Les frappes contre des usines de dessalement dans le Golfe ont ravivé le spectre d’une « guerre de l’eau ». Pourtant, dans une région où l’accès à l’eau dépend largement d’infrastructures industrielles vulnérables et partagées, la destruction de ces installations pourrait se retourner contre tous les acteurs. Entre dépendance technologique et vulnérabilité environnementale, l’eau apparaît moins comme une arme de guerre que comme un facteur de dissuasion et de coopération.
La guerre déclenchée le 28 février 2026 par la coalition américano-israélienne contre la République islamique d’Iran a marqué une rupture stratégique majeure, dépassant les cadres traditionnels de la confrontation militaire. Alors que l’offensive de la coalition s’est d’abord concentrée sur la neutralisation des capacités balistiques iraniennes, Téhéran a répliqué en adoptant une stratégie de contre-offensive asymétrique, visant non seulement les bases militaires américaines dans la région, mais aussi les conditions matérielles de survie des États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). L’attaque de précision menée le 8 mars 2026 par un drone contre l’usine de dessalement d’Al Hidd au Bahreïn, suivie le lendemain par des frappes israélienne sur l’usine de l’île de Qeshm, a fait craindre un déplacement du conflit vers la question de l’eau.
En effet, ce conflit met en exergue la vulnérabilité structurelle de la modernité technologique des pays du Golfe, particulièrement exposés en raison de leur dépendance aux usines de dessalement. Toutefois, si cette fragilité est bien réelle, l’hypothèse d’un conflit généralisé autour de la ressource hydrique demeure peu plausible.
Pour étayer ce constat, il convient de mobiliser les travaux d’Aaron T. Wolf[1]. Ses recherches approfondies sur les contentieux transfrontaliers démontrent que l’eau, loin d’être un déclencheur systématique de guerre, agit statistiquement comme un puissant vecteur de coopération. Selon Wolf, la complexité technique et l’interdépendance liées à la gestion de l’eau contraignent les États à privilégier la voie diplomatique, les bénéfices d’une entente surpassant largement les gains précaires d’un affrontement sur une ressource dégradée.
Dans la péninsule arabique, cette coopération est d’autant plus nécessaire que le cycle de l’eau s’est transformé en un véritable « cycle hydrosocial[2] », entièrement médié par la technologie et le capital. L’eau n’y est plus une ressource naturellement disponible, mais un flux industriel dont la continuité dépend d’infrastructures qui, en période de crise, deviennent des cibles stratégique prioritaires[3]. La frappe iranienne contre l’usine de dessalement de Bahreïn, le 8 mars 2026, a ravivé le spectre d’une « guerre de l’eau » tout en révélant les limites du mythe d’une « nature technologique[4] » protectrice : l’infrastructure, autrefois perçue comme un rempart infaillible, a montré sa vulnérabilité.
La dépendance des pays du Golfe à l’eau dessalée
L’entrée des pays du Golfe dans l’ère du dessalement massif n’est pas fortuite ; elle est étroitement liée à l’essor de l’industrie pétrolière dès les années 1960[5]. À cette époque, l’explosion démographique et l’urbanisation fulgurante alimentées par la rente pétrolière ont rapidement excédé les capacités de régénération des écosystèmes locaux. L’épuisement des aquifères fossiles, des réserves d’eau non renouvelables accumulées sur des millénaires, au cours du dernier demi-siècle a ainsi provoqué une « rupture métabolique ».
Ce basculement technologique s’est opéré autour de deux procédés majeurs : la distillation flash multi-étages (MSF), procédé thermique très gourmand en énergie historiquement couplé aux centrales électriques, et l’osmose inverse, une technique membranaire fonctionnant par pression mécanique, devenue la norme contemporaine pour son efficience relative[6].
En puisant dans l’espace marin, un milieu extrinsèque au cycle de consommation humaine traditionnel, ces États ont tenté de s’affranchir des limites écologiques du désert. Cependant, ce processus a transformé l’eau douce d’un bien commun naturel en un produit industriel, largement dépendant de l’économie des hydrocarbures. Cette imbrication historique entre flux de carbone et flux d’eau a créé une dépendance croisée : sans pétrole pour alimenter les pompes et les chaudières, le cycle hydrosocial s’interrompt, révélant que le « miracle du désert » repose sur un métabolisme industriel particulièrement vulnérable[7].
En effet, avec environ 60 % de la capacité mondiale de dessalement et plus de 400 unités bordant son littoral[8], la région dépend désormais d’une ressource produite industriellement. Cette transition vers l’eau dessalée atteint des seuils critiques, représentant 70 % des ressources en eau en Arabie Saoudite et jusqu’à 90 % au Koweït ou au Qatar. L’infrastructure ne doit donc plus être lue comme une entité isolée, mais comme le cœur d’un nexus eau-énergie-alimentation, dont dépend la survie de près de cent millions de personnes.
Cette interdépendance est d’autant plus périlleuse que la production d’eau douce demeure intrinsèquement liée à l’extraction des hydrocarbures, créant un système de dépendance réciproque : toute défaillance du secteur énergétique peut paralyser instantanément l’accès à la ressource hydrique. À cela s’ajoute une forte centralisation des capacités de production. En effet, 56 usines stratégiques produisent plus de 90 % de l’eau dessalée du Golfe, ce qui signifie que le destin de métropoles entières repose sur quelques « méga-complexes » comme ceux de Jebel Ali à Dubaï (avec une capacité de production de 2 millions de m³/jour) ou de Jubail en Arabie Saoudite (avec une capacité de production de 1,6 million de m³/jour).
La vulnérabilité systémique de l’approvisionnement en eau dans le Golfe est depuis longtemps connue des chancelleries occidentales. Dès 2008, des câbles diplomatiques américains révélés par WikiLeaks soulignaient la fragilité extrême de la capitale saoudienne, Riyad[9]. La ville dépendait alors à 90 % d’une unique installation de dessalement. Ce document mettait en garde contre un effondrement politique immédiat, affirmant qu’un sabotage de ces infrastructures vitales pourrait contraindre l’évacuation de la ville en une semaine et menacer la survie même des structures de l’État.
La vulnérabilité du tout-technologique
Si le déploiement du dessalement a nourri le fantasme d’une indépendance face à l’aridité, l’actuelle guerre démontre que cette « nature technologique » n’est pas une forteresse. Au contraire, cette hyper-dépendance transforme les unités de production en nœuds de vulnérabilité critique, faisant d’elles les cibles privilégiées en temps de guerre, d’autant plus que les réserves stratégiques de la plupart des pays de la région ne permettent pas de tenir au-delà de 3 à 5 jours.
Cette vulnérabilité se manifeste sous plusieurs formes. D’abord, par le risque de frappes directes sur les infrastructures, à l’instar de celle qui a touché l’usine de dessalement d’Al Hidd au Bahreïn le 8 mars 2026[10]. Mais la menace n’est pas uniquement militaire. L’offensive pourrait également venir du cyberespace, sous la forme d’attaques ciblées contre les systèmes d’exploitation de ces usines. Une intrusion numérique réussie permettrait, de modifier les protocoles chimiques – tels que les dosages de chlore ou d’additifs – ou d’ordonner l’arrêt immédiat des pompes à haute pression des usines d’osmose inverse. Une telle manœuvre neutraliserait la production sans destruction physique, mais avec une efficacité systémique redoutable, transformant l’automatisation industrielle en vecteur de paralysie sociale.
Au-delà des infrastructures elles-mêmes, la dégradation environnementale du Golfe arabique constitue également un facteur majeur de risque pour la sécurité hydrique. Une marée noire dans cette zone mettrait les usines de dessalement hors de service, même si les points de prise d’eau (intake points) sont immergés à plusieurs mètres de profondeur, donc théoriquement sous la nappe d’hydrocarbures flottante. Cette protection reste largement illusoire. L’agitation des courants et de la houle peut générer une émulsion propulsant les gouttelettes de brut à plusieurs dizaines de mètres sous la surface. Par ailleurs, les composés les plus toxiques et volatils du pétrole (benzène, toluène, xylènes) se dissolvent directement dans la colonne d’eau, franchissant ainsi les barrières physiques de la prise d’eau, quelle que soit sa profondeur.
Les frappes iraniennes, menées entre le 4 et le 8 mars 2026 contre les pétroliers battant pavillon américain Louise P et Pirima[11] ne constituent donc pas seulement des entraves au commerce mondial. Elles peuvent aussi être interprétées comme les prémices d’une catastrophe écologique, visant à contraindre les États du Golfe en exploitant leur dépendance hydrique. En transformant le milieu marin en vecteur potentiel de contamination, Téhéran met à profit la dépendance absolue du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) à une interface maritime devenue un verrou stratégique.
La vulnérabilité du métabolisme hydrosocial s’étend organiquement aux infrastructures énergétiques en raison d’un couplage technique entre production d’eau et production d’électricité. Pour les unités de dessalement thermique (MSF), cette dépendance repose sur le modèle de la cogénération : en exploitant la chaleur de récupération des centrales électriques pour vaporiser l’eau de mer, les États du Golfe ont créé une symbiose énergétique dans laquelle toute perturbation de la production d’électricité entraîne mécaniquement l’arrêt de l’approvisionnement en eau. Chaque centrale thermique devient ainsi un « point de double rupture », où un seul impact peut paralyser deux flux vitaux simultanément.
Ce risque n’est pas atténué par la transition vers l’osmose inverse, qui substitue une dépendance thermique par une dépendance électrique tout aussi critique. Ce procédé membranaire repose sur des pompes à haute pression dont le fonctionnement exige une stabilité du réseau électrique. Dans le contexte de la guerre, une simple microcoupure ou une instabilité de fréquence suffit à provoquer des chocs de pression capables de déchirer les membranes de filtration. Ainsi, qu’il s’agisse de vapeur ou de courant, l’eau du Golfe demeure structurellement dépendante d’énergie, transformant l’efficacité technologique en une fragilité systémique face aux agressions.
Enfin, cette vulnérabilité métabolique se propage aussi par ondes de choc à la sécurité alimentaire régionale. Bien que les États du CCG importent plus de 80 % de leurs denrées, le maintien d’une production agricole et laitière locale dépend lui aussi de l’accès à l’eau dessalée. Ce fragile équilibre a été rompu dès la première semaine de mars 2026 avec le blocage du détroit d’Ormuz et l’interruption des flux de fourrage importé, notamment l’alfalfa. Cette rupture logistique fragilise l’autonomie nutritionnelle déjà limitée de ces États, révélant que même la survie du cheptel local est tributaire de la fluidité des corridors maritimes et de la permanence du flux industriel d’eau douce. Contrairement aux stocks céréaliers, l’eau et le fourrage frais ne disposent pas de réserves stratégiques durables, transformant une crise de transport en une menace biotique directe pour les systèmes alimentaires régionaux.
Éviter un scénario catastrophe
Une dérive des hostilités vers une « guerre de l’eau » représenterait un scénario catastrophe absolu pour la région. L’instrumentalisation de l’eau comme arme provoquerait une pénurie immédiate et critique, déclenchant des déplacements de populations d’une ampleur inédite. Si la destruction d’infrastructures critiques rend ce scénario techniquement possible, il demeure stratégiquement peu probable en raison d’une vulnérabilité partagée. Les pays de la péninsule Arabique et l’Iran partagent une dépendance quasi-existentielle au dessalement pour l’approvisionnement de leurs populations et de leurs industries. Dans l’écosystème fermé du Golfe, s’attaquer massivement aux installations de l’adversaire reviendrait à une forme de « destruction mutuelle assurée » environnementale : toute pollution majeure ou arrêt de production compromettrait la sécurité hydrique de l’ensemble des riverains. Mieux vaut donc privilégier la coopération.
L’Organisation régionale pour la protection du milieu marin (ROPME), instituée par la Convention de Koweït de 1978, illustre parfaitement cette nécessité de coopération. Elle coordonne la lutte contre les pollutions marines, marées noires, efflorescences algales (marées rouges) ou fuites chimiques, qui menacent de paralyser les usines de dessalement. Son bras opérationnel, le Centre d’aide mutuelle pour les urgences marines (MEMAC) basé au Bahreïn, constitue un espace de dialogue technique unique : historiquement, les experts de tous les États membres, y compris l’Iran et l’Arabie saoudite, ont partagé leurs données pour gérer les crises environnementales communes. Toutefois, ces mécanismes semblent aujourd’hui sous-dimensionnés. L’explosion du nombre d’unités de dessalement et la concentration massive des capacités de production au cours de la dernière décennie ont créé une vulnérabilité systémique que les protocoles de la ROPME, conçus pour une ère industrielle moins dense, peinent désormais à couvrir.
Cette analyse s’inscrit dans la lignée des travaux d’Aaron T. Wolf, dont l’étude de centaines de contentieux internationaux démontre que l’eau, loin d’être un moteur de guerre, agit statistiquement comme un puissant vecteur de coopération. Selon Wolf, la complexité technique de la gestion de l’eau contraint les États à privilégier l’entente : les gains d’une gestion coordonnée surpassent systématiquement les bénéfices précaires d’une victoire militaire sur une ressource tarie ou polluée.
Ce constat s’applique également à Israël, qui produit désormais environ 80 % de son eau potable via le dessalement. Pour l’État hébreu, un conflit ciblant les infrastructures hydrauliques serait suicidaire, car l’accès à cette ressource est une condition sine qua non de sa propre survie.
Conclusion
Les attaques coordonnées contre les unités d’Al Hidd à Bahreïn et les infrastructures de l’île de Qeshm au début de mars 2026 sonnent le glas d’une illusion : celle d’une modernité technologique capable d’affranchir les sociétés du Golfe des contraintes de leur milieu aride. Cette crise révèle que la sécurité nationale ne se mesure plus uniquement à la force militaire, mais à la résilience biologique de son cycle métabolique.
Toutefois, si ce conflit brise le « fétichisme de l’infrastructure » en exposant sa fragilité, il ne signe pas l’avènement d’une « guerre de l’eau » totale. Paradoxalement, cette vulnérabilité partagée agit comme un puissant régulateur systémique : dans le Golfe, l’arme de l’eau est à double tranchant. Détruire durablement les capacités de l’adversaire reviendrait à empoisonner sa propre interface maritime. En suivant la logique d’Aaron T. Wolf, le spectre de la guerre s’efface devant la nécessité d’une survie mutuelle, faisant de l’infrastructure hydraulique non pas un but de guerre, mais le périmètre d’une « destruction hydrique mutuelle assurée ».
Le dessalement n’a donc pas résolu la pénurie ; il a déplacé la vulnérabilité du sous-sol vers un littoral. Pour les États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), la survie post-2026 exigera de passer d’un extractivisme industriel à une souveraineté métabolique décentralisée. Cela implique de briser l’hyper-centralisation des sites stratégiques de dessalement et de penser à la sanctuarisation des ressources via des réservoirs souterrains profonds.
En résumé, la force d’un pays au XXIe siècle ne se mesurera plus à sa capacité à maîtriser la nature par la technologie, mais à son aptitude à construire des systèmes de solidarité écologique.
Demain, la stabilité du Moyen-Orient ne dépendra plus seulement de la protection des routes du pétrole et du commerce mondial. Elle reposera avant tout sur une coopération durable autour de l’eau. Face aux bouleversements climatiques mondiaux qui s’accentuent, cette union pour le partage et la protection des ressources est la seule solution pour garantir la paix.
Notes
[1] Aaron T. Wolf, « Conflict and cooperation along international waterways”, Water Policy, Volume 1, Issue 2, April 1998, pp. 251-265.
[2] Jamie Linton et Jessica Budds, “The hydrosocial cycle: Defining and mobilizing a relational-dialectical approach to water », Geoforum, Volume 57, November 2014, pp.170-180. Voir aussi : Erik Swygedouw, Social Power and the Urbanization of Water. Flows of Power. Oxford, Oxford University Press, 2004.
[3] Maria Kaika, City of Flows. Modernity, Nature and the City. London / New York, Routledge, 2005. Voir encore : Maria Kaika, Erik Swygedouw et Nik Heynen, In the Nature of Cities. Urban Political Ecology and the Politics of Urban Metabolism. London/ New York, Routledge, 2006.
[4] Maria Kaika and Erik Swyngedouw, “Fetishizing the modern city: the phantasmagoria of urban technological networks”, International Journal of Urban and Regional Research, Vol.24, Issue 1, 2008.
[5] Desalination Experts Group, Desalination in the GCC : The History, the present & the future, The Cooperation Council of the Arab States of the Gulf, General Secretariat, Second Edition, 2014. URL : https://fr.scribd.com/document/396069960/Desalination-in-the-GCC-2014 (consulté le 07/03/2026).
[6] Voir ibid.
[7] Isabel Ruck, “Desalination and the Politics of Scarcity in the Middle East” (interview), Sciences Po Energy Review, March 2026 (à venir).
[8] CIA, “Vulnerability of Persian Gulf Desalination Systems : An Emerging Security Issue”, Research paper – CIA Undisclosed files, Octobre 1983. URL : https://www.cia.gov/readingroom/docs/CIA-RDP85T00283R000100160006-4.pdf (consulté le 08/03/2026) ; Voir aussi : Franck Galland, « Le dessalement : technologie au potentiel illimité et vecteur de puissance ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n° 82. Octobre – Novembre 2024. URL : https://www.areion24.news/2025/02/05/le-dessalement-technologie-au-potentiel-illimite-et-vecteur-de-puissance/ (consulté le 08/03/2026)
[9] Yasmine Ziatt, « La guerre de l’eau potable : en Iran et à Bahreïn, des usines de dessalement prises pour cible », GEO, 09/03/2026. URL : https://www.geo.fr/geopolitique/la-guerre-de-l-eau-potable-en-iran-et-a-bahrein-des-usines-de-dessalement-prises-pour-cible-231194 (consulté le 09/03/2026)
[10] « Bahrain says water desalination plant damaged in Iranian drone attack”, Al-Jazeera, 8 mars 2026. URL : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/8/bahrain-says-water-desalination-plant-damaged-in-iranian-drone-attack (consulté le 08/03/2026).
[11] Tolga Akbaba, « Iran strikes ‘US-linked’ tanker in Persian Gulf, vessel in Strait of Hormuz”, Agence Anadolu, 7 mars 2026. URL: https://www.aa.com.tr/en/americas/iran-strikes-us-linked-tanker-in-persian-gulf-vessel-in-strait-of-hormuz/3854125 (consulté le 08/03/2026)