À rebours de la vision humanitaire classique du civil comme figure passive à protéger, cet article interroge la manière dont les luttes anticoloniales ont fait de l’implication massive des populations dans la violence un instrument d’émancipation politique. Des écrits de Fanon à ceux de Cabral, Nkrumah ou Monteiro, il montre comment la participation civile a remis en cause le principe de distinction au cœur du droit international humanitaire, révélant les tensions profondes entre ordre juridique international et décolonisation.
Note : La recherche pour cet article a été financée par le Leverhulme Trust dans le cadre de la bourse de recherche RF-2021-435 : Décoloniser les civils dans les conflits armés.
L’article a été d’abord publié en anglais le 12/02/2024 par Millennium: Journal of International Studies, Sage Publishing, Vol. 52, Isssue 2, sous le titre : Decolonising the Civilian in Third World National Liberation Wars, Consultable sur le lien : Ici
Nous le reproduisons ici dans sa traduction française avec l’aimable autorisation de l’auteur et de Sage Publishing.
Résumé
Dans le droit international humanitaire (DIH), la figure juridique du civil est conçue comme une victime passive de la guerre, devant être protégée, tandis que les civils qui participent activement aux hostilités perdent cette protection. La distinction entre civils et combattants constitue donc un principe fondamental du DIH et est considérée comme une norme de civilisation et de conduite « humaine » de la guerre. Cet article examine ce qui se produit lorsque cette norme est appliquée aux guerres anticoloniales, où des populations civiles entières ont participé à des violences d’émancipation et ont activement brouillé cette distinction afin de faire avancer leur propre libération. En proposant une théorie visant à décoloniser la figure juridique du civil, j’analyse la nature spécifique de la violence anticoloniale et l’appel des penseurs anticoloniaux à saper délibérément la distinction entre civils et combattants. En m’appuyant sur l’éthique de la participation civile formulée par différents penseurs anticolonialistes, et en adoptant une approche « révisionniste », je soutiens que la conception passive du civil, au cœur des Conventions de Genève et des Protocoles additionnels, risque de rendre illégale la violence anticoloniale et l’éthique politique de libération qui l’accompagne.
Guérillero,
serviteur des opprimés,
des masses exploitées,
les masses qui t’entourent –
elles sont ton camouflage,
elles sont ton quartier-maître,
elles sont ton officier recruteur,
ton réseau de communication,
ton service de renseignement aux mille bras
ne les laisse jamais tomber : elles sont tes maîtres.
Mathema, dans Zimbabwe’s People’s Voice, 1978.
Nicola PERUGINI
Nicola Perugini est un anthropologue et politiste, actuellement professeur associé en relations internationales à l’Université d’Édimbourg. Ses travaux portent sur la politique du droit international, les droits humains et la violence.
Il est notamment coauteur de The Human Right to Dominate (Oxford University Press, 2015), ainsi que de Morbid Symptoms (Biennale de Sharjah 13, 2017) et de Human Shields: A History of People in the Line of Fire (University of California Press, 2020).
Ses recherches explorent les liens entre guerre, éthique de la violence, humanitarisme et droits humains, ainsi que les relations entre droit,
espace et colonialisme de peuplement. Cet article, « Décoloniser la figure du civil », s’inscrit dans son projet Decolonising the Civilian, consacré aux guerres de libération nationale et au statut des civils dans les conflits armés.
Membre de l’Institute for Advanced Study de Princeton (2012-2013) et chercheur boursier du Leverhulme Trust (2022-2023), il a enseigné
à l’Université américaine de Rome, à Brown University, à l’université de Bologne et à l’Al-Quds Bard College de Jérusalem, où il a dirigé le
programme des droits de l’homme. Il a également été consultant pour l’UNESCO et ONU Femmes, et publie régulièrement dans des médias internationaux tels que Al Jazeera English, London Review of Books, Internazionale et Huffington Post.
Ce poème s’adresse aux guérilleros engagés dans la guerre populaire zimbabwéenne contre le régime colonial de Ian Smith. Il souligne une caractéristique essentielle des guerres anticoloniales : l’interdépendance entre civils et combattants dans les luttes armées de libération des formes impériales et coloniales de domination[1]. Cette éthique de la violence auto-émancipatrice, qui se caractérise par l’amalgame entre les catégories de civils et de combattants définies par le droit international humanitaire, n’était pas propre à un contexte colonial particulier. Il s’agissait plutôt d’une culture politique anticoloniale mondiale ainsi que d’un ensemble d’institutions et de valeurs civiles et militaires qui se sont développées au cours des décennies de guerres de libération nationale dans le tiers-monde. En fait, tous les mouvements anticoloniaux – de l’Amérique du Sud à l’Afrique en passant par l’Asie, malgré leurs différences idéologiques et opérationnelles – ont déployé des méthodes de guerre reposant sur une synergie entre civils et combattants. Ces méthodes ont été cruciales pour surmonter l’asymétrie des forces auxquelles les peuples du tiers-monde étaient confrontés dans les guerres coloniales, permettant ainsi aux peuples colonisés de vaincre les puissances coloniales occidentales.
Les chercheurs spécialistes de la politique de décolonisation issus de différentes disciplines n’ont pas abordé un pivot juridico-politique central de la guerre anticoloniale : la participation civile à la lutte armée. Dans cet article, je souhaite combler cette lacune en développant une nouvelle théorie de la décolonisation de la figure juridique du civil. Je souhaite poser la question suivante : qu’y a-t-il de si dérangeant, voire de troublant, dans ce mode d’organisation de la violence auto-émancipatrice ? Est-ce parce que la participation civile à la violence collective s’inscrit dans un projet de justice universelle ayant émancipé la majorité du tiers-monde tout en transgressant les fondements du droit international humanitaire ? Est-ce parce que cette éthique de la violence émancipatrice anticoloniale viole le principe de distinction entre civils et combattants, tout en s’appuyant sur cette distinction elle-même pour la « défaire » et la réarticuler au sein de l’unité politico-militaire des masses et des combattants ? Ou est-ce une combinaison de ces facteurs ?
La distinction entre civils et combattants est le fondement du droit international humanitaire[2]. Tous les membres d’une population qui ne font pas partie des forces armées organisées sont considérés comme des civils. Après avoir été initialement formulé à la fin du XIXe siècle, le processus de codification du principe de distinction s’est intensifié dans la première moitié du XXe siècle, sous l’égide des puissances occidentales et du Comité international de la Croix-Rouge, notamment en réponse aux horreurs des deux guerres mondiales[3].
Les nations colonisées n’ont pas été impliquées dans ce processus avant l’obtention de leur autodétermination et leur reconnaissance pleine et entière par les Nations Unies. Les efforts de codification menés par l’Occident ont abouti à l’institutionnalisation de la figure du civil, le protégeant ainsi des attaques intentionnelles afin de réduire la brutalité des conflits armés. Parallèlement, les combattants qui recourent à la force meurtrière sont également protégés contre les traitements inhumains, tout en étant tenus de se séparer activement des civils[4]. En d’autres termes, les combattants sont considérés dans le droit international comme des acteurs actifs sur le champ de bataille. En revanche, les civils sont considérés comme des acteurs passifs, voire comme des spectateurs[5]. Les combattants actifs peuvent être tués légalement, tandis que les non-combattants passifs doivent être protégés contre l’usage de la force létale, à moins qu’ils ne cessent d’être pacifiques et ne commettent des actes équivalant à une « participation directe aux hostilités[6] ». La polarisation entre combattants actifs et civils passifs a éclipsé la question de l’agency civile[7].
Cette distinction a été activement transgressée lors de nombreux conflits intra-européens entre pays occidentaux à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle[8]. Plusieurs chercheurs ont examiné comment les populations occidentales en Europe ont réagi aux occupations par des formes de guerre asymétrique dans lesquelles combattants et civils se mêlaient délibérément[9]. En revanche, beaucoup moins d’attention a été accordée à la manière dont la guerre anticoloniale a brouillé la séparation entre civils et combattants, et à sa signification juridique et politique singulière. Les rares études consacrées à ce sujet tendent à analyser cette remise en cause sous l’angle de la Conférence diplomatique de 1973-1977 relative à la réaffirmation du droit international humanitaire applicable dans les conflits armés, premier cadre juridico-politique international à inclure les anciennes colonies et les groupes de résistance anticolonialistes dans les discussions sur la distinction. Ces travaux ont conclu qu’au cours de ces quatre années, les acteurs anticolonialistes du tiers-monde se seraient finalement adaptés au principe de distinction[10].
Cependant, ce prisme « réformiste » pose problème tant sur le plan temporel que heuristique. Il a fallu plusieurs décennies pour que la transgression anticoloniale de la distinction se constitue puis se cristallise en une culture politique spécifique, irréductiblement antagoniste – plutôt que diplomatique et réconciliatrice – à l’égard du droit international humanitaire. En effet, tandis que les nationalistes européens ayant combattu les occupants européens ne confrontaient pas leur guérilla partisane aux conceptions occidentales du droit de la guerre, dans le contexte des guerres anticoloniales du tiers-monde, l’ambiguïté du principe de distinction s’est traduite par une forme de désobéissance juridique et politique à l’égard de la domination occidentale.
La transformation des civils en masses actives engagées dans une lutte armée d’émancipation a été envisagée par les mouvements et les théoriciens anticolonialistes comme un moyen de résister à la brutalité aveugle de la guerre coloniale et, plus important encore, comme la condition sine qua non de l’abolition de l’assujettissement politique et de la passivité imposés pendant des siècles aux peuples colonisés par les puissances occidentales[11]. De ce fait, ils ont remis en cause le principe de distinction non pas seulement sur le plan normatif, mais à travers une pratique active d’indistinction anticoloniale, qui a mis ce principe en crise depuis une position anticoloniale singulière dans laquelle se confondaient l’action juridique et l’action politique des civils C’est précisément cette remise en cause par le tiers-monde du principe de distinction et de la conception du civil comme sujet passif – conception produite, pour ainsi dire, par le monde occidental – que je cherche à explorer dans ma théorie de la décolonisation du civil.
Ainsi, que peut-on entendre par « décoloniser le civil » dans cet article ? La notion de décolonisation revêt plusieurs significations politiques : l’abolition des hiérarchies raciales internationales, la reconnaissance politique de la souveraineté nationale sur la scène internationale, la libération des terres occupées par les colons, la protection et l’affirmation des cultures autochtones contre l’effacement colonial, ou encore la combinaison de ces pratiques décoloniales, parmi d’autres. La violence émancipatrice du tiers-monde a joué un rôle important dans la consolidation de ces multiples significations de la décolonisation, en leur conférant une légitimité à l’échelle mondiale. En effet, pour la première fois dans l’histoire, et avec une extension géographique sans précédent, entre les années 1940 et 1970 – période historique clé des guerres de décolonisation analysées dans cet article –, les peuples colonisés du tiers-monde ont systématisé leurs méthodes de guerre anticoloniale et, à quelques exceptions près, ont obtenu leur autodétermination. Mais si l’autodétermination anticoloniale a acquis un degré incontestable de légitimité politique et juridique mondiale[12], les principaux moyens émancipateurs grâce auxquels cette légitimité a été obtenue – à savoir l’éthique anticoloniale et l’indistinction – restent inconciliables avec le droit international humanitaire.
Décoloniser la figure juridique du civil signifie donc penser la décolonisation à partir de moyens qui excèdent le cadre juridique existant, et non simplement intégrer les luttes anticoloniales dans ses catégories. Cela implique d’articuler les caractéristiques particulières de la participation civile anticoloniale à la violence auto-émancipatrice – y compris dans sa transgression du principe de distinction – comme un projet politique mondial qui a fonctionné comme une pratique de contestation l’assujettissement colonial et l’aliénation, et non comme une simple déviance par rapport au droit. En fin de compte, cela implique de reconnaître que, pour les peuples colonisés, la transgression de la distinction juridique entre civils et combattants n’était pas seulement instrumentale, mais porteuse d’un potentiel libérateur fondamental.
Ma théorie de la décolonisation du civil se développe comme suit. Dans la première partie, je situe ma contribution dans le cadre des efforts scientifiques existants visant à décoloniser le droit international, tout en montrant ce que ces approches laissent hors champ. Dans la deuxième partie, j’aborde la participation civile à travers l’œuvre de Mao Zedong et j’explore la question politico-juridique « primordiale » soulevée par les luttes armées anti-impérialistes et anticolonialistes : ce que j’appelle la menace de l’indistinction anticolonialiste. Dans la troisième partie, j’explique, à travers Frantz Fanon, comment l’indistinction anticoloniale, à travers la violence civile de masse dans les guerres de décolonisation – malgré les similitudes avec les guerres de libération nationale européennes – a produit une reconfiguration spécifique de la figure du civil, que je qualifie de « dépassivation » anticoloniale du civil. Dans la quatrième section, je propose une interprétation « révisionniste » du processus qui a conduit aux protocoles additionnels de 1977 aux Conventions de Genève. J’examine pourquoi une compréhension réformiste de la tension historique entre les guerres de décolonisation et le droit international humanitaire passe à côté d’un point crucial pour une théorie de la décolonisation des civils : le fait que la participation civile anticoloniale a mis en crise le droit lui-même, plutôt que de chercher à s’y conformer. Dans la cinquième et dernière section, grâce à l’examen de sources négligées sur l’indistinction anticoloniale, j’explique comment la participation civile anticoloniale à la violence auto-émancipatrice n’était pas une conception marginale et radicale portée par des acteurs et penseurs politiques anticoloniaux minoritaires, mais une éthique largement partagée au sein des cultures politiques de la décolonisation. Je conclus en montrant comment la transgression délibérée du droit international humanitaire par les anticolonialistes était une éthique institutionnalisée rassemblant des expériences différentes et éloignées de la libération de la domination coloniale. La participation civile aux luttes de libération était au cœur de la culture politique de la décolonisation qui s’est développée dans les nouvelles réalités socio-politiques créées par les guerres de libération nationale du tiers-monde.
Décoloniser le droit international par l’indistinction
Ma théorisation de la décolonisation de la figure juridique du civil s’appuie sur une tradition consolidée de pensée juridique décoloniale, tout en cherchant à remettre en question certaines de ses limites et de ses silences dans la réflexion sur la violence anticoloniale et sa relation avec le droit. Une vaste littérature a exploré l’intimité profonde entre le colonialisme, l’impérialisme et le droit international occidentalocentré[13]. Dans l’un des ouvrages fondateurs des approches tiers-mondistes du droit international, Anthony Anghie a souligné comment l’idée occidentale de « mission civilisatrice » a imprégné le développement historique du droit international, de Francisco da Vitoria à la guerre contre le terrorisme. Le principe racialisant de la « différence culturelle » a finalement facilité la soumission du monde non blanc au contrôle et à l’autorité blancs, tout en réduisant au silence les formes de résistance indigènes[14].
La décolonisation des outils juridiques du maître est un processus paradoxal[15] dans la mesure où elle peut masquer la force de cooptation du droit international[16]. L’« intégration » des colonisés dans la société des nations grâce à l’acquisition de la souveraineté nationale au cours du siècle dernier est souvent interprétée comme une correction progressive de la structure juridique inégale de l’ordre mondial. Cependant, comme l’ont fait valoir de manière convaincante plusieurs universitaires, les processus inclusifs d’autodétermination nationale n’ont pas ébranlé les racines coloniales et impériales du droit international[17]. Lorsque la Société des Nations a été remplacée par les Nations Unies, la question de la reproduction de la hiérarchie coloniale qui imprègne la scène internationale est restée d’actualité[18]. B. S. Chimni a averti que la menace de « recolonisation » persiste en raison de l’érosion de l’autorité des États du tiers-monde[19]. Ces critiques ont donné lieu à des appels à la décolonisation du droit international[20] car, pour reprendre les termes d’Anne Orford, « s’interroger sur la mesure dans laquelle la décolonisation n’a jamais été complètement réalisée […] reste une intervention cruciale dans la politique mondiale contemporaine[21] ».
Cette ligne de questionnement décoloniale peut être appliquée aux luttes armées anticoloniales dans lesquelles la participation civile constituait un élément central de la conduite des combats. Au XIXe siècle, les peuples colonisés étaient systématiquement présentés par les puissances coloniales comme des « sauvages » inhumains, incapables de comprendre les lois de la guerre[22]. Au début du XXe siècle, les sociétés non occidentales étaient encore décrites comme des peuples ignorant délibérément le principe de distinction entre civils et combattants, et ce prétendument à leur propre avantage[23].
Il n’y avait pas de civils dans les sociétés non occidentales soumises à la guerre coloniale, du point de vue du droit colonial, et le développement des lois de la guerre centrées sur l’Occident s’est fait en excluant les peuples non-européens de leur application. Le non-respect des lois de la guerre par les populations autochtones a été présenté comme une caractéristique innée des peuples colonisés et mobilisé pour justifier des formes de violence aveugles dans les guerres coloniales génocidaires, où des millions de civils ont été tués[24]. En d’autres termes, le développement colonial des lois de la guerre traduisait une aversion ontologique à l’égard de la résistance anticoloniale de masse à laquelle participaient les civils. Par aversion ontologique, j’entends le refus radical, centré sur l’Occident, de reconnaître la légitimité du recours anticolonial à la lutte armée collective. Les colonisés ont toujours été présentés comme des autres radicaux, dont la violence est irrationnelle, contraire à l’éthique et, en fin de compte, illégale.
Nous pourrions alors nous demander : la figure juridique du civil a-t-elle jamais été décolonisée ? La réponse courte est non, dans la mesure où la décolonisation ne s’est jamais traduite par une décolonisation complète des moyens par lesquels le tiers-monde résiste aux puissances occidentales. En effet, même si la plupart des projets coloniaux ont pris fin il y a plus d’un demi-siècle, la logique coloniale occidentalo-centrée continue d’influencer les conflits contemporains, en particulier la guerre contre le terrorisme[25]. La guerre coloniale, ses doctrines et ses arguments juridiques sont ainsi toujours d’actualité dans le monde post-11 septembre[26].
Malgré l’inclusion formelle des colonisés dans le « giron des lois de la guerre » après la Seconde Guerre mondiale, la question de la « violence sauvage » persiste encore aujourd’hui[27]. En fait, les armées nationales high-tech soutiennent que les « insurgés » et les « terroristes » opérant dans les anciennes colonies imitent leurs ancêtres, se cachant derrière des civils ou les impliquant dans leurs actions, tout en ignorant le principe de distinction[28]. La persistance de ce discours sur la participation civile – que l’on pourrait appeler colonialité civile – dans un monde officiellement postcolonial rend urgente la décolonisation de la figure du civil.
Certains jalons importants ont été posés pour mener à bien ce travail de décolonisation. Des études juridiques critiques ont déconstruit les origines coloniales et occidentales de ce qui constitue un usage légitime ou illégitime de la force meurtrière dans le droit de la guerre. Elles ont montré comment les hiérarchies raciales et de genre qui sous-tendent la gouvernance coloniale mondiale ont structuré le droit de la guerre et la catégorie des civils[29]. Elles ont analysé l’émergence de la catégorie des civils comme modalité historiquement située de conceptualisation des non-combattants, apparue à la suite des guerres mondiales, et elles ont fait valoir de manière convaincante que la résistance anticoloniale a conduit à une reformulation du droit de la guerre[30]. Au cours des guerres de décolonisation et de la conférence diplomatique qui les a accompagnées sur l’application et la révision des Conventions de Genève, en particulier les débats qui ont conduit à la promulgation des Protocoles additionnels de 1977 aux Conventions, les anticolonialistes ont contesté « la primauté des droits des occupants [coloniaux] sur ceux des civils résistants », tout en luttant pour que leur lutte armée soit acceptée comme une guerre juste[31]. Ce faisant, ils ont contraint les puissances occidentales et les juristes à reconnaître que les peuples colonisés non européens avaient également droit à l’application de la distinction.
Cependant, ces approches se sont limitées au cadre des négociations diplomatiques et n’ont pas abordé en profondeur l’« hérésie » juridique, éthique et politique fondamentale que constitue le non-respect délibéré du principe de distinction par les peuples colonisés dans le cours même de leur lutte contre le colonialisme et l’impérialisme. Ce non-respect délibéré a été théorisé par une série de penseurs anticolonialistes méconnus qui ont développé des règles, des normes et une éthique politique de la libération nationale reposant sur l’indistinction, dans laquelle les civils colonisés devenaient indissociables des combattants anticolonialistes. En raison des inégalités radicales sur le terrain et dans la loi, a été occulté le fait que la décolonisation s’est faite par l’indistinction, plutôt que par la distinction entre les civils colonisés et les combattants.
La menace de l’indistinction anticoloniale
Alors que les chercheurs ont étudié la manière dont l’implication des civils est devenue un outil stratégique dans les guerres intra-européennes, ils ont accordé moins d’attention à la façon dont l’indistinction a été progressivement élaborée, dans les guerres anticoloniales et dans la pensée anticolonialiste, comme une menace existentielle pour l’ordre juridique et politique. Cette lacune est d’autant plus frappante que la violence anticoloniale, recourant à des guerres populaires, à la guérilla et à la guerre partisane contre la domination coloniale et impériale, s’inscrit dans une longue histoire qui remonte au moins au XVIe siècle. La résistance indigène à la conquête espagnole des Amériques ainsi qu’à l’impérialisme et au colonialisme français, allemand, portugais, néerlandais et britannique en Amérique du Nord, en Afrique et en Asie était répandue et structurée, mobilisant fréquemment de formes de guerres populaires, de guérilla et de guerre partisane impliquant des civils. Toutefois, ce n’est qu’au XXe siècle, lors de la vague de guerres de décolonisation entre les années 1940 et la fin des années 1970, que la lutte armée anticoloniale s’est généralisée et institutionnalisée dans différents territoires impériaux et coloniaux. C’est au cours de ces trois décennies que les civils colonisés se sont regroupés dans un projet politique mondial de libération, remettant en cause l’ordre politico-juridique international par le biais d’une violence explicitement auto-émancipatrice.
Notes :
[1] Malgré les différences entre les formes impériales et coloniales de domination, en particulier la question de la conquête territoriale et coloniale, je les traiterai dans cet article comme faisant partie du même problème. La violence anticoloniale était dirigée à la fois contre les formes impériales et coloniales de domination, utilisant des moyens de lutte armée très similaires, qui constituent mon principal sujet d’intérêt.
[2] Anisseh Van Engeland, Civilian or Combatant? A Challenge for the Twenty-First Century, New York, NY ; Oxford : Oxford University Press, 2011.
[3] Boyd Van Dijk, Preparing for War: The Making of the Geneva Conventions, Oxford, Oxford University Press, 2022.
[4] Les combattants comprennent également les civils engagés dans des hostilités armées dans le cadre d’une levée en masse.
[5] Je suis conscient qu’il existe des nuances entre les catégories « civil » et « non-combattant », mais étant donné que cet article se concentre sur la question de l’activité/passivité, et conformément au bon sens juridique, je les utilise ici de manière interchangeable pour désigner toutes les catégories de personnes qui sont considérées par le droit international comme des membres pacifiques de la population, par opposition aux combattants actifs. Il en va de même pour les termes « combattants » et « guerriers ». Je suis conscient que le terme « guerrier » est moins précis sur le plan juridique, mais je l’utilise de manière interchangeable avec « combattants » lorsqu’il s’agit de guerres anticoloniales, car il me permet d’articuler la question de l’activité/passivité à travers l’utilisation de la catégorie employée par les nations colonisées (par exemple, combattant de la liberté, guérillero) pour décrire leur lutte armée légitime dans les conflits armés coloniaux internationaux.
[6] Comité international de la Croix-Rouge, Guide interprétatif sur la notion de participation aux hostilités, Genève, Comité international de la Croix-Rouge, 2009.
[7] Betcy Jose et Peace Adzo Medie, “Understanding Why and Gow Civilians Resort to Self-Protection in Armed Conflict”, International Studies Review 17, n° 4 (2015) : 515-35 ; Rebecca Sutton, “Enacting the ‘Civilian Plus’: International Humanitarian Actors and the Conceptualization of Distinction”, Leiden Journal of International Law 33, n° 2, 2020, p. 429- 49.
[8] Alexander B. Downes, Targeting Civilians in War, Ithaca, New York, Cornell University Press, 2012.
[9] Otto Heilbrunn, Partisan Warfare, Londres, Routledge, 2021 ; Sibylle Scheipers, Unlawful Combatants: A Genealogy of the Irregular Fighter, New York, Oxford University Press, 2015 ; Carl Schmitt, The Theory of the Partisan: A Commentary/Remark on the Concept of the Political, East Lansing (MI), Michigan State University Press, 2004.
[10] Amanda Alexander, “The Genesis of the Civilian”, Leiden Journal of International Law 20, n° 2 (2007) : 359-376 ; Amanda Alexander, “The ‘Good War’: Preparations for a War against Civilians”, Law, Culture and the Humanities 15, n° 1, 2019, 227-52 ; Helen Kinsella, The Image Before the Weapon: A Critical History of the Distinction between Combatant and Civilian, Ithaca, NY, Cornell University Press, 2011.
[11]Frantz Fanon, The Wretched of the Earth, New York, Grove Press, 2005 ; Achille Mbembe, Critique of Black Reason, Durham, Duke University Press, 2017.
[12] Y compris dans les protocoles additionnels aux Conventions de Genève, article 1(4).
[13] Upendra Baxi, “Some Remarks on Eurocentrism and the Law of Nation”, dans Asian States and the Development of Universal International Law, éd. Ram Prakash Ananad, Delhi, Vikas Publications, 1972, p. 3-9 ; Walter Mignolo, “The Making and Closing of Eurocentric International Law”, Comparative Studies of South Asia, Africa and the Middle East 36, n° 1, 2016, p. 182-95 ; China Miéville, Between Equal Rights: A Marxist Theory of International Law, Londres, Pluto, 2006 ; U. O. Umozurike, “International Law and Colonialism in Africa: A Critique”, Zambia Law Journal 3, n° 1-2, 1971, p. 95-124 ; Jennifer Pitts, Boundaries of the International: Law and Empire, Cambridge, Harvard University Press, 2018.
[14] Antony Anghie, Imperialism, Sovereignty and the Making of International Law, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.
[15] Mohsen Al Attar, “The Peculiar Double-Consciousness of TWAIL”, Indonesian Journal of International Law 19, n° 2, 2022, p. 239-62.
[16] Ruth Buchanan, “Writing Resistance into International Law”, International Community Law Review 10, n° 4, 2008, p. 445-54.
[17] Rose Parfitt, The Process of International Legal Reproduction: Inequality, Historiography, Resistance, Cambridge, Cambridge University Press, 2019.
[18] Mark Mazower, No Enchanted Palace, Princeton, NY, Princeton University Press, 2009 ; Siba N’Zatioula Grovogui, Sovereigns, Quasi Sovereigns, and Africans: Race and Self- Determination in International Law, Minneapolis, MN University of Minnesota Press, 1996.
[19] B. S. Chimni, “Third World Approaches to International Law: A Manifesto”, International Community Law Review 8, n° 1, 2006, p. 3-27.
[20] Sundhya Pahuja, Decolonizing International Law: Development, Economic Growth and the Politics of Universality, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
[21] Anne Orford, “The Past as Law or History? The Relevance of Imperialism for Modern International Law”, SSRN Electronic Journal, 2011. Document de recherche juridique n° 600 de l’université de Melbourne, p. 1-17.URL : https://doi.org/10.2139/ssrn.2090434.
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[24] Tala Asad, On Suicide Bombing, New York, NY, Columbia University Press, 2007 ; Dierk Walter, Colonial Violence: European Empires and the Use of Force, Oxford, Oxford University Press, 2017.
[25] Neve Gordon et Nicola Perugini, “The Politics of Human Shielding: On the Resignification of Space and the Constitution of Civilians as Shields in Liberal Wars”, Environment and Planning D: Society and Space 24, n° 1, 2016, p. 168–87 ; Derek Gregory, The Colonial Present: Afghanistan, Palestine, Iraq, Malden, MA, Blackwell, 2004 ; Nicola Perugini et Neve Gordon, “Distinction and the Ethics of Violence: On the Legal Construction of Liminal Subjects and Spaces”, Antipode 49, n° 5, 2017, p. 1385–405 ; Nicola Perugini, “Human Screens: Bodies, Media and the Meaning of Violence”, img Journal 2, n° 3, 2020, p. 307–33 ; Erik Ringmar, “‘How to Fight Savage Tribe’” : The Global War on Terror in Historical Perspective”, Terrorism and Political Violence 25, n° 2, 2013, p. 264-83.
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[27] Frédéric Mégret, “From ‘Savages’ to ‘Unlawful Combatants’: A Postcolonial Look at International Humanitarian Law’s ‘Other’”, dans International Law and its Others, éd. Anne Orford, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 298-299.
[28] Freya Irani, “Lawfare”, US Military Discourse, and the Colonial Constitution of Law and War, European Journal of International Security 3, n° 1, 2017, p. 113-133 ; Lena Salaymeh, “Comparing Islamic and International Laws of War: Orthodoxy, ‘Heresy’ and Secularization in the Category of Civilians”, The American Journal of Comparative Law, 69, n° 1, 2021, p. 136- 167.
[29] Helen M. Kinsella, “Discourses of Difference: Civilians, Combatants, and Compliance with the Laws of War”, Review of International Studies 31, n° 1, 2005, p. 163-185 ; Helen M. Kinsella, The Image Before the Weapon : A Critical History of the Distinction between Combatant and Civilian, Ithaca, Cornell University Press, 2011. ; Christiane Wilke, “How International Law Learned to Love the Bomb: Civilians and the Regulation of Aerial Warfare in the 1920s”, Australian Feminist Law Journal 44, n° 1, 2018, p. 29-47.
[30] Amanda Alexander, “The Genesis of the Civilian”, op.cit. ; Amanda Alexander “The ‘Good War’”, op.cit.
[31] Jessica Whyte, “The ‘Dangerous Concept of the Just War’ : Decolonization, Wars of National Liberation, and the Additional Protocols to the Geneva Conventions”, Humanity : An International Journal of Human Rights, Humanitarianism, and Development 9, n° 3, 2018, p. 320 ; Karma Nabulsi, Traditions of War: Occupation, Resistance, and the Law, Oxford, Oxford University Press, 2005.
