16/02/2026

Gaza : la guerre cachée pour les ressources

Par Hichem Karoui
Pénuries d'essence Gaza (photo)
Pénuries d'essence Gaza. Photo de Emad El Byed sur Unsplash

La reconstruction de Gaza est communément présentée comme une nécessité humanitaire et un préalable à la stabilité régionale. Toutefois, l’analyse des ressources énergétiques situées au large de l’enclave conduit à reconsidérer ce cadrage. En s’appuyant sur des données économiques et des éléments juridiques établis, cette étude examine l’hypothèse d’une captation structurelle des ressources palestiniennes, au sein de laquelle la reconstruction s’inscrit dans une architecture de dépendance plutôt que dans une logique de justice réparatrice. Derrière la rhétorique sécuritaire et humanitaire se dessine ainsi une architecture économique qui privilégie le profit sur la justice et compromet les conditions mêmes d’une paix durable.

La destruction de Gaza est le plus souvent présentée à travers le prisme des préoccupations sécuritaires, de la lutte contre le terrorisme ou des conflits régionaux anciens. Pourtant, derrière les justifications officielles se dessine une autre réalité, qui s’est imposée ces derniers mois avec une clarté troublante : une lutte pour le contrôle d’importantes réserves de gaz naturel offshore et, plus largement, pour la redéfinition des droits de propriété sur les ressources palestiniennes[1]. Ce qui, à l’automne 2025, relevait de l’hypothèse analytique apparaît désormais, à la lumière du Conseil de la paix de Donald Trump[2] et du refus européen qui l’a accompagné, comme une stratégie systématique d’appropriation. Celle-ci s’abrite derrière le discours de la « reconstruction économique » et se pare des vertus du « libre marché ».

L’intuition d’Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE, selon laquelle les gisements de gaz offshore de Gaza pourraient générer jusqu’à trois milliards de dollars de revenus annuels, prend dès lors une résonance nouvelle, et préoccupante[3]. Ces ressources ne sont pas simplement négligées ; elles deviennent l’outil d’une architecture de domination conçue par Washington et relayées par ses alliés[4]. La reconstruction elle-même se mue en instrument de contrôle, selon une logique qui dépasse, par sa sophistication, les précédentes tentatives de dépossession territoriale.

L’économie du déni : transformer la privation en opportunité

Le gisement de gaz Gaza Marine[5], découvert en 2000 à environ 36 kilomètres au large des côtes de Gaza, symbolise ce qui pourrait libérer la Palestine de la pauvreté, systématiquement entretenue par l’occupation. Avec des réserves estimées entre 1 et 1,4 milliard de pieds cubes de gaz naturel (soit environ 30 à 35 milliards de mètres cubes), le gisement pourrait générer de 3 à 4 milliards de dollars de recettes totales[6].

Pour saisir la portée de ces chiffres, il est nécessaire de les replacer dans leur contexte. Si les réserves maritimes de Gaza restent modestes par rapport à celles du gigantesque gisement Leviathan (600 milliards de mètres cubes), contrôlé par Israël, ou du gisement égyptien Zohr (850 milliards de mètres cubes), leur impact économique sur Gaza sera transformateur[7]. À lui seul, le gisement Leviathan génère environ 10 milliards de dollars par an de recettes d’exportation, Israël devant percevoir entre 57 et 74 milliards de dollars de taxes liées au gaz au cours de la prochaine décennie[8]. Pour le secteur pauvre de Gaza, même une petite partie de ces recettes représenterait une véritable libération économique.

Selon le rapport de la CNUCED[9] (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) de 2019, les Palestiniens ont déjà perdu environ 2,57 milliards de dollars en raison de l’interdiction d’exploiter leurs ressources maritimes depuis 2000[10]. Ce chiffre accroît chaque année et représente non seulement une perte financière, mais aussi une privation méthodique de développement économique et d’indépendance énergétique, des fondations essentielles pour un futur État palestinien.

 

photo Hichem Karoui

Hichem KAROUI

Hichem Karoui est docteur en sociologie de l’Université Paris-Sorbonne. Il a été chercheur au Centre arabe pour la recherche et les études politiques à Doha, ainsi que premier conseiller à l’Institut diplomatique du ministère des Affaires étrangères du Qatar (ID-MOFA). Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages consacrés aux relations internationales et au Moyen-Orient. Son ouvrage le plus récent, Enjeux de diplomatie contemporaine, publié en trois volumes et en trois langues (français, anglais et arabe), est paru en coopération avec l’ID-MOFA. Il est également chercheur invité non résident au Centre de recherche sino-arabe sur la réforme et le développement (CARC) de l’Université des études internationales de Shanghai.

Cependant, en février 2026, la réalité des coûts de reconstruction dressent un tableau radicalement différent de celui que la rhétorique trumpiste laisse entendre. Selon une évaluation trilatérale conduite par le Programme des Nations unies pour le développement, la Banque mondiale et l’Union européenne, la reconstruction authentique de Gaza coûterait environ 70 milliards de dollars[11], un montant bien supérieur à la valeur que Gaza Marine pourrait générer. Ce gouffre financier n’est pas accidentel ; il redéfinit les rapports de pouvoir. En janvier 2026, Jared Kushner, gendre de Trump et architecte principal du plan, a présenté un plan de reconstruction doté de seulement 25 milliards de dollars, financés largement par le secteur privé et les États du Golfe. L’écart de 45 milliards de dollars – soit 64 % des coûts réels – demeure non financé, créant une dépendance structurelle vis-à-vis des investisseurs externes[12].

Notes :

 

[1] Betsey Piette, “Behind Israel’s ‘end game’ for Gaza: Theft of offshore gas reserves”, Workers World, le 14 novembre 2023, https://www.workers.org/2023/11/74864/

[2] White House, “President Trump Ratifies Board of Peace in Historic Ceremony”, The White House, le 21 janvier 2026, https://www.whitehouse.gov/articles/2026/01/president-trump-ratifies-board-of-peace-in-historic-ceremony-opening-path-to-hope-and-dignity-for-gazans/

[3] Open Box TV, « Quel avenir pour Gaza ? Une impasse géopolitique insoutenable », Youtube, 2024, https://youtu.be/vAKTsftkNxQ?si=arPz7kURFr4eMfj0&t=1

Voir aussi: Jean-Lucien Hardy, « Le génocide de Gaza représente un revenu annuel de 3 milliards de dollars pour Israël », Le Club Mediapart, le 1er juillet 2024, https://blogs.mediapart.fr/jean-lucien-hardy/blog/010724/le-genocide-de-gaza-represente-un-revenu-annuel-de-3-milliards-de-dollars-pour-israel

Emilien Lacombe, « Du pétrole et du gaz au large de Gaza », Info du jour, le 6 février 2025, https://infodujour.fr/societe/geopolitique/75581-du-petrole-et-du-gaz-au-large-de-gaza

[4] Adam Rasgon et Natan Odenheimer, “Board of Peace Set to Hand Trump Sweeping Powers Over Gaza”, New York Times, le 27 janvier 2026, https://www.nytimes.com/2026/01/27/world/middleeast/board-of-peace-trump-gaza.html

[5] CC Energy, “Gaza Marine”, CC Energy, s.d, https://www.ccenergyltd.com/operations/palestine/overview

[6] Abdrabou Alanzi, “Gaza Marine Gas: Economic Opportunities and Political Challenges in Israeli-Palestinian Conflict”, Journals of Business & Management Studies, vol. 1, n°1, le 23 juin 2025.

[7] Sarajevo Times, “How much Gas Reserves does Gaza have and Who Could Profit”, Sarajevo Times, le 23 février 2025, https://sarajevotimes.com/how-much-gas-reserves-does-gaza-have-and-who-could-profit/

[8] Sharon Wrobel, “Israel Expected to Earn up to $74 Billion in Taxes from Natural Gas over Next Decade”, The Times of Israel, le 30 juin 2025, https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/israel-expected-to-earn-up-to-74-billion-in-taxes-from-natural-gas-over-next-decade/

[9] United Nations Conference on Trade and Development, “The Economic Costs of the Israeli Occupation for the Palestinian People: The Unrealized Oil and Natural Gas Potential”, UNCTAD, le 22 août 2019, https://unctad.org/system/files/official-document/gdsapp2019d1_en.pdf

[10] Patrick Mazza, “How Is Gaza Offshore Gas Development Tied to the Israeli Invasion?”, Counterpunch, le 26 janvier 2024, https://www.counterpunch.org/2024/01/26/how-is-gaza-offshore-gas-development-tied-to-the-israeli-invasion/

[11] ONU Info, « Gaza : 70 milliards de dollars seront nécessaires pour reconstruire l’enclave dévastée », Nations Unies, le 14 octobre 2025, https://news.un.org/fr/story/2025/10/1157673

[12] Aziz Alghashian, “The GCC’s Calculus: Financing and Securing Gaza in 2026”, Gulf International Forum, le 20 janvier 2026, https://gulfif.org/the-gccs-calculus-financing-and-securing-gaza-in-2026/