui ne disposent pas du capital financier nécessaire, tels que les petits agriculteurs, des réfugiés et des communautés déjà marginalisées. Or, cette menace qui pèse sur le droit et l’accès à l’eau ne provient pas seulement des nuages qui ne pleuvent plus, mais aussi de plus en plus de facteurs structurels majeurs, dont nous exposerons trois facteurs ci-après, sans oublier les atteintes causées par les guerres et les conflits dans la région.

Un premier facteur structurel nous semble le piège du techno-solutionnisme (Morozov, 2013 ; Jarrige, 2022) dans lequel la majorité des états de la région sont tombés. Paradoxalement, les infrastructures techniques, à l’instar des usines de dessalement, censées « sauver » la région de la soif menacent parfois directement le droit à l’eau des populations. Ces usines ont transformé l’eau en un « produit » manufacturé, prêt à être vendu aux usagers. En déléguant la fixation des tarifs et la distribution au secteur privé, l’accès à l’eau cesse d’être un droit universel pour devenir un privilège réservé à ceux qui en ont les moyens. De plus, le recours croissant aux partenariats public-privé pour le dessalement et la distribution de l’eau, tend à privilégier la solvabilité des pôles urbains, délaissant les zones rurales qui s’enfoncent dans une dépendance précaire vis-à-vis des réseaux de camions-citernes privés et non régulés. Enfin, rappelons également qu’avec la technologie du dessalement, la production de l’eau dépend moins de la nature que de la maintenance technique et de la sécurité de ces installations. Ainsi, un simple blocus des pièces de rechange pour les stations de pompage, une coupure d’électricité prolongée ou une attaque par missile – comme nous l’avons vu récemment à Bahreïn, peut bloquer l’accès à l’eau et donc, nier le droit à cette ressource, à des milliers de personnes (bien que cela constitue une violation des Conventions de Genève et que l’article 14 du protocole additionnel de 1977 stipule la protection des biens indispensables à la survie humaine).

L’hydro-hégémonie constitue un deuxième facteur structurel explicatif de la menace sur le droit à l’eau. La région MENA est structurellement dépendante de ressources hydriques transfrontalières, qu’elles soient de surface ou souterraines. Cette interdépendance est complexifiée par des situations d’occupation où les ressources partagées deviennent des instruments de contrôle territorial. Au cœur de ces tensions se cristallise une lutte pour l’hydro-hégémonie, une dynamique de puissance interétatique où la raison d’État l’emporte sur les impératifs de justice sociale. Dans l’ignorance et le en non-respect du droit international de l’eau, dont les règles principales sont coutumières et s’appliquent à tous, les puissances d’amont dictent alors le débit, condamnant les voisins d’aval à une pénurie subie et à une insécurité alimentaire chronique. Cela par exemple le cas de la Turquie, qui domine le débit d’eau du Tigre et de l’Euphrate, deux fleuves pourtant partagés avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. Toutefois, il nous semble que nous assistons à une transition de l’hégémonie purement géographique vers une hydro-hégémonie technico-financière. Cela s’illustre par exemple par la construction controversée, entre 2011 et 2025 du Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil par l’Éthiopie (Rashid, 2025), mais aussi par le recours au dessalement. Israël, en se positionnant comme hub technologique du dessalement, tente ainsi de redéfinir les alliances régionales. Cette hydro-hégémonie technologique israélienne pourrait alors créer une nouvelle forme de dépendance pour les pays avoisinants, déplaçant le contrôle des sources naturelles vers le contrôle des vannes de production. Le projet Prosperity en discussion depuis 2022 entre Israël et la Jordanie illustre bien ce point. L’idée est simple : Israël, grand producteur d’eau dessalée, vendrait à la Jordanie 200 millions de mètres cubes par an, tandis qu’Amman vendrait à Israël 600 mégawatts d’électricité produite par une ferme solaire financée et construite par les Émirats arabes unis sur le sol jordanien (MOFA UAE, 2021). Toutefois, cette hégémonie technique porte en elle des risques d’exclusion sociale accrus, car elle transforme une ressource commune en un produit industriel coûteux dont les externalités socio-environnementales sont rarement intégrées aux calculs économiques (Ruck et Hatimy, 2024).

Troisième et dernier facteur que nous souhaitons aborder, est la militarisation grandissante de l’eau. Depuis plusieurs années, nous constatons maintenant le ciblage systémique d’infrastructures hydriques (Syrie, Yémen, Gaza, Liban), bien que ces attaques constituent une violation des Conventions de Genève.  Cette militarisation ne détruit pas seulement des infrastructures, elle brise aussi des vies de manière différenciée. Dans ces zones de déplacements forcés, l’effondrement des réseaux hydriques pèse de manière disproportionnée sur les femmes et les filles. Ainsi, le rapport de UN Women Scarcity and Fear : A gender analysis of the Impact of the War in Gaza (2024) note que « plus d’un million de femmes et de filles à Gaza n’ont presque plus de nourriture et sont privées d’accès à l’eau potable, à des latrines, à des points d’eau ou à des protections hygiéniques, favorisant la propagation de maladies au milieu de conditions de vie inhumaines » (p.5). Ce sont aussi souvent les filles qui héritent de la corvée de collecte dans des environnements de plus en plus hostiles. Cette charge, loin d’être uniquement domestique, devient un vecteur d’exclusion : elle les éloigne des bancs de l’école et les expose à des risques accrus de violences basées sur le genre.

Réorienter la recherche et plaider pour un nouveau contrat social de l’eau

Si les défis sont structurels, l’agenda de la recherche doit être tout aussi transformateur. La recherche scientifique doit opérer une rupture épistémologique en plaçant la transparence des données et l’analyse de l’eau virtuelle au cœur de son agenda. En rendant les informations hydrologiques publiques, objectives et incontestables, il devient possible de briser le monopole de l’information qui nourrit l’hégémonie, qu’elle soit géographique ou technologique. Il s’agirait également de renforcer les associations locales d’usagers de l’eau dans les pays de la région et d’intégrer leur expertise dans le récit national sur l’eau.

La recherche peut aussi encourager le dépassement du récit devenu dominant du solutionnisme technique, en examinant comment les relations de pouvoir et les paradigmes de développement façonnent l’accès à l’eau. Dans ce contexte, il s’agirait aussi de mieux étudier le commerce de l’« eau virtuelle » (Allan, 2011). Cette eau utilisée pour produire des biens exportés est, en réalité, vitale pour réaligner les économies nationales sur les réalités hydrologiques. En effet, on la trouve aussi bien dans les denrées alimentaires (blé, maïs, fruits, etc.) que dans les produits industriels, comme les engrais azotés ou encore l’hydrogène, dont la production est particulièrement gourmande en eau. Ainsi, exporter ces marchandises revient à exporter, de manière tant physique que métaphorique, le capital hydrique du territoire.

Il est donc urgent de cartographier et de comprendre la façon dont l’exportation ou l’importation de cette eau virtuelle affecte l’agriculture et l’industrie locales et la trajectoire locale de l’eau au sein des pays exportateurs ou importateurs. Dans le domaine agricole, de façon générale, l’arrivée d’eau virtuelle, sous forme de céréales gratuites – comme le blé américain – peut déstabiliser les producteurs locaux et accroître la consommation locale de l’eau. Le cas du Yémen est bien documenté, où l’arrivée de ce blé américain gratuit a mené les producteurs locaux à se tourner vers la culture de luzerne (alfalfa), beaucoup plus gourmande en eau que le blé (Lichtenthaler, 2003). Ce phénomène d’accroissement de la consommation locale en eau en raison de l’arrivée d’eau virtuelle s’est répété à de nombreuses reprises au Moyen-Orient et a aussi été documenté pour le cas de la Palestine (Trottier et Perrier, 2017).

Troisièmement, la recherche doit impérativement déconstruire le mythe de l’eau « produite » comme ressource inépuisable. L’idée que la technologie pourrait s’affranchir des limites de la biosphère est une illusion dangereuse. Le dessalement, pilier du techno-solutionnisme régional, se heurte déjà à ses propres limites écologiques. L’augmentation de la salinité des mers, largement aggravée par le rejet massif de saumures issus des usines de dessalement, crée un cercle vicieux. En altérant la chimie des eaux côtières, cette pollution dégrade les écosystèmes marins et finit par augmenter le coût énergétique et technique du dessalement lui-même. La recherche doit documenter ces conséquences environnementales désastreuses à long terme pour que les décideurs intègrent enfin les externalités négatives de ces infrastructures dans leurs calculs économiques.

En conclusion, notons que la résilience hydrique de la région ne viendra pas d’une innovation technique supplémentaire, mais d’un nouveau contrat social réhabilitant les savoirs locaux et optimisant la circularité des ressources. En définitive, le passage d’une logique de production (produire plus) à une gestion démocratique de la demande (consommer mieux) constitue la variable clé pour matérialiser le droit humain à l’eau. La recherche ne doit plus seulement se demander comment dessaler davantage, mais comment réhabiliter les savoirs locaux de gestion de l’eau, optimiser la circularité (réutilisation des eaux usées sans pour autant éliminer son passage à travers le sol pour y alimenter la biodiversité) et adapter nos modèles agricoles et urbains à la réalité hydrologique de la région. Le Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme à l’eau et à l’assainissement a identifié la gouvernance démocratique de l’eau comme une variable clé de la matérialisation du droit humain à l’eau. Cette gouvernance démocratique commence à l’échelle locale en intégrant les savoirs, les valeurs et les priorités locales.

Références