Le ciment est souvent perçu comme un matériau de construction banal qui façonne notre infrastructure urbaine moderne. Il entre dans chaque projet de construction qui rend la vie urbaine possible : ponts, tours, bunkers, écoles, autoroutes, et une myriade d’autres infrastructures cachées que nous ne voyons souvent pas, comme les réseaux d’égouts et de drainage. Le champ de l’écologie politique a fréquemment négligé le rôle des réseaux de production du béton et du ciment dans la constitution de nouvelles géographies environnementales liées au pouvoir et au contrôle. Lorsque l’on examine les écologies politiques du ciment en tant que réseau de production englobant des questions telles que les géographies de l’énergie, l’extraction des matières premières, la circulation et la souveraineté territoriale, le matériau se révèle bien plus complexe à étudier et à analyser que le simple matériau de construction urbain.
Samir Harb, formé comme architecte au cœur de la Seconde Intifada, façonné par des années de planification du paysage culturel sous occupation, puis inscrit dans la tradition de l’écologie politique urbaine à Goldsmiths et à l’université de Manchester, apporte une combinaison rare de pratique matérielle et de théorie critique à un objet d’apparence trompeusement simple : le ciment. À travers le prisme du ciment, la recherche de Harb nous conduit vers la géographie politique singulière de la Palestine, où la production cimentière et ses réseaux d’infrastructures sont configurés par l’occupation israélienne des terres, des ressources et des territoires palestiniens. Si le système colonial ingénie son occupation à travers le contrôle systématique et la perturbation des réseaux vitaux, comment les colonisés mobilisent-ils ces mêmes infrastructures matérielles pour organiser leur émancipation ?
Cet entretien porte sur le processus de planification et de conception de la première usine de ciment palestinienne, conduit par le Fonds d’investissement palestinien et ses filiales Sanad et Massader entre 2014 et 2018. À travers ce cas, Harb démêle les réseaux complexes et souvent invisibles d’énergie, de matérialité et d’imagination politique qui sous-tendent la production d’un seul bloc de béton. Deux questions structurantes parcourent la conversation : que révèle la production de ciment sur le système colonial en Palestine ? Et en quoi l’imagination d’une infrastructure cimentière indépendante ouvre-t-elle de nouvelles possibilités politiques et géographiques ? Loin d’être un matériau de construction banal, le ciment sous occupation est profondément politique. Comme le démontre Harb, sa production met à nu une occupation qui ne fonctionne pas seulement à travers des points de contrôle militaires, mais à travers ce qu’il appelle un « métabolisme épuisé » — un métabolisme urbain intentionnellement restreint pour entraver la souveraineté et consolider l’expansion coloniale de peuplement. Mais il révèle également autre chose : la remarquable créativité de ceux qui, de l’ingénieur modélisant une usine à autonomie énergétique au Gazaoui reconstruisant un toit à partir de gravats, travaillent sans relâche à se désenchevêtrer des systèmes conçus pour les contenir.
Samir HARB
Samir Harb est géographe et architecte de formation. Spécialiste de la géographie humaine et de l’écologie politique urbaine, il a été formé à l’université de Birzeit, puis à Goldsmiths et à l’université de Manchester.
Ses recherches portent sur les infrastructures, les matériaux de construction et les logiques spatiales de l’occupation israélienne.
Pourriez-vous expliquer comment vous êtes venu au champ de l’écologie politique, et comment votre trajectoire intellectuelle s’articule avec votre expérience de terrain ?
Samir Harb : Ma formation initiale était celle d’un architecte-ingénieur, diplômé de l’université de Birzeit en 2006, en plein chaos marquant la fin du processus de paix et la Seconde Intifada. L’architecture était pour moi un moyen d’engager avec le monde matériel dans toute sa complexité : sociale, politique, environnementale. Or très vite, la contradiction entre les théories modernistes que j’étudiais (Le Corbusier, Hadid) et la réalité que j’observais depuis ma fenêtre est devenue intenable. J’ai commencé à travailler comme ingénieur de chantier sur la réhabilitation de bâtiments détruits, dont le quartier général d’Arafat. Ce n’était pas l’architecture dont j’avais rêvé. Cela signifiait travailler avec des gravats.
C’est à travers des projets de planification du paysage culturel avec l’UNESCO, notamment l’inscription du village de Battir sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, que l’écologie politique s’est imposée à moi comme cadre nécessaire. J’ai compris alors que je n’avais pas le luxe de construire une théorie pour elle-même : quelque chose se passait, et j’avais besoin de la théorie pour comprendre comment y répondre. C’est ensuite à Goldsmiths, en travaillant avec Eyal Weizmann et le programme d’architecture forensique, puis à Manchester avec Maria Kaika et Erik Swyngedouw, deux figures centrales de l’écologie politique urbaine, que j’ai pu formaliser cette approche.
Pour moi, action et théorie doivent aller de pair et ce, particulièrement en temps de crise. Théoriser seul risque de nous éloigner de la responsabilité éthique. Je suis profondément attaché à la recherche-action précisément parce qu’elle incarne un positionnement éthique clair vis-à-vis des crises réelles et en cours de notre monde. L’action vient en premier ; la théorie en découle. Cette tension traverse tout ce que je fais. J’ai besoin de m’engager dans l’action pour théoriser de manière significative. La théorie compte, sans aucun doute, mais théoriser pour elle-même, dans un monde dont les fondements moraux s’effondrent, est quelque chose que nous, universitaires, devons interroger avec soin. L’architecture, l’art, les romans graphiques et l’urbanisme ne sont pas seulement des disciplines, ce sont des espaces d’action, et c’est depuis leur intérieur que je pense et que je travaille.
Pourquoi avez-vous choisi le ciment comme objet central d’étude ?
S.H. : Le ciment m’est venu presque par accident, mais avec une certaine logique biographique. J’ai grandi près d’un camp de réfugiés ; beaucoup de mes pairs ont fini comme ouvriers du bâtiment ; mon père est ingénieur civil. Le béton et la culture de la construction font partie de mon environnement le plus intime.
Au cours de mes recherches doctorales, j’enquêtais sur les transformations urbaines à Ramallah ; en particulier l’émergence de grands projets immobiliers consécutifs à la destruction des villes palestiniennes en 2002. J’ai découvert que la construction était devenue le seul secteur économique que les élites palestiniennes, avec le soutien du Quartet et de Tony Blair, cherchaient à mobiliser pour « normaliser » la vie palestinienne par la création d’emplois et la circulation du capital. C’est dans ce contexte qu’un interlocuteur a attiré mon attention sur un projet d’usine de ciment palestinienne dans une zone bédouine près de Bethléem (Samir, 2025b). Je me suis jeté dans le sujet. Et plus je l’explorais, plus il se révélait comme une matière vivante qui touche à tout : l’énergie, la politique, les frontières, l’identité, la circulation, l’imaginaire.
Il importe de distinguer le béton du ciment. Le béton renvoie à l’activité constructive, à l’identité, à l’espace habité. Le ciment, en revanche, relève de l’écologie politique à une échelle plus grande : CO2, extraction des ressources, dépendances énergétiques, rapports de force géopolitiques.
Quelle est la dimension historique et coloniale de cette question ?
S.H. : Elle est fondamentale. L’usine israélienne de ciment, Nesher, a été fondée à Haïfa en 1923, dans le cadre du projet sioniste de construction d’une patrie juive. Dès les écrits des pères fondateurs du sionisme, la nécessité d’une cimenterie est déjà articulée : construire la patrie de ses propres mains et avec ses propres matériaux. Le ciment a donc été, dès ses origines dans la région, une substance politique – un instrument de colonisation, puis d’occupation et de contrôle[1]. Lorsque les planificateurs palestiniens tentent aujourd’hui de construire leur propre cimenterie, c’est précisément ce monopole centenaire qu’ils cherchent à briser. Des tentatives similaires avaient déjà été faites dans les années 1970 et 1980, systématiquement bloquées par les autorités occupantes sous divers prétextes. Les Accords d’Oslo n’ont fait qu’institutionnaliser cette dépendance : le Protocole économique de Paris limite les importations indépendantes de ciment à 400 000 tonnes par an, tout en ouvrant un accès illimité à Nesher à travers des structures contrôlées par l’Autorité palestinienne. La dépendance est donc à la fois structurelle et juridiquement encodée (Samir, 2022).
Comment ce projet d’usine de ciment s’inscrivait-il dans la vision d’un territoire palestinien unifié ?
S.H. : C’est l’un des aspects les plus fascinants. Le modèle économique de l’usine ne pouvait être viable que si Gaza constituait son principal marché captif – la Cisjordanie étant en mesure de s’approvisionner en ciment auprès de Nesher, de la Jordanie ou d’ailleurs à des prix compétitifs. Gaza, perpétuellement détruite et reconstruite, représentait un débouché structurel pour des millions de tonnes de ciment par an.
Ce que cela révèle, c’est que les planificateurs palestiniens imaginaient tisser le territoire ensemble à travers un modèle commercial construit sur un matériau indispensable à la reconstruction d’un territoire en destruction continue. Cela constitue un cycle profondément paradoxal : la destruction israélienne de Gaza devient, dans cet imaginaire, la condition même de viabilité d’un projet d’autonomie économique palestinienne. La circulation du ciment devient ainsi un vecteur de quasi-souveraineté où même sans contrôle territorial, être présent dans chaque maison, dans chaque mur reconstruit, est une forme d’existence politique.
Comment les planificateurs ont-ils navigué la contradiction entre le besoin de ciment et la dépendance énergétique envers Israël ?
S.H. : La cuisson du clinker[2] nécessite de chauffer le calcaire à 1 450 degrés Celsius, une consommation énergétique considérable. Dans un contexte où Israël contrôle le réseau électrique et les importations de carburant, les ingénieurs palestiniens ont commencé à modéliser une cimenterie fonctionnant en partie à l’énergie solaire et aux carburants alternatifs — déchets, biomasse. L’objectif n’était pas une rupture totale avec les dépendances existantes, mais une réduction partielle : ce que j’appelle un processus de « désenchevêtrement ».
Ce concept est central dans mon travail. Dans un contexte d’occupation, la pleine souveraineté est une fiction. Ce qui est possible, c’est de se désenchevêtrer partiellement du système de contrôle — d’en réduire l’emprise, de gagner des marges de manœuvre, sans jamais y échapper entièrement. Panneaux solaires, citernes d’eau, cultures alternatives : toutes ces pratiques relèvent du même mouvement. Et c’est là que le concept de configuration d’infrastructure hétérogène, développé par la géographe Mary Lawhon[3], devient opératoire : il permet de saisir des configurations techniques qui ne sont jamais homogènes ou idéales, mais toujours hybrides, adaptées, bricolées entre l’humain et le non-humain, entre le formel et l’informel.
Vous parlez également de l’« imaginaire radical ». Que recouvre ce concept, notamment à la lumière de ce que nous observons aujourd’hui à Gaza ?
S.H. : L’imaginaire radical n’est pas une utopie abstraite. C’est une force créatrice qui émerge directement des conditions matérielles de l’oppression et de la nécessité absolue de survivre. Ce n’est pas le chercheur dans son laboratoire à l’ETH Zurich qui modélise un béton moins carboné pour démontrer que la construction durable est possible. C’est la personne à Gaza qui tente de comprendre comment construire une maison à partir des gravats disponibles, parce qu’un sac de ciment est inaccessible ou d’un coût prohibitif à faire entrer.
L’homme qui fixe un vélo à une machine à coudre pour produire de l’électricité ; les habitants qui transforment les ruines en matériaux de reconstruction ; les agriculteurs qui changent leurs semences ou camouflent leurs cultures face aux destructions répétées – tout cela relève du domaine de l’imaginaire radical et des configurations d’infrastructures hétérogènes. Ce n’est pas une glorification de l’improvisation. Ces personnes préféreraient une infrastructure normale. Elles le disent clairement : « Je ne veux pas avoir à faire cela. » Mais la seule chose que l’oppression ne peut confisquer, c’est la créativité. Et c’est de là – de cette nécessité radicale – qu’émergent des solutions qui peuvent, parfois, repousser les limites du (im)possible.
L’ingénieur du Fonds d’investissement palestinien modélisant une cimenterie à autonomie énergétique, et le Gazaoui reconstruisant son toit à partir de gravats, ne font pas, en leur fond, quelque chose de si différent : tous deux opèrent dans la même matrice de contraintes matérielles et de dépendances forcées, à des échelles différentes et avec des ressources différentes.
Pour conclure, où situez-vous la Palestine au sein du champ académique de l’écologie politique ?
S.H. : C’est une question qui me préoccupe profondément. La Palestine n’appartient ni au Sud global ni au Nord global dans les typologies académiques dominantes. Elle se trouve à la fois à l’avant-garde des problèmes les plus urgents de l’écologie politique — parce qu’elle représente le cas extrême, un « laboratoire de l’extrême »[4] – et pourtant systématiquement absente des bibliographies. Un chercheur européen travaillant sur le ciment au Ghana peut ne jamais citer la littérature palestinienne sur le sujet, alors même que cette littérature est pionnière. Ce n’est pas un oubli : c’est une mise à l’écart.
Aujourd’hui, les deux grandes crises mondiales sont la crise climatique et le génocide en cours à Gaza. Elles ne sont pas sans rapport : toutes deux procèdent de la même idéologie du capitalisme et de l’extractivisme, mais certains espaces ont une plus grande capacité à articuler leur cause dans le langage académique dominant. La Palestine mérite sa place au cœur de ces débats, non pas parce qu’elle serait le seul terrain possible, mais parce qu’elle est le terrain où ces contradictions se mettent à nu avec la plus grande acuité.
Sélection de travaux de Samir Harb
Harb, S. 2022. « Exhausted circulation: the limits to cement transportation and urban metabolism in the West Bank », Journal of Palestine Studies, 51(4), 45–67. https://doi.org/10.1080/0377919X.2022.2133969
Harb, S., 2025.
- « … they can’t occupy the sun … »: Cementing heterogeneous energy configurations as disentanglement in imagining a Palestinian cement factory, Geoforum. https://doi.org/10.1016/j.geoforum.2025.104203
- « Cement Volumes: Imagining a Palestinian Cement Factory through Geology, Land, and Territory », Comparative Studies of South Asia, Africa and the Middle East (2025) 45 (2) : 343–360. https://doi.org/10.1215/1089201X-11846198
- Et Emilio Distretti. « The Exhausted », e-flux architecture, décembre 2025. https://www.e-flux.com/architecture/palestinian-repairs/6783005/the-exhausted
Notes :
[1] Nimrod Ben Zeev. 2019. The Politics of Cement in Mandate Palestine. Jerusalem Quarterly (79), p. 39–62.
[2] Le clinker est un constituant du ciment, produit par la cuisson d’un mélange d’environ 80 % de calcaire et 20 % d’aluminosilicates – qui fournissent les oxydes de silicium, d’aluminium et de fer – à très haute température.
[3] Mary Lawhon et al., « Thinking through heterogeneous infrastructure configurations », Urban Studies, vol. 55, n° 4 (mars 2018), p. 720–732, https://www.jstor.org/stable/26958502.
[4] Ce concept a été développé par Eyal Weizman dans son ouvrage Hollow Land. Israel’s Architecture of Occupation, Verso, 2007.