Cette étude se propose d’examiner les positions développées par le premier imām de la Grande Mosquée de Paris, le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī (1889-1944). Elle s’appuie sur le témoignage de l’un de ses élèves, ʿUtmān al-Kaʿʿāk (1903-1976)[1], qui rencontre le cheikh à Paris, assiste à ses prêches et l’accompagne lors de plusieurs de ses déplacements. À travers ce récit, nous analyserons les rapports entre l’islam et la sécularisation tels qu’ils se manifestent dans cette expérience, ainsi que la posture intellectuelle mobilisée pour gérer les écarts entre deux cadres de pensée distincts : le référentiel islamique et le référentiel républicain, tel qu’il s’incarnait alors dans Paris et ses hauts lieux du savoir.
Introduction
Le cheikh Mu‘āwia al-Tamīmī (1890-1944) est enseignant à la Grande Mosquée-Université de la Zaytūna, où il reçoit une formation approfondie auprès de plusieurs cheikhs éminents. En 1926, à la suite de l’inauguration de la Grande Mosquée de Paris, l’association Al-Ḥaramayn, chargée de son administration, le désigne comme premier imam-orateur permanent de l’établissement. Il exerce cette fonction durant plusieurs mois en 1927-28.
Son séjour parisien, ses relations avec les fidèles, ses activités d’enseignement à caractère religieux et linguistique, ainsi que son rôle dans la gestion d’un islam alors reconnu par l’État français, constituent une expérience fondatrice. Ses conceptions, ses pratiques et les valeurs qu’il défend marquent un tournant décisif dans l’histoire des débuts de l’islam institutionnel en France. La présente étude se propose d’analyser cette première expérience afin d’en examiner les enjeux historiques, religieux et symboliques, ainsi que sa contribution à la construction des premières formes d’organisation de l’islam en France.
Réformisme entre identité et progrès
Le discours dominant dans les milieux zaytūniens était alors celui de la réforme (iṣlāḥ). Les enseignants et les intellectuels s’efforçaient d’élaborer des réponses intellectuelles, religieuses et politiques susceptibles de sortir la société de la stagnation et de promouvoir le taqaddum (progrès), conçu comme l’une des valeurs fondamentales de l’islam. C’est dans ce contexte intellectuel et réformiste que s’inscrit l’ouverture de la Grande Mosquée de Paris, qui constitue un nouveau cadre d’expression et d’institutionnalisation de l’islam dans la France de l’entre-deux-guerres.
Face aux différences identitaires
À la suite de la dislocation de l’Empire ottoman (1923), intervenue quelques années seulement avant ce séjour, la « Ligue islamique », qu’Ibn ʿĀshūr (1879-1973) désigne sous le terme d’al-ğāmiʿa al-islāmiyya[2], tend à se redéfinir moins comme une institution politique effective que comme un sentiment collectif partagé. Le califat, en tant qu’institution politique, même formelle, a disparu. Toutefois, cette absence institutionnelle semble avoir été compensée par l’émergence d’un imaginaire d’autant plus puissant, fondé sur l’idée d’une « ligue » entendue comme un lien supra-politique unissant les Musulmans au-delà de leurs appartenances ethniques, nationales et linguistiques. C’est dans ce contexte que le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī incarne ce principe à Paris, ville cosmopolite accueillant des populations musulmanes d’origines diverses. Le témoignage d’al-Kaʿʿāk met en évidence la présence de multiples communautés, arabes, yougoslaves, croates, maghrébines, moyen-orientales ainsi qu’africaines et même chinoises[3]. Avant la construction de la Grande Mosquée de Paris, ces groupes étaient dispersés et ne disposaient d’aucun espace de rassemblement commun. Désormais, ils se trouvent réunis autour d’un lieu fédérateur et d’un imām qui s’emploie à promouvoir un discours à portée universelle. Le Cheikh al-Tamīmī est perçu comme « le père et le guide de tous », transcendant les clivages internes afin de restaurer un socle commun fondé sur l’islam. Bien que numériquement limitée, cette communauté reconnaît en lui une figure de leadership, un zaʿīm (leader) auquel elle exprime son attachement, allant jusqu’à lui souhaiter « longue vie ». (Annexe arabe : paragraphe 14). Il apparaît ainsi comme un acteur capable d’insuffler une dynamique nouvelle, contribuant à donner à cette présence musulmane une visibilité accrue et une forme de reconnaissance dans l’espace public parisien.
Nejmeddine KHALFALLAH
Nejmeddine Khalfallah est Professeur des Universités à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Spécialiste de la langue arabe, ses recherches portent sur la sémantique, la jurilinguistique et la terminologie juridique arabe. Son doctorat, consacré à la théorie du sens chez ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī (m. 1078), l’a conduit à explorer les mécanismes sémantiques de l’arabe classique et moderne. Ses travaux s’intéressent également à l’évolution des concepts politiques et juridiques dans les sociétés arabes contemporaines. Il est l’auteur de nombreuses publications scientifiques et pédagogiques consacrées à la langue arabe.
D’après le résumé proposé par al-Kaʿʿāk des prônes du Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī, plusieurs motifs peuvent être dégagés, sans qu’il soit toutefois possible de déterminer avec certitude s’il s’agit du tout premier discours prononcé ou d’une synthèse englobant l’ensemble des prêches délivrés au cours de son séjour. Selon lui, les musulmans en France étaient alors perçus comme des « étrangers » (ġarīb fī al-bilād al-ağnabiyya)[4], ce qui traduit une évolution, voire une rupture notable, par rapport à la terminologie religieuse classique qui désignait les pays des Francs comme bilād al-kufr (territoire de mécréance) (cf. Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī, al-Risāla, p. 115). Le regard porté ici apparaît, sinon neutre, du moins empreint d’une certaine forme de respect, rompant avec la conception médiévale d’une terre de guerre. Néanmoins, le Cheikh al-Tamīmī insiste sur la nécessité, ḍarūra, de s’attacher aux pratiques et aux rites musulmans. Le fait de résider en « terre étrangère » ne saurait constituer un motif justifiant l’abandon de l’identité religieuse. L’accent devrait être mis sur les pratiques « fondamentales », telles que les ablutions et les prières qui ne présentent aucune incompatibilité avec les valeurs républicaines.
Dans le contexte des musulmans de France, il convient de rappeler le caractère profondément cosmopolite de cette population d’alors, qui rassemble aussi bien des arabophones que des non-arabophones. Cette diversité favorise l’émergence d’un double sentiment d’appartenance : d’une part, une fierté communautaire liée à l’intégration dans la communauté musulmane, accompagnée d’un fort attachement identitaire ; d’autre part, un ancrage dans des références culturelles et nationales multiples. Aussi, le Cheikh al-Tamīmī préconise une valorisation mesurée de l’identité nationale (madaniyya). Il s’agit d’encourager la fierté d’appartenance à sa patrie sans verser dans l’exaltation ou le chauvinisme, qui risqueraient d’opposer les identités nationales les unes aux autres et, à terme, d’alimenter des tensions, voire des conflits. À cet égard, il mobilise le concept ‘abbāssīde de šuʿūbiyya[5], historiquement associé aux tensions entre Arabes et non-Arabes, pour promouvoir une solidarité (takātuf) entre musulmans, transcendant les appartenances ethniques qu’il décrit en termes d’une « profonde émotion religieuse, forte de quatorze siècles »[6].
Cet attachement identitaire se traduit notamment par la volonté d’accomplir les rites religieux et de préserver les marqueurs visibles de l’identité musulmane, qu’il s’agisse de la tenue vestimentaire, des pratiques alimentaires ou encore des rites de la vie quotidienne. Le port de la ğubbā et de la šāšiyya[7], par exemple, participe de cette affirmation identitaire au sein d’un espace perçu comme spécifiquement musulman. Parallèlement, on observe une conscience marquée de l’altérité. Les musulmans se considèrent souvent comme des étrangers vivant dans un pays qui n’est pas historiquement le leur. Dès lors, ils estiment devoir respecter les lois et les valeurs de la société dans laquelle ils résident, sans pour autant renoncer à leur singularité ni s’y assimiler complètement. Cette position traduit la recherche d’un équilibre entre intégration civique et préservation de l’identité religieuse. Or, conscient de l’altérité entre musulmans et Français, le Cheikh al-Tamīmī appelle les premiers à imposer le respect par une conduite exemplaire, contribuant ainsi à projeter une image positive de la communauté musulmane.
La compatibilité du « progrès » avec l’islam
À Paris, la civilisation française apparaît comme une manifestation particulièrement aboutie du progrès ; elle est l’expression la plus aboutie du ruqiyy (élévation) et du taqaddum (progrès), valeurs auxquelles aspiraient les penseurs de la Nahḍa, y compris le Cheikh al-Tamīmī. Dès lors, elle constitue un modèle à suivre afin de combler le retard historique des sociétés musulmanes et de permettre à la Tunisie, ainsi qu’à d’autres pays du monde musulman, d’atteindre un niveau comparable de développement et de civilisation. Le Cheikh al-Tamīmī montre ainsi, par son comportement, que ces valeurs ne contredisaient nullement les principes de l’islam ; elles en représentaient au contraire l’une des finalités fondamentales. Le progrès, l’élévation intellectuelle et le perfectionnement de la société sont alors envisagés comme des objectifs intrinsèquement conformes aux enseignements les plus profonds de la religion et à sa vocation civilisatrice.
Or, ce regard que porte le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī sur la France, tel qu’il transparaît dans ses enseignements et ses prônes, révèle une forme d’idéalisation. Malgré l’affaiblissement du pays au lendemain de la Première Guerre mondiale et en dépit des politiques de domination et de répression exercées dans ses colonies, notamment en Tunisie et au Maroc, le Cheikh continue de voir dans la France un modèle de civilisation. Il la présente comme un symbole du progrès moderne et comme une référence dont les valeurs fondamentales lui paraissent conciliables avec les principes de l’islam.
De là provient cette attention particulière accordée aux étudiants musulmans résidant en France, considérés comme des membres à part entière de la communauté musulmane. Ils jouissent des mêmes droits et sont soumis aux mêmes devoirs, notamment celui de préserver l’unité et de respecter les préceptes religieux. À cela s’ajoute une exigence spécifique : exceller dans leurs études afin de contribuer, à leur retour dans leur pays d’origine, à son développement et à son progrès. Durant ce séjour, sa résidence devient un lieu de rencontre fréquenté par de nombreux étudiants originaires du Maghreb et du Machrek. Ces réunions, qui s’apparentaient à un véritable salon intellectuel, donnaient lieu à des échanges réguliers autour de la littérature arabe, des questions linguistiques et, vraisemblablement, de la situation de l’islam en France. Bien que les sources ne permettent pas toujours de reconstituer avec précision le contenu de ces discussions, il est raisonnable de supposer que le Cheikh al-Tamīmī y défend des positions conformes à l’idéal réformiste dont il était issu. Celles-ci reposent sur la nécessité de s’approprier les sciences et les savoirs produits par l’Occident, ainsi que certaines valeurs associées à la modernité, telles que la liberté, l’égalité ou le progrès, sans pour autant renoncer aux principes fondamentaux de l’islam.
Ouvertures sur les lieux parisiens du savoir
Le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī se rend en France après avoir été formé dans un environnement intellectuel profondément marqué par le réformisme. Cette culture intellectuelle était portée par plusieurs ulémas réformateurs de la Zaytūna qui, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, avaient élaboré un discours conciliant les préceptes de l’islam avec les exigences de la modernité, comme Ḫayr al-Dīn ou Qābādū, Bayram IV… À leurs yeux, il n’existait pas de contradiction fondamentale entre l’héritage islamique et les valeurs associées au progrès, à la science et au développement des sociétés contemporaines[8]. Son maître direct, Tahar Ibn ʿĀšūr (1879-1973), partageait cette même vision réformiste, et il n’est pas exclu que ce soit lui qui lui ait transmis cette conception du rapport entre islam la modernité. Ainsi, dans le prolongement de l’œuvre intellectuelle de son maître, Cheikh al-Tamīmī s’efforça d’incarner, par ses actions et ses engagements, un idéal islamique fondé sur la réforme, le savoir et l’ouverture. Il traduit ces principes en attitudes concrètes et en prises de position qui marquent ses contemporains. Le caractère singulier de certains de ses comportements fut d’ailleurs relevé par son ancien élève al-Ka‘‘āk, dans le texte nécrologique qu’il lui consacra, où il souligna plusieurs traits remarquables de sa personnalité et de son parcours.
Selon lui, le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī voulait montrer cette non-contradiction entre les deux référents (islamique et républicain) à travers des gestes pratiques. Les mois passés à Paris (1927-28) sont pleinement mis à profit par ce jeune imām pour comprendre les ressorts du progrès français, fruit de plusieurs réalisations scientifiques, techniques et politiques observables dans la capitale française. Paris lui apparaît comme le lieu privilégié de manifestation de la modernité par excellence, concentrant les manifestations les plus emblématiques du développement occidental. Car c’est bien de la modernité dont il s’agit dans son récit, ainsi que des mécanismes intellectuels permettant d’en proposer une justification à partir des références islamiques.
Durant l’entre-deux-guerres, des institutions telles que la Bibliothèque nationale[9], le musée du Louvre, les théâtres parisiens, le Jardin des plantes ou encore l’Institut des langues orientales sont perçus comme autant de lieux de savoir que les musulmans sont invités à fréquenter sans complexe ni méfiance. Le choix de ces hauts lieux du savoir est loin d’être fortuit. Chacun d’eux est investi d’une signification particulière qui s’inscrit dans le projet intellectuel et pédagogique porté par le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī. Ainsi, l’Institut des langues orientales apparaît comme le symbole d’une ouverture de l’esprit arabe aux autres langues et cultures, dans le prolongement des échanges historiques qui ont façonné les civilisations. Cette perspective renvoie à une conception de l’adab (au sens d’al-Ǧāḥiẓ), entendue comme une culture humaniste fondée sur la fréquentation des savoirs, des lettres et des traditions intellectuelles diverses. L’apprentissage des langues étrangères ne relève donc pas d’une simple nécessité pratique, mais d’un projet plus large de revitalisation de la langue arabe visant à dépasser la stagnation souvent dénoncée par les réformistes de l’époque.
D’où cette focalisation sur la nécessité d’apprendre aussi la langue arabe : le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī incite les étudiants à maîtriser cette langue, qu’il considère comme un élément essentiel de l’identité musulmane. Lui-même, tout comme son maître Ibn ʿĀšūr, s’inscrit dans le mouvement de réforme et de revivification de la langue arabe, visant à réactiver ses ressources et ses richesses. C’est dans cette perspective qu’il anime des musāmara (causeries, conférences, rencontres intellectuelles, etc.), gravitant autour de la notion d’adab.
La visite du Jardin des Plantes est motivée par une lecture religieuse : les espèces végétales et animales qui y sont exposées sont appréhendées comme autant de manifestations de la puissance divine et de la sagesse qui gouverne l’ordre du cosmos. L’observation de la nature ne constitue pas une activité étrangère à la foi, mais une voie privilégiée d’accès à la contemplation des signes (āyāt) de Dieu dans la création. Cette démarche vise également à légitimer l’intérêt des étudiants musulmans pour les sciences naturelles, en montrant que l’exploration rationnelle des phénomènes naturels ne s’oppose pas à la croyance religieuse. Au contraire, elle est présentée comme un prolongement de la réflexion spirituelle, traduisant ainsi une volonté de réconcilier savoir scientifique et tadabbur (méditation) coranique.
Cette valorisation des institutions savantes françaises révèle toutefois une tension caractéristique du discours réformiste de l’époque : tout en reconnaissant la supériorité culturelle de certaines réalisations françaises, il s’agit de les réinterpréter à travers des catégories intellectuelles islamiques afin d’en permettre l’appropriation sans remettre en cause les fondements religieux de l’Islam. Cette démarche témoigne d’une volonté de concilier ouverture à la modernité et préservation d’une identité religieuse distincte. Elle repose également sur l’idée que les réalisations scientifiques et artistiques de la civilisation française ne sont pas intrinsèquement incompatibles avec les principes de l’islam et peuvent, au contraire, contribuer à l’épanouissement intellectuel des croyants.
Al-Ka‘‘āk souligne que le rôle du Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī dépasse largement l’exercice d’une simple fonction religieuse. Son activité est conçue comme une véritable mission de guidance visant à définir les conditions d’une présence musulmane durable en France. Il s’agit de montrer aux musulmans comment concilier la fidélité à leur foi avec leur insertion dans le cadre républicain français. Toutefois, cette ouverture à la société environnante demeure encadrée par une vigilance morale constante : l’intégration souhaitée ne doit pas conduire à l’adoption de comportements ou de valeurs perçus comme contraires à l’éthique islamique. Le projet du Cheikh repose ainsi sur un équilibre délicat entre participation à la modernité française et préservation des normes religieuses, révélant les tensions inhérentes aux premières tentatives de formulation d’un islam adapté au contexte européen.
Ce séjour parisien peut ainsi être interprété comme un moment de rencontre entre la pensée réformiste tunisienne issue de la Nahda, avec ses spécificités intellectuelles et religieuses, et le progrès français tel qu’il se manifestait dans la capitale française. Cette expérience concrète semble avoir constitué un terrain privilégié d’observation et de réflexion sur la compatibilité entre deux univers de référence souvent présentés comme opposés : le modèle occidental moderne et le modèle islamique. Malgré les rapports de domination inhérents au contexte colonial et les divergences apparentes entre ces deux cadres de pensée, l’expérience parisienne du Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī paraît avoir renforcé sa conviction qu’une articulation entre eux était non seulement possible, mais également souhaitable. Son séjour et les enseignements qu’il en tire visent précisément à démontrer cette compatibilité, tant sur le plan des principes que dans leur mise en œuvre concrète.
Une telle démarche s’inscrit dans une lecture finaliste (maqāṣidī) de la norme religieuse, qui privilégie les finalités de la révélation plutôt que son appréhension strictement littérale. Dans cette perspective, l’adoption de pratiques ou d’institutions modernes n’est pas perçue comme une rupture avec la tradition islamique, mais comme un moyen de réaliser plus pleinement les objectifs supérieurs que celle-ci poursuit. Il élabore alors un minhāğ (voie) assurant la préservation de l’identité religieuse musulmane au sein de la société française, tout en préconisant les adaptations qu’exige le contexte de vie en France.
Vision idéalisée, implantation malaisée
La mission d’al-Tamīmī se déroule dans un contexte colonial, sous la Troisième République française, caractérisée par une conception exigeante de la laïcité. Ce cadre politique et institutionnel constitue un obstacle considérable à cette implantation encore fragile de l’islam en France, notamment en ce qui concernait son organisation, sa reconnaissance et son articulation avec les principes de l’État républicain.
Syncrétismes et silences
Le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī ne pouvait guère remettre en cause ouvertement, durant son séjour parisien, ni la colonisation française, ni les mesures autoritaires qui étouffaient alors les libertés publiques, ni encore les profondes discriminations opposant les « indigènes » aux « colons ». Il lui était tout aussi difficile de critiquer la politique de colonisation culturelle visant à affaiblir certaines composantes fondamentales de l’identité arabo-islamique, en particulier la langue arabe et l’islam. Toutefois, la dimension coloniale demeure largement absente de son discours. Le Cheikh al-Tamīmī ne semble pas appréhender la France comme une puissance impérialiste exerçant une domination sur plusieurs territoires et peuples, mais plutôt comme une puissance politique au sens général. De même, il ne formule pas de critique explicite à l’égard des orientations libérales susceptibles d’affecter les structures économiques, sociales et politiques, alors même que certains de leurs effets pouvaient apparaître en tension avec les normes islamiques.
En effet, les contraintes politiques, militaires et diplomatiques semblent avoir conduit le Cheikh à saluer, du moins implicitement, les efforts déployés par la France en faveur des musulmans vivant sur son territoire, notamment à travers l’hommage rendu à leur contribution durant la Première Guerre mondiale. Malgré les oppositions émanant de certains milieux de droite hostiles à l’édification d’un tel institut, la perception dominante à l’époque était que la Mosquée de Paris constituait un symbole non seulement de tolérance, mais également de respect envers l’islam et ses fidèles. D’ailleurs, la présence même du Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī pouvait être interprétée comme le prolongement de cette politique d’ouverture et de tolérance, ce qui contribuait sans doute à empêcher toute critique explicite des excès de la politique coloniale française.
D’un autre côté, la représentation que le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī élabore de la France et de ses rapports à l’Islam repose sur l’idée qu’il serait possible d’opérer une sélection parfaitement maîtrisée entre les apports de la modernité occidentale et les exigences de la tradition religieuse. Il considère ainsi qu’une large part des valeurs françaises peut être assimilée, dans la mesure où elles ne sont pas fondamentalement contradictoires avec l’islam. Cette vision tend toutefois à sous-estimer la profondeur des mécanismes d’influence culturelle. Les savoirs, les valeurs et les pratiques ne circulent jamais de manière isolée ; ils s’inscrivent dans des univers symboliques qui transforment progressivement les manières de penser et de percevoir le monde. La référence religieuse ne demeure pas intacte face à ces interactions : elle est elle-même susceptible d’être reconfigurée de l’intérieur par les dynamiques culturelles auxquelles elle est exposée.
Erreurs d’interprétation
Ces positions reposent en outre sur certaines limites d’appréhension du phénomène migratoire. D’après les conseils prodigués et les positions exprimées par le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī, les musulmans de France sont principalement envisagés comme étant de passage : les étudiants viennentnt y poursuivre leurs études, et les ouvriers y viennent gagner leur vie, sans intention apparente de s’y établir durablement, d’y vivre et d’y mourir. Cet état d’esprit semble avoir prévalu dans certains milieux à l’époque, reflétant à la fois la situation et les conditions des premiers immigrés et des étudiants boursiers en France. Le Cheikh al-Tamīmī n’envisage donc pas pleinement ces musulmans comme des citoyens ou des résidents permanents appelés à fonder des familles et à donner naissance à des générations de musulmans français et francophones.
Par ailleurs, plusieurs indices, sur le plan de l’expression, laissent penser que ses prêches étaient prononcés en arabe classique. Une fiche individuelle confidentielle conservée dans les archives tunisiennes, datée de 1918, indique d’ailleurs que sa maîtrise du français était « nulle ». Al-Ka‘‘āk l’a souligné : le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī encourage constamment les musulmans établis en France à apprendre et à pratiquer l’arabe littéral, y compris dans les usages quotidiens, en tant que socle linguistique commun et élément essentiel de l’identité religieuse. Cet attachement identitaire serait, selon lui, favorisé par des politiques gouvernementales jugées respectueuses de l’islam et de ses fidèles. Il risque toutefois de limiter une transmission de l’islam en français et son inscription dans l’espace culturel français.
Cette vision largement idéalisée de la France ne permet pas d’aborder les véritables enjeux liés à l’intégration d’une nouvelle religion au sein de la société française. Les principes religieux susceptibles d’entrer en tension avec les valeurs républicaines et le paradigme moderne sont nombreux et ne peuvent être simplement écarté. Le Cheikh n’évoque pas directement les difficultés, voire l’impossibilité, de concilier certains principes fondamentalement et structurellement opposés au système axiologique français, tels que les châtiments corporels, la question du statut des femmes, la primauté du divin sur la souveraineté politique, ou encore certaines prescriptions rituelles.
Ce silence relève-t-il d’une stratégie délibérée visant à défendre l’idée d’une compatibilité essentielle entre l’islam et l’Europe ? Ou traduit-il, au contraire, une perception partielle des réalités françaises et de leurs courants idéologiques et politiques ? Ou bien s’agit-il d’une démarche pragmatique permettant au Cheikh et aux musulmans de France de favoriser progressivement une reconnaissance institutionnelle et l’élargissement de leurs droits ?
Quelle que soit la réponse, la présence du Cheikh ainsi que l’effervescence relative suscitée autour de sa personne et de ses enseignements révèlent un besoin à la fois sociologique et culturel. Les quelques milliers de musulmans installés sur le territoire français semblent alors chercher un socle commun capable de les fédérer, ainsi qu’une institution officielle susceptible de représenter leurs aspirations et leurs projets. La voie proposée par le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī a-t-elle constitué pour eux un vecteur privilégié de représentation auprès des autorités françaises ?
Le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī apparaît ainsi comme un véritable « leader », un zaʿīm, porteur d’un projet à la fois culturel et cultuel. Son projet vise à permettre aux musulmans résidant en France, qu’ils soient naturalisés français ou simplement de passage, de pratiquer leurs rites librement et dignement, tout en se réappropriant la langue arabe et en cultivant une vie spirituelle authentique, sans pour autant manquer aux obligations civiques qu’implique la présence sur le territoire français.
Aujourd’hui, il ne saurait toutefois être question de reproduire le modèle de le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī, tant celui-ci s’inscrit dans un contexte intellectuel, démographique et culturel profondément différent du contexte contemporain. Les données disponibles laissent apparaître une vision à la fois idéaliste et ambitieuse, dont la réalisation a été entravée par les politiques gouvernementales menées au cours du siècle passé, tour à tour restrictives et attentatoires aux libertés. Cependant, les grandes lignes de son discours demeurent constantes : le soutien aux sciences religieuses, l’attachement à la libre pratique du culte, la revendication de l’égalité des musulmans avec les autres citoyens français, ainsi que la promotion d’un discours finaliste et maqāṣidī[10], privilégiant les finalités des textes plutôt que leur sens strictement littéral. À cela s’ajoute une volonté d’adapter les préceptes religieux au contexte français, considéré, dans son ensemble, comme compatible avec l’exercice privé de l’islam.
Cependant, un siècle plus tard, an pour an, les réalités sociales et démographiques ont profondément évolué. Les musulmans ne constituent plus une minorité réduite, nafar bi-ʿadad al-anāmil (un groupe dont le nombre se compte sur les doigts d’une main), mais une population de plusieurs millions de personnes. Ils ne sont plus perçus comme des étrangers de passage, mais comme des citoyens français, dont une part importante est établie en France depuis trois ou quatre générations. Par ailleurs, le projet migratoire initial, souvent conçu comme temporaire et orienté vers un retour au pays après les études ou une période de travail, ne correspond plus à la réalité dominante des trajectoires migratoires contemporains. L’immense majorité des musulmans vivant aujourd’hui en France entretient désormais avec les pays d’origine un rapport différent, souvent indirect, généralement structuré par les liens familiaux, culturels ou mémoriels.
Certaines problématiques demeurent et continuent de susciter des débats ainsi que la recherche de solutions adaptées. C’est notamment le cas de l’enseignement et de l’apprentissage de la langue arabe, de l’exercice des pratiques cultuelles dans l’espace républicain, ou encore de la question de la représentation institutionnelle de l’islam. À cet égard, la place centrale traditionnellement attribuée à la Grande Mosquée de Paris mérite d’être réévaluée à la lumière de la diversification croissante des institutions musulmanes en France, de la pluralité de leurs orientations et de l’hétérogénéité de leurs niveaux d’organisation et de représentativité.
Conclusion
Le premier imām de la Grande Mosquée de Paris défend une vision particulière du rapport entre l’islam et la société française de l’entre-deux-guerres. À travers ses discours, mais plus encore par ses pratiques, le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī propose une lecture fondée sur la compatibilité entre l’islam et certaines valeurs de la société française. Non sans une part d’idéalisme, il prône une forme d’éclectisme : les musulmans peuvent, et doivent, sélectionner parmi les valeurs et les modes de vie environnants ceux qui s’accordent avec les principes de l’islam, sans être tenus d’adopter ceux qui leur sont contraires.
Cette posture implique une ouverture à l’altérité, non pas dans une logique d’opposition, mais dans une perspective de compréhension et de conciliation des référents respectifs, au prix toutefois d’une atténuation, voire d’une mise à distance, certaines divergences structurelles. Malgré ses limites et son caractère en partie idéaliste, l’expérience de le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī peut être interprétée comme une tentative significative de formulation d’un modèle d’islam en France, fondé sur l’articulation entre fidélité aux principes religieux et adaptation au contexte sociétal local.
Notes :
[1] ʿUṯmān al-Kaʿʿāk, « al-Šayḫ Muʿāwiya al-Tamīmī bi-madīnat Bārīs » [Le cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī à Paris], al-Maǧalla al-Zaytūniyya, juin 1944, p. 171-176. Voir le texte en arabe en annexe.
[2] Appellation couvrant les nations réunies par l’Islam et non par le lien symbolique du Califat.
[3] ʿUtmān al-Kaʿʿāk, op. cit., p. 172
[4] Ibid., p. 173
[5] La Šuʿūbiyya désigne un courant intellectuel et littéraire apparu aux IIᵉ-IIIᵉ siècles de l’Hégire (VIIIᵉ-IXᵉ siècles), principalement au sein des élites persanes de l’empire abbasside, en réaction à la suprématie culturelle et politique revendiquée par certains Arabes. Sans remettre en cause l’islam, ses partisans défendaient l’égalité entre les peuples musulmans (shuʿūb) et valorisaient les héritages culturels non arabes, notamment persan, face au monopole culturel arabe.
[6] ʿUtmān al-Kaʿʿāk, op. cit., p. 172
[7] Ibid., p. 173
[8] Arnold H. Green, The Tunisian Ulama, 1873–1915: Social Structure and Response to Ideological Currents, Leyde, E. J. Brill, 1978, p. 100 sqq.
[9] La visite de la Bibliothèque nationale de France s’inscrit dans une tradition plus ancienne d’intérêt des élites tunisiennes pour les institutions savantes. Elle prolonge notamment le voyage d’Aḥmad Bey en 1846 et fait écho à la visite d’Ibn ʿĀšūr, vraisemblablement motivée par le désir de consulter les anciens manuscrits coraniques ainsi que les documents relatifs à l’histoire de la Tunisie conservés dans les collections françaises. Ces déplacements ne sauraient être réduits à de simples visites protocolaires ; ils témoignent d’une représentation intellectuelle de la France comme espace privilégié de production, de conservation et de transmission du savoir. À travers ces institutions, se construit un imaginaire où la France apparaît comme l’un des centres de la modernité savante. Leur fréquentation participe ainsi d’un processus de légitimation des sciences modernes et des savoirs rationnels, tout en cherchant à montrer que l’acquisition de connaissances auprès de peuples professant une autre religion ne constitue nullement une transgression des principes islamiques.
[10] Le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī s’inscrit dans une approche finaliste du droit musulman, fondée sur la théorie des maqāṣid, selon laquelle les dispositions juridiques (aḥkām) sont toutes orientées vers une finalité et dotées d’un sens intelligible.
Annexe
Reproduit ici en arabe le témoignage de :
ʿUṯmān al-Kaʿʿāk, « Le Cheikh Muʿāwiya al-Tamīmī dans la ville de Paris », al-Maǧalla al-Zaytūniyya, juin 1944, p. 171-176.
الشيخُ معاويةُ التميميُّ بمدينةِ باريس
بقلمِ الأستاذِ عثمان الكعاك
- نحنُ في عشيةٍ من عَشايا شهرِ ماي، ۱۹۲۸ بمدينةِ باريس، وكانت عشيتُنا جميلةً رائقةً، قد بلل الرذاذُ أشجارَ بستانِ النباتاتِ وأزهارَه، ونقطَ نقطًا فوقَ سوادِ الشوارعِ المُقيَّرَة (أي: مطلية بالقير). فدخلنا مقهى السيدر (Cèdre) بين حديقةِ الحيوانِ والجامع، وجلسنا حولَ منضدَة، وكنا رفقةً من طلبةِ الطبِّ والحقوقِ والأدب بين تونسيينَ وجزائريينَ ومغربيين مع بعضِ السوريينَ والعراقيين.
- إذ دخل علينا الرفيقُ ع. في مثلِ عصفةِ الريح وقاطع أحاديثَ المتحدثين ولعبَ العاكفين أمامَ رقعةِ الشطرنج وقال: “إن الشيخَ معاويةَ التميميَّ ها هنا”. فاندهشنا لهذا الخبر بقدرِ ما سُررنا وخَفَفْنا للاستطلاع، فإذا بالشيخِ يجتازُ بابَ المجلس.
- وإذا الشيخُ كما عَهدناه، قد ارتسمت على وجهه ابتسامةٌ دائمة، وارتفع حاجباه في شبهِ نكتةِ استفهامٍ زَارية، كثُّ اللحية أسودَها، أدعجُ العينين، ممتلئًا صحةً، على رأسه عمامتُه البيضاءُ الناصعةُ المستويةُ الطيات، المستقيمةُ الوضع، وعلى كَتَفَيْه بُرنُسُه الأبيضُ الصوفيُّ، متساوي الأطرافِ منتظمُ الهيآت، قد انفتح عن جُبّةٍ مشرقةِ اللون، تهدلت منها أهدابُ الشموس.
- فبادر إلينا بعجلةٍ وَئيدة، وازدادت ابتسامتُه المشرقةُ على مُحيّاه الأسمر، وانطلق لسانُه بالتحياتِ المنهمرة. وسلم علينا فردًا فردًا، وتعرفنا واحدًا واحدًا، وسألنا عن أخبارِنا الشخصيةِ والتعليمية، وتلطف، فنقل إلينا أخبارَ عائلاتنا وأصدقائنا بظرفٍ غيرِ متكلف وكياسةٍ ليست فيها مسحةُ اصطناع، وتواضعٍ وقور واسترسالٍ متزن.
- ثم جلس إلى جانبنا وقد غمرناه بالتحايا والأسئلة وعباراتِ الترحيب ومعاني الابتهاج، مندفعةً من فؤادِ كلِّ واحدٍ منا اندفاعَ السيل، وهو يجيب كلَّ واحد ويجيب الجميعَ بدون ضجرٍ ولا سآمة، بل يسبق إرادةَ السائل ويؤنس المحتشمَ بالكلامِ اللطيف.
- في مساءِ الخميس، دخلتُ نزل “الكانرفاج”، على مَقربةٍ من الجامع، وتناولت البريدَ من حق “الطارمة”، ورفعتُ مفتاحَ الغرفةِ بيدٍ عجلى، وتَسَلَّقتُ المدرجَ، إذ كان المصعدُ معطلاً، فكنتُ أطلعه أربعًا أربعًا، أوَرِّقُ البريدَ بشوق، ولا أتعرف منه شيئًا، إذ قاطع صعودي الخاطفَ واستطلاعي المتسرعَ الرفيقُ ط. وقال لي: “ألم تطالع دعوةَ الشيخِ معاوية؟”، قلت: “كلا، وأيةُ دعوةٍ تريد؟ عجبًا، إني أرى بيدك البريدَ وأنت تتلقفه من يمينٍ إلى شمال وتفضُّه بأظفارك فضًّا سريعًا منكسرًا، ولا تعلم أن بينه دعوةً من الشيخِ معاوية؟ هاها: لقد أنساك بريدُ الخطيبة غيره من البُرُد: هاها”. وواصَلَ حُدورَهُ وهو يلتفت إليَّ من درجةٍ إلى درجة ويضحك.
- أفقتُ من غيبوبتي وأمعنتُ النظر في البريد رسالةً رسالة، فإذا به فعلاً رسالةٌ عليها عنوانُ الجامع، وإذا في الرسالة مكتوب: “سنجتمع غدًا إن شاء الله لصلاةِ الجمعة”. لا أقدر أن أصف بالقلم ما اعتراني من العواطفِ في ذلك الحين. هاجت فيَّ العاطفةُ الوطنية التي أثارت في نفسي عاطفةً دينيةً قويةً جدًّا، شعرتُ بها أني ذرةٌ لها قيمتُها من عالمٍ فيه خمسمائةِ مليونٍ من الذرات مثلي، اسمه “العالم الإسلامي”، وشعرتُ بأن هذا العالم متماسكُ الذراتِ قويُّ اللحمة بينها.
- وعلمتُ عندئذ ما هو معنى الودِّ الكامن في ضميري الباطن الذي كنتُ أحمله للعراقيِّ والسوريِّ وللفارسيِّ وللتركيِّ ولليوغسلافي. وبعد أن ثبتت فيَّ هذه العاطفةُ الدينيةُ العنيفةُ المكتنزةُ القويةُ بميراثِ أربعةَ عشرَ قرنًا، انتبهت ذاكرتي وحولتني إلى عشرِ سنواتٍ ماضية حينما كنتُ مكبًّا على دراسة “رسالةِ أبي زيد” على شيوخي المحترمين.
- عندما اقتربتُ من غرفةِ الصديق ر. بالطابقِ الثاني، سمعت جلبةَ سرورٍ تتصاعد ضحكات، فطرقتُ الباب ثم دخلت، فوجدت الجماعةَ يتحدثون في موضوعِ الدعوة. وقد ابتهجوا بهذا الاشتراع. قال أ. ب، زعيمُ الشبيبةِ المغربية: “هذا الشيخ حيٌّ، يقظ شاعرٌ بواجباته نحو أبنائه من الشبان، مدركٌ لعظيم المسؤولية الملقاة عليه في “مَدينة النور”، التي بها جالياتٌ إسلاميةٌ عديدة ومختلفة تُنسَب إلى كل صقعٍ من أصقاع المعمورة. وأنا سأساعده في هذا المشروع الذي هو إقامة الشعائر، ولا سيما الصلاة التي هي عمودُ الدين. إلى الملتقى الآن أيها الإخوان”.
- … وإلى أين يا أحمد؟ إلى إخواني المغاربة من طلبةٍ ومن تُجّارٍ ومن عَمَلَة. سآخذ الآن (التاكسي) إلى سوربن (Sorbonne) ، أنبه العملة إلى الاستعداد لصلاةِ الجمعة. أما علي وعبد الخالق وعمر وبقية الطلبة فألقاهم بمطعم “البول ميش” (Paul Michel ?) عند الغذاء، وعلى كل حال إذا لاقاهم منكم أحد فليعلمهم… وخرج في حماسٍ واعتزام.
- قال صديقُنا الطيبُ اليوغوسلافي، في عربيةٍ قحةٍ وصريحة، وقد حجر علينا منذ زمان استعمال غيرها معه أو فيما بيننا:
- والله يا إخواني، لقد كنت أذهب إلى صلاةِ الجمعة، فلا أجد بها إلا نفرًا بعدد الأنامل، فيكدرني ذلك غايةَ الكدر. أما الآن فقد زال عني هذا القلقُ الأليم، وأنا مسرورٌ غايةَ السرور.
- ومما زادني سرورًا أنَّ لي صديقًا من سكان دلماطيا (Dalmatie= Croatie) ، ينوي الإسلام ولم يشتد عزمه في ذلك، لأنه يريد أن يسلم على يد رجلٍ من رجال الدين. وهو أول دلماطي يُسلم. وأرجو أن يجري على سنته الكثيرون. والآن أنا ذاهب إلى نزله لآتي في عشيةِ الغد، ويسلم على يدي الشيخ…
- مَرحًى! مَرحى! لِيَحيَ الإسلام ! ليعش الشيخُ معاويةُ زعيمُنا الديني ! واختلطت الأصواتُ بالهتاف. بَقيت أنا في حيرةٍ أمام مصاعب مادية ظهرت كأنها صعبةُ التذليل. ليست لي ثيابٌ عربية، وعلى الخصوص ليست لي شاشية… فكيف العمل؟
- انسللتُ مع العتمة من النزل إلى الجامع، والمسافة بينهما عشرةُ أمتار. وطلبت مقابلةَ الشيخ. وما إن دخل المزاول للاستئذان حتى خرج بنفسه وهو ينادي: “تعال، تعال، تعال. أهلاً وسهلاً ومرحبًا، تفضل هذا بيتُ الله وأنا أبو الجميع، تفضل”.
- فقلت: يا سيدي الشيخ إنني خجلٌ جدًا، ومحتارٌ غايةَ الاحتيار… وتلعثمت… وأنا… آ… أريد… آ… فضحك الشيخ وقال: “أنت تريد الصلاةَ غدًا، وهذا فرضٌ واجب، ثم احترتَ من أمر الشاشية. فهوّن عليك…” تمام — أُكمل لك بقية النص بنفس “أما أولًا فإن منديلًا طاهرًا يجزيك، وأما ثانيًا فإن لي شاشيةً فوق العدد، وأظنها قياسك، فها هي، ولي جبة أيضًا، على أني فكرت في الأمر جيدًا، وخشيت أن تكون هذه العقباتُ الماديةُ مانعًا لكم عن القيام بالفَرض. ولا شيء يجب أن يقف مانعًا دون القيام بالفَرض، فالدين يسرٌ لا تعسير فيه. والغربةُ والدراسةُ تقتضيان صورًا من التسامح”.
- المعهود أن الحمامَ الملحق بالجامع مَحْشَرٌ (مكان اجتماع) للسواحين الذين اختلفت أجناسهم وأذواقهم. ولم تكن هذه صعوبةً لنا، فإن كل غرفةٍ من غرف النزل مردفةٌ بمطهرةٍ ومغطس مع جميع أدوات الاستحمام. وإذ قد راجعتُ بعنايةٍ ودقة بابَ الصلاة من الرسالة، وإذ قد تحصلت على الثياب اللازمة، وإذ قد أمرت خادمَ النزل بإعداد المستحم لساعةٍ باكرةٍ من الصباح، فلم يعد لي ما يقلق بالي من هذه الناحية. فغادرتُ النزل وأخذت سبيلي إلى المطعم، فاخترقت شارع “مونج” وبلغت “الكوليج دي فرانس” واجتزت “البول ميش”، أخذت عطفة كلية الطب ودخلت المطعم اليوناني، فوجدت البعضَ من الرفاق قد تقدمَني. وجاء خادم المطعم بحساء الأرز مدخنًا، وإذا بالسيد الطاهر الصباغ، مثال الكياسة وينبوع الأدب ومعدن اللطف يدخل غرفة الطعام، كأنه معلاقٌ من العمالقة، ويقول بصوتٍ مرتفع كأنه يخطب في هذه الجماهير من اليونان والروس والسويديين والبرازيليين، وهو بالحقيقة يقصد الطلبة:
- يا جماعةَ، السلام على من اتبع الهدى. إنَّ حمَّامَ الجامع لا يقبل غدًا غير المسلمين الذين يريدون الوضوء الأكبر. هكذا أمر الشيخ معاوية وقد أحسن. أما الطلبة فيطرح (أي: يخفض) لهم نصفَ الثمن. يا جماعة لقد أمرت عَمَلَة الحمام بإعداد اللوازم. ثم ينشد بصوتٍ عالٍ، وقد نسي أنه في مطعمٍ يوناني، فيه جمعية أممٍ من الناس:
ما أحسن الدينَ والدنيا إذا اجتمعا وأقبح الكفرَ والإفلاسَ بالرجل
- بيتُ الصلاة غاصٌّ بالخلائق من العامل في مصانع الكهرباء إلى قَناصل الدول الشرقية، بدون فرقٍ ولا تمييز. والصحن الأول مكتظٌّ بالصفوف المتراصة، وأروقة الصحن الثاني وفناؤه لا تجد به شبرًا خاليًا، والناس كأن على رؤوسهم الطير.
- خطب الشيخ معاوية التميمي خطبةً جمعت بين بلاغة العبارة وسهولة الفهم وطرافة الموضوع: ما هي واجبات الغريب في البلاد الأجنبية؟ هي: أن يتمسك بأهداب دينه ويعض عليها بالنواجذ، وأن يعتز بمدنية قومه، في غير مكابرة، وأن يستقيم في سلوكه حتى يفرض على الأجنبي احترامه ويعطي صورة حسنة من بني جنسه، وأن يقبل على العمل لاكتساب الرزق من وجوه الحلال، وأن ينضم إلى العائلة الإسلامية التي لا شعوبية لها، والتي لا ترى فضلًا لعربي على عجمي إلا بالتقوى، وأن يتكاتف المسلمون “كالبنيان المرصوص يشد بعضه بعضًا”، وأن يكون بعضهم لبعض ظهيرًا.
- ثم عرج على واجبات الطالب في البلاد الأجنبية، فهو داخل في عموم أحكام المسلمين في الغربة من وجوب التمسك بالدين والتشبث بالاتحاد المقدس. ثم هو لا بد له من أن تستقيم سيرته وأن يقبل على دروسه بمزيد العناية ليحصل على أعظم جانب من العلم، وأن يعتبر نفسه جنديًا مجاهدًا في ميدان العرفان، وأن يفكر من حينه في أنه سيرجع إلى وطنه لينفع وطنه ويكون عضوًا صالحًا في المجتمع ويقترن ببنت بلاده المسلمة.
- أدرك المصلون هذه المعاني ظاهرها وباطنها، وتصريحها وتلميحها، واعتمدوها كأحسن خطة في حياة الغربة وكأحسن منهاج في الحياة مطلقًا. وتفرق الناس بعد الصلاة يتعرف عربيهم بالصيني، والتونسي بالجاوي، والعراقي بالمغربي، وهم يدركون في الوقت نفسه عظمة “الرابطة الإسلامية” وقوة الإسلام في العالم وقيمة خطبة الشيخ الإمام في تعزيز تلكم الرابطة وهذه القوة.
- وتكونت من ذلك الحين صداقاتٌ متينة بين أجناسٍ مختلفة من المسلمين لا تربط بينها إلا صلة الدين – ونعم الصلة – ولا تجمع بينها إلا رابطة اللغة العربية التي لم يكن أحد يجهلها.
- دعا الشيخ نخبةً من الشبيبة المدرسية للغذاء على مائدته، فجلس التونسي إلى جانب اليوغوسلافي وقابل المغربي الصيني، وكان الشيخ أبرع خلق الله في حديث المائدة، يسبك النصيحة في قالب التلميح الفكاهي ويعرج بارتباط المسلمين، فيفهم الناس ما بين الحروف. ثم قال: “إنني أبو الجميع الروحي، فمن أغلق عليه درس لغةٍ أو أدبٍ أو احتاج إلى تمكن في لغةٍ وأدب فأنا على أتم أهبةٍ لمساعدته، ومن احتاج إلى كتابٍ أو إصلاح مسامرة في نادٍ فأنا عضده، ومن أغلق عليه أمر من أمور دينه، فافتقر إلى إرشادٍ ونصيحة فأنا مرشده إذا شاء”.
- فعلمنا كلنا أن الشيخ معاوية التميمي لم يكن يفهم وظيفة الإمامة بجامع باريس كوسيلةٍ من وسائل المعاش، بل كرسالةٍ عظمى كبيرة المسؤولية، ثقيلة الأعباء وعرة المسلك. فهو يحث الناس على تعلم العربية ويجمع بين القول والعمل، ويحثهم على القيام بفروض دينهم، ولا يقف عند حد النصيحة المجردة، ويبين لهم مناهجهم في حياة الغربة، ويسهر على تطبيق هذا المنهاج بإرادةٍ حديدية، غلفت بالحرير الناعم ورصعت بالابتسام الآمر.
- ثم خرجنا بعد الشكر، فوجدنا على باب الجامع الخارجي معلقة فيها: “لا يدخل هذا الجامع في أوقات الصلاة غير المسلمين”، فنظرنا إلى بعضنا نظرةً عميقة الدلالة.
- ذهبت إلى “المكتبة القومية”، فوجدت الشيخ معاوية منغمسًا في المخطوطات النادرة، وإلى جانبه الكتبدار (Bibliothécaire) الاختصاصي في القسم العربي، يُكرم وِفادَتَه ويخدم إرادته بما عُهِد في الباريسيين من لطفٍ نادر،ٍ تَتَعَجَّب منه.
- ذهبت إلى متحف “اللوفر” (Louvre) ، فَوَجَدتُ الشيخَ مُعاوية يتأمل بإمعان في العاريات (القطع المُستعارة) الإسلامية.
- ذهبت إلى المسرح الكلاسيكي، فوجدت الشيخ معاوية يحضر رواية “كورناي” (Corneilles) ويدرس بفكره الثاقب نبوغ الممثلين في الإخراج والإلقاء وحركات الوجه.
- ذهبت إلى بستان “النباتات” (Jardin des plantes)، فوجدت الشيخ معاوية مقبلًا على درس النبات والحيوان، منتقلًا بين أروقة متحف العلوم الطبيعية من قسم التشريح البشري ووظائف الأعضاء وطبقات الأمم وعادات الشعوب إلى قسم الحيوانات البائدة الماثلة هياكلها العظمية.
- وإذا كنا في درس الفارسية “بمدرسة اللغات الشرقية” (INALCO) نقرأ شعر الفردوسي على العلامة محمود قزويني إذ دخل الشيخ معاوية وجلس في ركن القسم، ينظر إلى خرائط صور المدن الفارسية والآثار العجمية. وتلطف الأستاذ قزويني، وصار يترجم شعر الفردوسي إلى العربية، فامتلك بذلك اهتمام الشيخ معاوية، ودار الحديث بينهما إثر الدرس في ردهة المدرسة، فلم يغادرا موضوعًا من مواضيع الآداب الإسلامية إلا طرقاه. ولست أدري هل كان الشيخ معاوية بفصاحة الأستاذ القزويني أشد إعجابًا، أم كان القزويني من سعة اطلاع الشيخ معاوية أكثر اندهاشًا.
- يقلع القطار من المَحطة إلى مرسيليا في الساعة التاسعة والنصف مساء، وقد حضر الإخوان لتشييعنا، ووعدنا البعض بزيارة تونس. وأقسم أ. ب. المغربي على ذلك، ورأينا العزيمة في عيني الطيب أوكيتش اليوغوسلافي أمضى. وكنا بين عاملي مفارقة الإخوان والحنين إلى الأوطان، فإذا بنا نرى الشيخ معاوية يتسلل ببرنسه بين عربات الحمالات ويتخطى جموع الراكبين والمشيعين، والابتسامة لم تفارق محياه. هو أيضًا تلطف فجاء لتوديعنا، فانحدرت دموعٌ منكتمة من شدة التأثير.
- وسار القطار بين صفير القاطرة وأزيز العجلات على السكة وهتاف المشيعين وآخر عبارات التوديع، ولم تمح صورة الشيخ إلا عندما لاح البحر وزَفَرَت الباخرة. فالتفت إليَّ عبد الرحمن بعد أن قذف قبعته في البَحر وقال: “والله إنَّ الشَّيخَ قَد قَوَّى إيماني وحَبَّبَ إليَّ العَرَبيَّةَ والمسلمين”.
عثمان الكعاك، المَجَلة الزيتونية، ص. 171-176، جوان 1944. الشيخُ معاويةُ التميميُّ بمدينةِ باريس