31/08/2026

La langue comme champ de bataille du conflit israélo-arabe

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La langue est rarement au premier plan des analyses historiques et politiques du conflit israélo-arabe. Elle constitue pourtant un observatoire privilégié des transformations qui ont affecté le territoire et les appartenances. Dans La langue arabe dans la tourmente du conflit sioniste-arabe, Yasser Suleiman-Ma’ali retrace les transformations du statut de l’arabe face au projet sioniste et à la promotion de l’hébreu, en examinant l’évolution de ses usages, de sa visibilité et de sa place dans l’espace public.

Le Centre arabe de recherche et d’études politiques (ACRPS-Doha) a récemment publié La langue arabe dans la tourmente du conflit sioniste-arabe, du sociolinguiste Yasser Suleiman-Ma’ali. L’ouvrage s’inscrit dans le prolongement de recherches consacrées aux rapports entre langue, identité et conflit, déjà au cœur de son précédent livre, La langue arabe sur les champs de bataille : une étude sur l’idéologie, l’angoisse et le terrorisme, paru en 2023.

L’originalité de ce nouveau travail tient moins à l’idée que la langue participe à la construction des identités et aux rapports de pouvoir – une perspective désormais bien établie dans les sciences sociales – qu’à la manière dont Suleiman-Ma’ali l’applique à l’histoire du conflit israélo-arabe. Celui-ci a donné lieu à une abondante littérature historique, politique, militaire et juridique ; sa dimension linguistique demeure en revanche moins explorée. Pour Suleiman-Ma’ali, la langue ne constitue pas un simple arrière-plan culturel : elle intervient dans la formation des identités collectives, dans la définition des appartenances et dans les transformations des rapports de pouvoir qui accompagnent les mutations politiques et territoriales.

L’auteur replace ainsi la question linguistique au cœur de la formation du projet sioniste en Palestine. Celui-ci ne reposait pas seulement sur l’appropriation et le contrôle du territoire ou sur la mise en œuvre du principe de la « main-d’œuvre juive ». Il impliquait également la constitution d’une nouvelle collectivité nationale à partir de populations juives issues d’horizons culturels et linguistiques divers. La « renaissance de la langue hébraïque » constituait l’un des instruments de cette entreprise : il s’agissait de faire de l’hébreu une langue commune, mais aussi un vecteur de construction nationale et d’identification collective.

Cette entreprise ne se limitait toutefois pas à l’opposition entre l’hébreu et l’arabe. La promotion de l’hébreu s’accompagnait d’une reconfiguration du rapport aux langues de la diaspora, notamment au yiddish. La construction d’une identité nationale nouvelle passait ainsi par une prise de distance à l’égard des cadres linguistiques et culturels associés à l’exil. Dans ce processus, l’arabe occupait une position particulière : il était à la fois la langue de la population autochtone et celle de l’environnement social et culturel dans lequel le projet sioniste se déployait. La transformation politique du territoire s’accompagnait donc aussi d’une reconfiguration de son paysage linguistique, qui touchait les noms, les inscriptions, les signes et les formes de représentation dans l’espace public.

Au début de l’implantation sioniste en Palestine, cette dimension ne fut pas nécessairement perçue comme prioritaire par les Palestiniens et, plus largement, par les populations arabes. Leur attention était d’abord mobilisée par des enjeux plus immédiats : l’appropriation des terres, l’installation des colonies et la menace croissante pesant sur leur présence dans le pays. L’ouvrage restitue ainsi une dimension du conflit longtemps restée au second plan derrière l’urgence des affrontements territoriaux et politiques.

Pour mener cette analyse, Suleiman-Ma’ali croise l’analyse linguistique avec des sources historiques et des matériaux de nature diverse : archives, presse, littérature, récits personnels et manifestations du langage dans l’espace public. Ce corpus lui permet de suivre les transformations du statut de l’arabe et d’examiner les mécanismes par lesquels une langue peut voir se restreindre ses usages, sa visibilité ou sa reconnaissance sans pour autant cesser d’être parlée. Cette diversité documentaire constitue l’un des points forts de la démonstration : elle permet de ne pas réduire la question linguistique aux seuls textes normatifs ou aux politiques institutionnelles, mais de l’observer également à travers les pratiques et les représentations.

Cette distinction est centrale dans l’approche de l’auteur. La marginalisation linguistique ne procède pas nécessairement d’une interdiction explicite ni de la disparition d’une langue. Elle peut résulter d’une restriction de ses domaines d’usage, d’une diminution de sa présence dans l’espace public, d’une modification de son statut institutionnel ou de son cantonnement à certaines fonctions. La question n’est donc pas seulement de savoir si l’arabe demeure présent, mais de déterminer dans quels espaces, à quelles conditions et avec quel degré de légitimité cette présence s’exerce.

L’analyse porte dès lors autant sur les formes de marginalisation que sur les conditions de la persistance de l’arabe. Celui-ci demeure un moyen de communication et un vecteur de transmission, mais aussi un support de mémoire et un marqueur de continuité historique. Les pratiques linguistiques peuvent ainsi maintenir une présence sociale et symbolique malgré les transformations des cadres politiques et territoriaux. C’est dans cette tension entre la reconfiguration des usages et la continuité des pratiques que se situe une partie essentielle de l’analyse.

La force de l’ouvrage réside dans l’articulation qu’il établit entre histoire politique, histoire sociale et analyse linguistique. Le conflit ne se joue pas seulement dans les institutions, les affrontements armés ou les négociations diplomatiques ; il se manifeste également dans les pratiques de nomination, dans l’organisation linguistique de l’espace public et dans la distribution inégale de la visibilité et de la légitimité entre les langues. La langue apparaît alors non comme un objet autonome, mais comme un observatoire des transformations du pouvoir et des rapports au territoire.

La langue arabe dans la tourmente du conflit sioniste-arabe déplace ainsi utilement le regard porté sur le conflit. Les transformations politiques et territoriales qui ont marqué l’histoire de la Palestine se lisent aussi dans les usages, le statut et la visibilité des langues. En faisant de ces phénomènes un objet central d’analyse, Yasser Suleiman-Ma’ali ne réduit pas le conflit à sa dimension linguistique. Il montre plutôt que l’étude des langues permet de saisir certaines formes de pouvoir et certains processus de transformation qui demeurent moins perceptibles lorsqu’on envisage le territoire, l’identité ou la souveraineté sous leurs seules dimensions institutionnelles et politiques.

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Yasser Suleiman-Ma’ali, La langue arabe dans la tourmente du conflit israélo-arabe (en arabe). Doha, ACRPS, 2026, 399p.

Yasser Suleiman-Ma’ali

Yasser Suleiman-Ma’ali est professeur émérite d’études arabes modernes à l’Université de Cambridge et professeur honoraire de linguistique à l’Université de Jordanie. Ancien doyen de la Faculté des sciences humaines et sociales de l’Université Hamad Bin Khalifa, à Doha, il est également président du conseil d’administration de l’International Prize for Arabic Fiction (« Booker arabe »). Ses travaux, publiés en arabe et en anglais, portent principalement sur la sociolinguistique ainsi que sur les rapports entre langue, identité et idéologie. Parmi ses ouvrages récents figure La langue arabe sur les champs de bataille : une étude sur l’idéologie, l’angoisse et le terrorisme (2023).