En replaçant le sionisme dans l’histoire intellectuelle et politique de l’Europe moderne, Sonia Dayan-Herzbrun propose une analyse critique de ses origines et de ses fondements, attentive aux récits, aux mythes et aux rapports de pouvoir qui ont accompagné sa formation.
Dans Le sionisme, une invention européenne : genèse d’une idéologie (Lux éd., 2025), la philosophe et sociologue politique Sonia Dayan-Herzbrun retrace l’histoire du sionisme en l’inscrivant dans le développement de la pensée européenne moderne. L’ouvrage met en lumière les liens qu’entretient cette idéologie avec plusieurs courants nés en Europe entre la Renaissance et le XXe siècle – colonialisme, nationalisme, utopie ou encore orientalisme –, et l’analyse comme une construction au cœur de cette modernité.
L’autrice déconstruit également l’idée de l’existence d’un peuple juif homogène, originaire d’une terre mythique mais condamné à l’exil depuis l’Antiquité, en montrant que ce récit relève avant tout d’une construction politique plutôt que d’une réalité historique. Pendant plusieurs siècles, la relation des Juifs à cette terre est ainsi demeurée essentiellement symbolique, avant que le sionisme n’émerge et ne se structure autour d’une revendication territoriale, cherchant dans les textes bibliques des fondements concrets à un droit de propriété. Le projet sioniste apparaît dès lors au croisement du messianisme, du projet colonial, du nationalisme et des rivalités entre grandes puissances.
L’approche historique adoptée par l’autrice permet une analyse précise des événements comme des discours qui se déploient autour du sionisme à travers les époques. Elle accorde une attention particulière aux XIXe et XXe siècles, tout en mobilisant des sources plus anciennes, du Moyen Âge à la Renaissance.
Le sionisme : un projet aux racines européennes
Pour Sonia Dayan-Herzbrun, le sionisme n’est pas un projet purement juif : il s’appuie, au contraire, sur une variété de courants de pensée européens, du protestantisme au colonialisme, en passant par l’antisémitisme. Selon l’autrice, le sionisme comporte ainsi une dimension paradoxale, liée à l’existence d’une tradition juive diasporique et antinationaliste, donc structurellement antisioniste.
Le projet sioniste, initié par Theodor Herzl et poursuivi par d’autres penseurs, s’élabore également dans le monde protestant anglais, conférant à cette idéologie une dimension à la fois nationaliste et coloniale. L’autrice souligne ainsi que sionisme et protestantisme sont étroitement liés, comme en témoigne le parallèle entre les puritains britanniques du XVIIe siècle et les évangélistes américains contemporains. Ces deux groupes attendent la rédemption chrétienne et la renaissance du pays biblique grâce au retour des Juifs sur leur terre, puis à leur conversion au christianisme.
L’ambition coloniale européenne se matérialise dans le contexte du déclin de l’Empire ottoman, à travers des négociations visant à autoriser l’installation des Juifs sur ses territoires. L’objectif des Britanniques est alors l’implantation d’un Commonwealth juif en Palestine, utile notamment au développement de leurs industries, en particulier textiles. Dans ce contexte, le droit des Juifs à occuper la Palestine devient progressivement consensuel, encouragé par des études pseudo-scientifiques décrivant les populations locales comme arriérées et, dès lors, remplaçables.
L’autrice montre ensuite que les premiers sionistes chrétiens visaient à accomplir les prophéties bibliques. La déclaration Balfour (1917) marque un tournant, avec l’émergence d’une volonté de se débarrasser, en Europe, des populations juives pauvres, qualifiées de « schnorrers », perçues comme indésirables et issues de l’Est, en les orientant vers la Palestine.
Theodor Herzl entretient alors une proximité ambiguë entre sionisme et antisémitisme, en rassurant les dirigeants sur le fait que seuls les Juifs les plus miséreux – susceptibles de se rapprocher des milieux prolétaires révolutionnaires – seraient concernés par ce déplacement. Il affirme notamment, à destination Nicolas II, tsar de Russie, que les persécutions antijuives cesseraient de troubler l’ordre public grâce à leur départ. Le projet sioniste s’accommode ainsi de l’antisémitisme européen, tout en répondant aux ambitions géopolitiques des grandes puissances à travers l’implantation en Terre sainte.
La formation d’une idéologie nationale
Sonia Dayan-Herzbrun analyse ensuite la manière dont le sionisme se transforme en projet politique moderne, tout en s’insérant dans un contexte idéologique européen marqué par l’essor des nationalismes. Le projet sioniste se dote progressivement d’une légitimité historique, religieuse et scientifique, appuyée par la mobilisation de référents bibliques, mais aussi par l’archéologie et la toponymie.
L’autrice montre ainsi comment le sionisme s’inscrit dans cette dynamique nationaliste, tout en étant traversé par un paradoxe : il se développe comme un nationalisme juif, alors même que l’affirmation des nationalismes européens alimente l’antisémitisme.
Trois stratégies se dessinent parmi les populations juives : la première est celle de l’assimilation, qui consiste à s’intégrer dans les États-nations tout en conservant certaines spécificités communautaires. La deuxième relève d’une approche internationaliste, d’inspiration marxiste ou libertaire, bien que la Première Guerre mondiale ait fragilisé ces formes de solidarité. La troisième voie est celle du sionisme, conçu comme un nationalisme juif singulier, un « nationalisme de diaspora », porté par un groupe sans base territoriale propre, minoritaire et stigmatisé dans les sociétés où il vit. Le sionisme devient alors un projet politique visant la création d’un État-nation.
Pour Sonia Dayan-Herzbrun, à partir des années 1920, se met en place un récit national sioniste qui emprunte davantage au mythe qu’à l’histoire, tout en effaçant les Palestiniens. La Bible est alors mobilisée comme un manuel d’histoire considéré comme exact, abolissant la frontière entre sionisme politique et religieux, tout en servant d’outil de légitimation de l’expansion territoriale. L’archéologie est sollicitée pour confirmer ce récit, tandis que la toponymie hébraïque, voire biblique, remplace progressivement la toponymie arabe en Palestine.
Peu à peu, se constitue une véritable théologie nationale, qui réinterprète l’ensemble des textes fondateurs afin de justifier le projet sioniste et son expansion, en s’éloignant des traditions de la littérature rabbinique.
Un projet colonial de transformation des identités
Sonia Dayan-Herzbrun montre enfin que le sionisme ne se limite pas à la revendication d’un territoire, mais implique également une transformation sociale, culturelle et même ethnique des populations juives.
L’autrice établit ainsi un lien entre le sionisme et les pensées utopiques et coloniales. Theodor Herzl, en s’adressant aux grandes puissances, préconise la création d’un « avant-poste de la civilisation contre la barbarie », révélant une vision du monde dans laquelle les terres situées hors d’Europe peuvent être appropriées. Parallèlement, l’influence des utopies nourrit l’imaginaire d’une société nouvelle et d’un « homme nouveau », appelé à se réaliser sur des terres perçues comme vierges.
Enfin, Sonia Dayan-Herzbrun analyse la manière dont le sionisme reconfigure la perception des Juifs en lien avec l’Orient. La croyance en l’existence d’une « race sémitique » alimente les discours antisémites. Dans le cadre du projet sioniste, se développe progressivement une volonté de rompre avec la figure traditionnelle du Juif – associée à une silhouette courbée et à un caftan élimé – pour promouvoir celle du pionnier, vigoureux et enraciné dans le travail de la terre.
On assiste ainsi à un processus de désorientalisation des Juifs, accompagné d’un déplacement des représentations orientalistes occidentales vers les populations arabes et musulmanes. Par ailleurs, une hiérarchie s’installe entre les Juifs dits « occidentalisés » et les Juifs originaires du monde arabe, notamment à partir des années 1950. L’armée devient à la fois un instrument d’intégration des vagues migratoires successives et un outil d’exclusion, dans la mesure où les Palestiniens citoyens d’Israël en sont exclus.
L’analyse finale, consacrée à la situation actuelle en Palestine, demeure synthétique mais permet de réactualiser le débat, notamment autour de la question d’un État unique. L’autrice mobilise également une approche intersectionnelle éclairante. Elle envisage ainsi le sionisme comme un projet structuré par des logiques de classe, visant à canaliser les populations juives les plus pauvres et à prévenir leur politisation révolutionnaire. La question raciale apparaît également centrale, à travers la hiérarchisation entre Juifs européens, Juifs non européens et Arabes non juifs. Enfin, la dimension de genre est évoquée, notamment à travers les travaux d’Edward Saïd, qui souligne les différences de stéréotypes associés aux hommes et aux femmes juifs.
L’approche historique constitue l’un des principaux apports de l’ouvrage. En resituant le sionisme dans les dynamiques de la pensée européenne moderne, et en mettant en évidence ses croisements avec d’autres courants (utopie, nationalisme, orientalisme, colonialisme), elle permet d’en éclairer la nature et la portée à la lumière du contexte contemporain.