02/03/2026

Gaza sous le mandat britannique : une relecture socio-historique de la domination coloniale

Recension de l’ouvrage d’Abaher El-Sakka
Par Rebekah Baird
Visuel recension livre El-Sakka

Dans Gaza sous l’occupation britannique, Abaher El-Sakka propose une analyse socio-historique du mandat britannique en Palestine à partir du cas de Gaza. En s’appuyant sur des archives locales et internationales, il déconstruit le récit colonial d’une modernisation imposée et met en lumière le rôle structurant de la société gazaouie. Cet ouvrage constitue une contribution majeure à l’histoire sociale palestinienne et à l’étude des dynamiques coloniales.

L’ouvrage d’El-Sakka, Gaza sous l’occupation britannique, comble une lacune relevée par l’auteur lors de la préparation de sa thèse de doctorat : le manque d’études portant sur l’histoire sociale de Gaza entre 1893 et 1948. L’auteur observe que les rares recherches disponibles sur Gaza à cette époque se concentrent souvent sur des biographies de figures locales et n’offrent pas d’analyse sociologique rigoureuse permettant de comprendre les structures de la société. Afin de combler cette lacune, El-Sakka s’appuie sur des recherches approfondies, fondées sur l’analyse d’archives locales et de sources internationales, malgré de nombreux obstacles. Il vise ainsi à mettre en évidence l’histoire sociale de Gaza à travers ses évolutions urbaines, économiques, sociales, politiques et culturelles, tout en mettant en lumière le rôle central de ses grandes familles. Dans une démarche postcoloniale, l’auteur étudie les conséquences de l’occupation britannique sur la société gazaouie. Ainsi, à travers cette analyse, El-Sakka propose une relecture rigoureuse des dynamiques gazaouies, interrogeant la manière dont les structures traditionnelles se sont maintenues ou transformées face aux perturbations structurelles imposées par la période coloniale.

L’originalité d’Abaher El-Sakka se manifeste dans sa capacité à croiser l’historiographie classique arabe avec les sciences sociales contemporaines. Il s’appuie pour cela sur les travaux de figures majeures comme Arif al-Arif, Târîkh Ghazza (Histoire de Gaza), ou Othman al-Tabba, Itihâf al-A’izza fî Târîkh Ghazza, 1882–1950 (Histoire de Gaza, 1882–1950), dont les écrits historiques constituent le fondement de la mémoire écrite gazaouie. En mobilisant également des recherches spécialisées sur la région, telles que les études d’Abd al-Karim Rafiq ou la thèse de Nassir al-Sawir (Université islamique de Gaza, 2008) sur le rôle de la municipalité, l’auteur accède à une diversité de sources rarement accessibles aux chercheurs non arabophones. Toutefois, El-Sakka ne se contente pas de faire une simple compilation de ces sources locales ; il les met en perspective avec une bibliographie internationale de référence, notamment l’ouvrage Histoire de Gaza de Jean-Pierre Filiu (2012). Selon lui, « les rares études existantes se caractérisent […] par leur caractère descriptif » (p. 31), tandis que son propre travail se distingue des travaux existants par sa capacité à adopter une approche critique et à proposer une analyse sociologique structurée, transformant ces récits divers en une analyse structurelle cohérente.

La thèse centrale d’Abaher El-Sakka porte sur la requalification du mandat britannique : loin d’être une simple administration transitoire, il doit être analysé comme un projet systématique de colonisation et de fragmentation. En effet, dès le premier chapitre, El-Sakka propose « de renommer ledit “mandat britannique”, la “colonisation britannique” » (p. 53), affirmant ainsi son objectif de « requalifier la réalité vécue par la société palestinienne à l’époque britannique » (p. 53). Cette thèse est développée à partir d’un prisme d’analyse central : la capacité d’action des Palestiniens. El-Sakka déconstruit méthodiquement le mythe de la « mission civilisatrice » britannique en montrant que les principales avancées en matière d’urbanisme, d’éducation et de santé ne résultaient pas de l’action des autorités mandataires, mais d’initiatives locales. Comme il l’affirme, « le véritable travail d’aménagement urbain fut avant tout le fruit d’initiatives locales » (p. 363). Cette approche conduit l’auteur à souligner le rôle structurant des organisations sociales palestiniennes, et en particulier celui des grandes familles de notables, dans l’histoire de la ville. Dans cette perspective, El-Sakka met également en évidence la transformation profonde de Gaza sous le mandat britannique : d’une « ville-monde » ottomane ouverte sur le Levant, l’Égypte et l’Europe, elle devient progressivement une cité fragmentée et isolée par des frontières artificielles. La mise en place de restrictions de circulation et de dispositifs frontaliers apparaît ainsi comme un moment fondateur de l’enfermement territorial contemporain de la bande de Gaza. En soulignant la capacité d’action de la société palestinienne, El-Sakka démontre que la domination britannique ne peut être comprise comme une entreprise de modernisation ou de développement. L’autonomie locale, loin d’être encouragée ou intégrée par l’administration mandataire, s’est déployée dans un contexte de négligence institutionnelle et de contrôle territorial croissant. Cette dissociation entre dynamisme social autochtone et action politique britannique révèle ainsi la nature fondamentalement coloniale du mandat, dont l’objectif principal n’était pas l’organisation de la société gazaouie, mais sa fragmentation et son enfermement.

Afin de donner corps à son argumentation, El-Sakka décline son analyse à travers plusieurs grands axes, organisés en cinq parties. Il propose tout d’abord une lecture sociohistorique de la ville de Gaza, jetant les bases de sa structure urbaine avant le mandat. La deuxième partie porte sur l’aménagement de Gaza, entre planification coloniale et planification locale, mettant en lumière la tension entre intervention étrangère et expertise autochtone. El-Sakka traite ensuite des structures éducatives et culturelles, puis de la vie quotidienne, afin de démontrer la complexité sociale de la ville. Enfin, la cinquième et dernière partie concerne le mouvement social et politique à l’époque du mandat. Ces cinq parties offrent un cadre permettant à l’auteur de saisir les effets de l’occupation sur la société gazaouie tout en déconstruisant méthodiquement le mythe de la rhétorique du progrès colonial.

Au-delà de la diversité du corpus documentaire mobilisé, l’apport majeur d’Abaher El-Sakka réside dans le changement d’approche qu’il impose à l’historiographie de la région. En s’éloignant d’une lecture strictement diplomatique ou militaire du mandat, il propose une véritable socio-histoire par le bas. Cette approche permet de réévaluer le rôle de la société gazaouie, non plus comme une population subissant passivement l’administration britannique, mais comme un acteur central de sa propre modernité. L’ouvrage est ainsi particulièrement éclairant dans sa manière de mettre en lumière l’autonomie des Palestiniens : en démontrant que le développement urbain et éducatif était le fruit d’initiatives locales et non d’une influence coloniale, El-Sakka déconstruit efficacement le discours de la « mission civilisatrice ».

La richesse de cette étude s’accompagne toutefois de certains choix analytiques dictés par la nature même du terrain gazaoui. Tout d’abord, si l’auteur mobilise les concepts de Bourdieu pour critiquer la reproduction des structures sociales, l’analyse reste fortement centrée sur les élites et les familles de notables. Si ce choix est justifié par la nature des archives disponibles, il néglige parfois les classes populaires ou les populations rurales gazaouies, dont les trajectoires sociales pourraient différer de celles des élites urbaines. Par ailleurs, l’étude rencontre des contraintes méthodologiques majeures, mentionnées par l’auteur lui-même. En effet, El-Sakka souligne avec une grande transparence les obstacles rencontrés lors de sa recherche : malgré un séjour sur place fin 2012 et début 2013, durant lequel il a pu mener des entretiens, il précise n’avoir pas pu « effectuer d’autre enquête de terrain, en raison du refus des autorités coloniales israéliennes de (lui) accorder un laissez-passer, et de la fermeture prolongée du poste-frontière de Rafah » (p. 32). Ces entraves politiques, ainsi que la fragmentation et la destruction d’une partie des archives au fil des conflits successifs, créent inévitablement des zones d’ombre. Cette distance forcée avec le terrain limite l’accès à certains témoins ou pratiques informelles qui auraient pu enrichir l’analyse sociologique.

En définitive, Gaza sous l’occupation britannique s’impose comme une œuvre de référence de l’historiographie palestinienne contemporaine. À travers une démarche socio-historique rigoureuse, Abaher El-Sakka réussit à restituer à Gaza sa dimension de « ville-monde ». La force de cet ouvrage réside dans sa capacité à démontrer que la modernité et l’organisation sociale de Gaza n’étaient pas des produits d’importation coloniale, mais bien le fruit du peuple gazaoui, porté notamment par une dynamique familiale et institutionnelle résiliente. Cet ouvrage présente deux contributions principales : d’une part, il comble une lacune documentaire en mobilisant des sources locales et internationales ; d’autre part, il propose un changement d’approche en plaçant l’initiative palestinienne au centre du récit. En déconstruisant le mythe du récit paternaliste britannique, El-Sakka met en lumière les racines de l’autonomie politique et culturelle gazaouie, tout en identifiant les mécanismes coloniaux de fragmentation qui ont initié l’enfermement du territoire. Au-delà de l’étude historique, cet ouvrage offre une grille de lecture essentielle pour comprendre la situation actuelle de la bande de Gaza. Il permet de saisir comment les structures sociales et les aspirations nationales nées sous le mandat continuent d’alimenter la résistance et l’identité palestinienne contemporaine. Pour tout chercheur, cet ouvrage constitue un rappel nécessaire : la société gazaouie possède une histoire urbaine et sociale d’une immense richesse, dont la trajectoire a été violemment réorientée par les logiques de frontières et d’occupation.

 

Couverture livre Abaher El-Sakka

Abaher El-Sakka, Gaza sous l’occupation britannique. Paris, Éditions de l’Atelier / Institut du monde arabe, 2025.

Abaher El-Sakka

Sociologue palestinien et professeur à l’Université de Birzeit, Abaher El-Sakka est un spécialiste reconnu de l’histoire sociale et des dynamiques politiques du monde arabe contemporain. Né à Gaza, il obtient son diplôme en France, à l’École nationale supérieure de sécurité sociale de Saint-Étienne en 1995, puis devient enseignant-chercheur à l’Université de Nantes entre 1998 et 2006, tout en complétant son doctorat en sociologie, qu’il soutient en 2005. Aujourd’hui professeur titulaire à l’Université de Birzeit, en Palestine, il participe à de nombreuses collaborations en tant que chercheur associé ou professeur invité au sein de plusieurs établissements en France et en Belgique. Ses travaux se distinguent par une approche pluridisciplinaire, s’inscrivant principalement dans le champ de la sociologie politique et de l’histoire sociale palestinienne. Expert de l’histoire sociale de la ville de Gaza, Abaher El-Sakka consacre la majorité de ses recherches à l’étude des transformations urbaines et sociétales de ce territoire, ainsi qu’à la sociologie des sciences sociales elles-mêmes. Il s’intéresse également à la diversité des modes d’expression politique, depuis les processus culturels et les pratiques sociétales jusqu’aux enjeux politiques et identitaires, en accordant une attention particulière aux expressions artistiques et culturelles en Palestine.