10/04/2026

Europe–monde arabe : le fossé entre sécurité, souveraineté et crédibilité

Par Hichem Karoui
Conceptual image of an European border security wall with EU flag and surveillance camera's par Martin Bergsma / AdobStock

Entre gestion des risques et recomposition des rapports de force au sud de la Méditerranée, l’Europe et le monde arabe suivent des trajectoires de plus en plus divergentes. Migrations, conflits régionaux et partenariats sécuritaires mettent en évidence un décalage structurel qui fragilise la crédibilité européenne et compromet la possibilité d’un véritable partenariat.

L’Europe et le monde arabe sont confrontés à un décalage profond en matière de sécurité, de souveraineté et de valeurs, qui se cristallise autour de trois lignes de fracture interdépendantes : les migrations et le contrôle des frontières, les conflits régionaux, en particulier la question palestinienne, et la gouvernance autoritaire face aux droits de l’homme.

Pour l’Europe, l’urgence consiste à gérer les risques provenant du Sud : migrations irrégulières, terrorisme, chocs énergétiques et guerres régionales. Cette approche se traduit par des accords avec certains gouvernements arabes visant à externaliser le contrôle des frontières et certaines fonctions de sécurité, déplaçant ainsi les responsabilités humaines et politiques loin du territoire européen.

Du côté arabe, les priorités sont différentes : dignité, justice sociale et droits économiques. De nombreuses politiques européennes sont perçues comme instrumentalisant les sociétés arabes pour assurer la sécurité de l’Europe, tout en ignorant leurs revendications légitimes. Le protocole d’accord entre l’UE et la Tunisie illustre parfaitement ce mécanisme : en échange d’incitations financières et de cadres de coopération, la Tunisie est devenue le principal responsable du contrôle des frontières dans le voisinage méridional de l’Europe, assumant des responsabilités pour lesquelles elle ne dispose ni des cadres juridiques ni des moyens éthiques de gestion.

Ce décalage structurel entre les priorités européennes et arabes crée un conflit permanent : l’Europe considère la région sous l’angle de la gestion des risques, tandis qu’une grande partie de l’opinion publique arabe voit l’Europe comme complice de son insécurité, qu’il s’agisse du soutien aux régimes autoritaires au niveau national ou du traitement de la Palestine et des guerres en Libye, Syrie et Yémen au niveau régional. Cette tension sous-jacente n’est pas simplement circonstancielle : elle conditionne la confiance mutuelle et explique pourquoi chaque crise réactive rapidement le ressentiment et la méfiance des deux côtés.

Le fossé entre sécurité et dignité : faille structurelle fondamentale

Le paradigme européen de gestion des risques

L’approche de l’Union européenne à l’égard du monde arabe repose sur ce que l’on pourrait appeler une « logique d’endiguement ». Plutôt que de considérer les États et les sociétés arabes comme des partenaires à part entière dans la gouvernance internationale, l’Europe traite la région comme une source de risques en cascade à gérer, isoler ou détourner. Cette orientation, héritée de siècles de géopolitique coloniale, se manifeste aujourd’hui à travers la politique d’externalisation des migrations.

photo Hichem Karoui

Hichem KAROUI

Hichem Karoui est docteur en sociologie de l’Université Paris-Sorbonne. Il a été chercheur au Centre arabe pour la recherche et les études politiques à Doha, ainsi que premier conseiller à l’Institut diplomatique du ministère des Affaires étrangères du Qatar (ID-MOFA). Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages consacrés aux relations internationales et au Moyen-Orient. Son ouvrage le plus récent, Enjeux de diplomatie contemporaine, publié en trois volumes et en trois langues (français, anglais et arabe), est paru en coopération avec l’ID-MOFA. Il est également chercheur invité non résident au Centre de recherche sino-arabe sur la réforme et le développement (CARC) de l’Université des études internationales de Shanghai.

Les États européens ont investi des milliards d’euros pour transformer leurs partenaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient en une police des frontières de facto, transférant la responsabilité du contrôle des flux migratoires vers des pays disposant de ressources et de capacités institutionnelles limitées. Le protocole d’accord entre l’UE et la Tunisie[1] illustre ce schéma : en échange d’incitations financières et de cadres de coopération, la Tunisie est devenue le principal responsable du contrôle des frontières dans le voisinage méridional de l’Europe. Il s’agit d’une stratégie délibérée de déplacement géographique des coûts humains et politiques, confiés à des partenaires incapables de gérer ces responsabilités de manière pleinement éthique[2].

Du point de vue européen, cette approche est rationnelle : confrontés à des flux migratoires que l’opinion publique considère comme une menace, les gouvernements cherchent à « résoudre » le problème en le transférant à d’autres. Toutefois, cette logique crée un paradoxe : l’UE prône au niveau international les droits de l’homme, l’État de droit et les normes humanitaires, tout en externalisant des pratiques qui violent ces principes, comme les détentions arbitraires, les expulsions collectives et les refoulements vers la Libye[3].

La perception arabe : dignité et reconnaissance

Pour les citoyens arabes, la question centrale n’est pas tant la sécurité de leur État que le respect de leur dignité et de leurs droits fondamentaux. Les griefs qui ont alimenté le Printemps arabe – corruption, violence étatique, précarité économique et absence de voix politique – reflètent des revendications de justice et d’égalité morale, et pas seulement de sécurité.

Dans cette perspective, les politiques européennes apparaissent cyniques : l’UE prétend défendre la démocratie et les droits de l’homme tout en maintenant des partenariats sécuritaires avec des régimes répressifs. Ainsi, le même appareil sécuritaire qui détient et torture des milliers de personnes reçoit des fonds et une formation pour ses fonctions de contrôle migratoire. Cette contradiction est amplifiée par la coopération accrue avec des régimes autoritaires en matière d’énergie, de commerce et de sécurité, qui gouvernent par des mécanismes de pouvoir absolu, privant les citoyens de participation politique.

L’Europe, en externalisant le contrôle des migrations et en coopérant avec ces régimes, est perçue comme instrumentalisant les États et les populations arabes pour résoudre ses propres problèmes, tout en restant indifférente aux causes profondes de l’instabilité : la question palestinienne, les conflits en Syrie, Libye et Yémen, et l’effondrement économique. Ce déséquilibre crée une « asymétrie de reconnaissance » : la sécurité et les intérêts européens sont primordiaux, tandis que ceux des sociétés arabes sont secondaires et instrumentalisés.

Migration et externalisation des frontières : la faille archétypale

Une architecture systématique du déplacement

La stratégie d’externalisation de la migration mise en œuvre par l’UE a créé un régime de contrôle à plusieurs niveaux, s’étendant loin dans les territoires africains et arabes. Entre 2015 et aujourd’hui, l’Union européenne et ses États membres ont investi des ressources considérables pour transformer les pays d’Afrique du Nord et de transit en instruments de la politique européenne en matière de frontières[4].

Le Fonds européen pour l’Afrique (EUTF), qui a alloué 3,4 milliards d’euros pour « s’attaquer aux causes profondes » de la migration, a été majoritairement utilisé pour renforcer la surveillance et la répression : infrastructures de détention, systèmes biométriques, formations et équipements pour les garde-côtes et la police[5]. En Mauritanie, au Niger et au Nigeria, ces dispositifs collectent des données sur les migrants, transmises à Europol et Frontex, créant un appareil de surveillance transnational qui dépasse largement la simple sécurisation des frontières européennes.

En Libye, cet appareil est particulièrement préoccupant. L’État est défaillant depuis 2011 et fragmenté entre milices rivales, sans autorité centralisée capable d’assurer la responsabilité humanitaire. Pourtant, l’UE finance et équipe des unités des garde-côtes libyens pour intercepter les migrants et les renvoyer de force vers des zones où ils subissent détentions arbitraires, tortures et violences sexuelles[6]. Ces pratiques violent le principe de non-refoulement, pourtant défendu par la Cour européenne des droits de l’homme et les normes internationales, mais elles sont maintenues au nom de la logique sécuritaire européenne : empêcher l’arrivée de migrants sur les côtes européennes.

Le piège transactionnel

Cette dynamique a généré une relation transactionnelle perverse entre l’Europe et ses partenaires arabes. Les États d’Afrique du Nord, conscients que le contrôle migratoire est la priorité de l’UE, l’utilisent comme levier pour obtenir des aides économiques, un soutien politique ou des garanties en matière de sécurité. La Tunisie, par exemple, a lié explicitement la coopération migratoire à des demandes d’assistance financière et de reconnaissance politique[7].

Il en résulte une relation dépourvue de véritable partenariat. L’Europe cherche à détourner les migrations, les gouvernements arabes recherchent des avantages matériels, et le bien-être réel des migrants, ainsi que la stabilité régionale à long terme, passent au second plan. Cette logique transactionnelle renforce la méfiance : chacun comprend que les priorités de l’autre sont instrumentales et non coopératives.

Conséquences sur la perception arabe

Pour l’opinion publique arabe, ces politiques ne représentent pas une protection mutuelle mais une instrumentalisation. Les citoyens constatent que l’Europe externalise ses responsabilités humanitaires et sécuritaires tout en prônant les droits de l’homme et la démocratie. Ce contraste alimente le ressentiment et le scepticisme envers les intentions européennes, consolidant l’idée que les politiques migratoires servent avant tout à protéger l’Europe plutôt qu’à répondre aux causes profondes de l’instabilité régionale.

Palestine, Gaza et l’effondrement de la crédibilité

La priorité « stabilité d’abord »

La deuxième ligne de fracture critique concerne les conflits régionaux, notamment la question palestinienne et les guerres plus larges à Gaza, en Syrie, au Yémen ou en Libye. Pour l’opinion publique arabe, la situation en Palestine est centrale dans l’évaluation de la crédibilité de l’Europe sur le plan de la justice internationale. Pourtant, les gouvernements européens ont largement abandonné tout engagement politique significatif.

Au lieu de proposer une perspective politique crédible, l’Europe privilégie une approche de « gestion de crise » : financement des opérations humanitaires via l’Autorité palestinienne, déclarations diplomatiques sur la protection des civils et le respect du droit international, tout en maintenant le statu quo sur le terrain, c’est-à-dire l’occupation israélienne et l’expansion des colonies. Ce pragmatisme, axé sur la stabilité avant tout, mesure la paix à l’aune de l’absence de violence aiguë plutôt que de la résolution des injustices sous-jacentes.

La guerre de Gaza de 2023-2024 a mis en lumière les limites catastrophiques de cette approche. La couverture médiatique européenne, centrée sur les déclarations gouvernementales et les processus diplomatiques, contraste avec celle des médias arabes, qui se focalisent sur les souffrances des civils et sur l’asymétrie de pouvoir entre Israël et les Palestiniens. Cette divergence révèle l’incompatibilité profonde des récits : pour beaucoup d’Européens, le conflit apparaît comme un dilemme sécuritaire entre deux parties ; pour une grande partie du public arabe, il s’agit d’une occupation coloniale soutenue par la supériorité militaire.

Le double standard et la perte de crédibilité

Le préjudice spécifique subi par la crédibilité européenne découle de ce que perçoivent les populations arabes comme un double standard systématique. Lorsque des civils sont tués en Ukraine, l’Europe mobilise un soutien militaire et humanitaire. Lorsque des civils meurent à Gaza en nombre bien supérieur, l’Europe se limite à appeler à la « retenue » et à la « proportionnalité », imposant implicitement à la partie la plus faible – les Palestiniens – d’accepter sa subordination.

De même, l’invasion russe de l’Ukraine suscite des sanctions et une condamnation forte au nom du droit international, tandis que l’expansion des colonies israéliennes est dénoncée par des déclarations mais sans mesure concrète. Cette perception de double standard n’est pas qu’un grief émotionnel : elle traduit une incohérence systémique dans l’application des normes universelles que l’Europe prétend défendre. Les gouvernements européens se présentent comme garants du droit international et des droits humains, mais hésitent à sanctionner des alliés qui violent ces normes.

Cette contradiction est au cœur du scepticisme arabe. Les populations perçoivent le discours européen sur les droits humains comme instrumentalisé : il sert avant tout à protéger les intérêts et alliances de l’Europe, et non à garantir justice et dignité aux victimes. Ce fossé entre discours et action nourrit un profond désenchantement vis-à-vis de l’Europe et fragilise sa légitimité dans la région.

Droits de l’homme contre stabilité : la contradiction des valeurs

Le compromis entre stabilité et démocratie

La troisième ligne de fracture met en lumière une contradiction fondamentale dans l’action européenne : l’UE se présente comme un promoteur de droits de l’homme et de démocratie, tout en renforçant ses partenariats en matière de sécurité et d’énergie avec des régimes autoritaires.

Ce schéma se manifeste de manière flagrante dans plusieurs États arabes. Certains gouvernements emprisonnent des journalistes, torturent des détenus et démolissent des quartiers pour des projets urbanistiques ou énergétiques. Paradoxalement, au même moment, l’UE renforce sa coopération sécuritaire et énergétique avec ces mêmes États. Au Maghreb comme au Mashreq, l’Europe cultive des partenariats pour la stabilité en échange d’une coopération dans la lutte contre le terrorisme, la sécurité énergétique ou le contrôle migratoire. Pourtant, ces États refusent la participation politique de leurs citoyens, exploitent les travailleurs migrants dans des conditions proches de l’esclavage et conduisent des campagnes militaires au Yémen ou au Soudan, provoquant des dizaines de milliers de morts civiles et la pire crise humanitaire actuelle.

La justification européenne repose sur l’idée que la stabilité nécessite de travailler avec les détenteurs réels du pouvoir plutôt que d’attendre des réformes démocratiques. Cependant, l’UE continue simultanément de donner des leçons de démocratie et de droits humains, et signe des accords de développement en exigeant des réformes démocratiques qu’elle sait rarement appliquées[8]. Cette contradiction entre rhétorique et pratique mine la crédibilité de l’Europe.

La crise de légitimité

Du point de vue des populations arabes, cette contradiction est évidente et non négociable. Un État qui emprisonne des milliers d’opposants politiques ne devrait pas bénéficier de financement européen pour le développement et la coopération sécuritaire. Une monarchie qui exécute des dissidents et mène des guerres contre des civils n’a pas vocation à être un partenaire énergétique fondé sur des valeurs communes.

L’acceptation de ces partenariats par l’Europe envoie un message clair : les intérêts européens – sécurité énergétique, contrôle des migrations, lutte contre le terrorisme – priment sur les valeurs européennes proclamées – démocratie, droits humains, État de droit. Cette incohérence érode le soft power européen : lorsque l’UE plaide pour la liberté de la presse ou l’indépendance judiciaire dans la région, elle est perçue comme hypocrite. Les programmes d’aide conditionnés à des réformes démocratiques deviennent des instruments inefficaces, car les gouvernements savent que la coopération sécuritaire se poursuivra même sans réforme.

Le compromis entre stabilité et démocratie est présenté comme un réalisme pragmatique. Mais il a un coût : la légitimité et la force persuasive des valeurs européennes s’érodent à l’échelle mondiale. Si l’Europe tolère un certain niveau d’autoritarisme chez un partenaire stratégique, sur quelle base pourra-t-elle défendre la démocratie et les droits de l’homme ailleurs ?

Pourquoi s’agit-il de la question « la plus grave » ?

Le décalage entre l’Europe et le monde arabe ne se réduit pas à des désaccords ponctuels : il est structurel, profondément ancré dans des logiques opposées. L’Europe agit selon une logique de gestion des risques, cherchant à sécuriser sa périphérie sud face aux flux migratoires, aux menaces terroristes et aux crises énergétiques. Les sociétés arabes, elles, revendiquent dignité, justice sociale et reconnaissance dans l’ordre international. Ces deux approches, même appliquées de bonne foi, restent fondamentalement incompatibles.

Chaque nouvelle crise – qu’il s’agisse d’un afflux migratoire, d’une escalade en Palestine ou d’un conflit en Syrie, en Libye ou au Yémen – réactive ce fossé, car les solutions européennes restent tactiques et ponctuelles, tandis que les attentes arabes portent sur des changements structurels.

Cette incompatibilité nourrit une méfiance en cascade. Lorsqu’un État européen collabore avec un régime autoritaire pour contenir les migrations, les organisations de la société civile arabe remettent en question la sincérité des engagements européens en matière de droits humains. Lorsque l’Europe priorise la sécurité énergétique au détriment de l’autodétermination palestinienne, les opinions publiques arabes perçoivent un double standard qui mine la crédibilité des valeurs européennes[9]. De même, les projets de développement financés par l’UE échouent souvent là où les forces de sécurité violent les droits fondamentaux : l’instrumentalisation des fonds et des partenariats engendre cynisme et frustration mutuels.

Si ce décalage n’est pas corrigé, toute coopération future restera fragile et instrumentale. L’Europe peut réduire temporairement les flux migratoires grâce à ses partenariats sécuritaires, et certains gouvernements arabes en tirent un avantage économique, mais aucune des deux parties n’est motivée à investir dans des relations véritablement réciproques. Chaque crise déclenche alors un cycle de reproches : l’Europe accuse les partenaires de manquer de fermeté, les États arabes dénoncent l’inefficacité ou l’injustice des politiques européennes. Les conflits régionaux révèlent encore plus cruellement cette asymétrie structurelle : la logique européenne privilégie la stabilité immédiate, tandis que les sociétés arabes cherchent la justice et la protection de leurs droits fondamentaux.

Vers un rapprochement des attentes : fondements conceptuels

Repenser la sécurité

Aborder ce décalage demande un changement de perspective dans trois dimensions clés. Tout d’abord, repenser la sécurité implique de dépasser la gestion des risques pour adopter un cadre de sécurité humaine. Les migrations, les conflits et l’instabilité régionale ne peuvent pas être traités uniquement comme des menaces : ils reflètent l’état de fragilité des institutions, la précarité économique et le déficit de reconnaissance sociale.

Les partenariats européens actuels avec certains régimes autoritaires, conçus pour sécuriser les frontières ou stabiliser la région, produisent souvent l’effet inverse. La Tunisie, la Libye ou certaines zones du Maghreb illustrent ce paradoxe : la coopération européenne pour le contrôle migratoire renforce des appareils sécuritaires qui favorisent la radicalisation, affaiblissent les institutions légitimes et compromettent la stabilité à long terme, au détriment de la sécurité européenne elle-même.

Appliquer les valeurs de manière cohérente

Deuxièmement, il est essentiel d’assurer une application cohérente des valeurs européennes. L’Europe ne peut pas se présenter comme championne des droits de l’homme tout en tolérant ou en soutenant des régimes qui répriment leurs citoyens. Cette cohérence ne signifie pas se retirer des partenariats stratégiques : aucun État européen ne pourrait se le permettre à l’échelle globale. Mais elle exige d’appeler les compromis par leur nom, de maintenir une pression réelle sur les partenaires autoritaires et de clarifier les enjeux pour les populations concernées.

Reconnaître honnêtement les limites et les compromis stratégiques renforce la crédibilité des valeurs européennes, tandis que la présentation sélective ou cynique de ces valeurs mine durablement le soft power européen dans le monde arabe.

S’engager sur les questions politiques régionales

Enfin, l’Europe doit s’engager sérieusement sur les questions politiques régionales, là où se concentrent les préoccupations arabes : Palestine/Israël, Syrie, Yémen, Libye. Il ne s’agit pas d’imposer des solutions unilatérales ni d’abandonner le soutien à Israël, mais de proposer des programmes politiques crédibles plutôt que de se limiter à des réponses humanitaires aux crises aiguës.

L’approche actuelle, souvent qualifiée de « statu quo contrôlé », se contente de défendre rhétoriquement la solution à deux États tout en laissant l’expansion des colonies se poursuivre et en adoptant une attitude attentiste face aux conflits régionaux. Les sociétés arabes perçoivent ce décalage entre discours et action, ce qui réduit la confiance dans l’Europe et transforme ses déclarations sur les droits et la justice en gestes souvent jugés symboliques et insuffisants.

Conclusion

L’analyse met en lumière une asymétrie fondamentale au cœur des relations entre l’Europe et le monde arabe : l’Europe priorise la sécurité et la gestion des risques venant de son voisinage méridional, tandis que les sociétés arabes revendiquent dignité, justice et reconnaissance dans l’ordre international. Cette divergence n’est pas le fruit d’une mauvaise foi, mais résulte de trajectoires historiques et géopolitiques opposées.

Pourtant, ce décalage structurel est devenu intenable. L’externalisation des migrations crée des crises humanitaires tout en sapant la crédibilité européenne. Les partenariats sécuritaires avec des régimes autoritaires ne garantissent pas la stabilité : ils renforcent la fragilité des États, favorisent la radicalisation et éloignent la perspective d’un développement durable. Par ailleurs, la promotion sélective des valeurs européennes affaiblit le soft power et la légitimité de l’Europe aux yeux des sociétés arabes.

À moins que l’Europe ne repense sa sécurité en dépassant la logique de gestion des risques, n’applique ses valeurs de manière cohérente et ne s’engage sérieusement sur les enjeux politiques régionaux, la coopération restera tactique et fragile. Chaque nouvelle crise réactivera la méfiance, et l’incompatibilité structurelle continuera de limiter la possibilité d’un véritable partenariat méditerranéen. Le problème le plus grave n’est donc pas un désaccord ponctuel, mais la profonde divergence des cadres à travers lesquels Europe et monde arabe conçoivent leurs obligations et la justice internationale.

Notes :

 [1] E. Dang, “Externalising Europes Borders: The European Union-Tunisia Memorandum of Understanding and the Operationalisation of the 2024 New Pact on Migration and Asylum”, Advances in Economics, Management and Political Sciences, Dec. 2025, doi: 10.54254/2754-1169/2026.nj30928.

[2] O. O. Adisa, I. B. Blessing, Adam, and H. Abdulsalam, “EU-Africa Migration Compacts and the Coloniality of Border Governance: A Critical Analysis of Externalization Practices”, International Journal of Scientific Research and Management, Aug. 2025, doi: 10.18535/ijsrm/v13i08.sh01.

[3] E. Cusumano and M. Riddervold, “Failing through: European migration governance across the central Mediterranean”, Journal of Ethnic and Migration Studies, May 2023, doi: 10.1080/1369183X.2023.2193713.

[4] N. L. Uzomah, “European Union border technology in Africa: Experiences en route”, Population, Space and Place, Aug. 2024, doi: 10.1002/psp.2824.

Voir également :  J. Ekstedt, “The MigrationSecurity Nexus in EU CSDP Missions in Africa”, Current Issues in Migration Research, Nov. 2025, https://migrationresearch.com/item/european-union-border-technology-in-africa-experiences-en-route/1173951

[5] N. L. Uzomah, “European Union border technology in Africa: Experiences en route, op.cit.

[6] P. C. K. A. Yav and E. I. Kipimo, “Libya in Euro-African Migration Governance: Between Transit Space, Legal Grey Area and Laboratory of Postcolonial Security Engineering”, International journal of research in social sciences and humanities, 2025, doi: 10.37648/ijrssh.v15i04.005.

Voir aussi : A. M. Morone, “The cycle of migrants containment between Libya and Africa: navigating their life among dreams, resilience, and defeats”, Journal of Eastern African Studies, Jan. 2024, doi: 10.1080/17531055.2024.2332828.

[7] N. Vanni, “Euro-Tunisian externalization: considerations one year on the 2023 memorandum”, Curentul Juridic/Juridical Current, Sep. 2024, doi: 10.62838/cjjc-2024-0017.

[8] R. Hinnebusch, “Europe and the Middle East: From Imperialism to Liberal Peace?,” Canadian Center of Science and Education, Jun. 2012, doi: https://doi.org/10.5539/res.v4n3p18

[9] G. Tsourapas, “Global Autocracies: Strategies of Transnational Repression, Legitimation, and Co-Optation in World Politics”, Oxford University Press, Aug. 2020, doi: https://doi.org/10.1093/isr/viaa061.