10/02/2026

L’offensive de Damas dans le Nord-Est syrien : analyse de la recomposition territoriale syrienne

Entretien avec Arthur Quesnay, chercheur en sciences politiques enseignant à Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Propos recueillis par Isabel Ruck
Pont de Raqqa détruit par les forces kurdes lors de leur retraite, janvier 2026. Photo Pont de Rakka détruit par les forces kurdes lors de leur retraite, janvier 2026. Photo ©Heidi Pett

Un an après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Syrie traverse une phase de recomposition territoriale et sécuritaire décisive. Alors que le nouvel exécutif à Damas fait de la souveraineté nationale son impératif absolu, le projet politique du Nord-Est syrien, longtemps porté par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), s’effondre sous le poids de ses propres contradictions et d’une pression militaire accrue. Entre insurrections locales des populations arabes, retrait tactique des soutiens américains et signature d’un accord historique le 29 janvier 2026, l’heure est à la réintégration forcée ou négociée des zones kurdes au sein du nouvel État syrien. Dans cet entretien, Arthur Quesnay décrypte pour nous les mécanismes de cette transition : de la marginalisation du PKK à la professionnalisation fulgurante de la nouvelle armée syrienne, jusqu’au défi sécuritaire que représente la gestion des milliers de prisonniers de l’État islamique.

Isabel Ruck : Depuis le début de l’année 2026, on observe une intensification des attaques des forces pro-gouvernementales contre les Forces Démocratiques Syriennes, cette milice kurde qui comprend des éléments arabes issus des tribus locales, constituée en 2015 dans le nord-est de la Syrie. Quels sont, selon vous, les objectifs de Damas, notamment depuis les négociations commencées avec les FDS le 10 mars 2025 ?

Arthur Quesnay : Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, le nouvel exécutif à Damas s’est fixé pour priorité absolue le rétablissement de la souveraineté de l’État sur l’intégralité du territoire national. Cet objectif, qui vise à clore définitivement la guerre civile et à parachever le processus révolutionnaire, se heurte toutefois aux ambitions du leadership kurde des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), partisan d’une cogestion territoriale et souhaitant préserver le projet politique hérité de la guerre contre l’État islamique. Cette divergence a porté à son paroxysme la contradiction profonde du projet politique kurde dans le Nord-Est syrien, où une minorité de cadres kurdes issus du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) administrent des zones composées à 80 % de populations arabes, notamment dans les villes de Raqqa, Manbij, Hassaké et la région de Deir Ezzor.

Cette situation a poussé Damas à affirmer ses velléités de reprise de contrôle dès le 10 mars 2025, lors de l’ouverture de négociations avec les autorités du Nord-Est. Ces discussions ont rapidement tourné à l’impasse en raison de visions inconciliables : tandis que Damas exigeait le retour immédiat de son autorité régalienne et de ses forces de sécurité sur l’ensemble du territoire, le leadership kurde tentait de déplacer le débat vers des thématiques administratives telles que les services publics, l’éducation ou la gouvernance locale. Malgré certaines concessions techniques, Damas est resté inflexible sur la nécessité d’un redéploiement étatique total.

I.R. : Quel a été le rôle des forces tribales dans cette offensive ? Comment analysez-vous la fragmentation actuelle des tribus arabes dans le Nord-Est ? Le mécontentement local contre l’administration des FDS est-il devenu le levier principal de Damas pour « retourner » quelques membres des tribus qui combattaient aux côtés des FDS et ainsi reprendre pied à l’Est de l’Euphrate ?

A.Q. : Dans la reconquête des territoires du Nord-Est, le rôle des structures tribales en tant que tel est resté minime. Damas a plutôt su exploiter les contradictions internes du projet politique kurde, marqué par la domination d’une minorité de cadres sur une population civile arabe sunnite représentant 80 % de la région. Pour asseoir son autorité, le mouvement kurde a mis en place un modèle qualifié de néocolonial, dont les racines remontent à la période 2014-2019. À l’époque, la branche syrienne du PKK, soutenue par la coalition internationale, n’avait pu reprendre ces territoires à l’État islamique qu’en recrutant un contingent arabe massif. Sur les 13 000 morts déplorés par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) durant ces combats, une large majorité était d’origine arabe. Pour ces combattants, l’engagement répondait à une nécessité de survie face à l’organisation terroriste, tout en espérant poursuivre la révolution en empêchant le retour du régime de Bachar al-Assad.

La chute du régime baasiste en décembre 2024 a toutefois radicalement modifié la donne en offrant une alternative politique crédible à Damas. Dès lors, la tutelle kurde, perçue comme brutale et autoritaire, a perdu sa raison d’être aux yeux des populations locales, qui ont commencé à manifester leur volonté de rejoindre les zones tenues par les nouvelles autorités nationales. En réponse, le leadership kurde a engagé une répression féroce, dont l’ampleur a été révélée par l’ouverture des prisons dans les territoires libérés par Damas. Ainsi, lorsque l’armée syrienne entame sa progression le 11 janvier 2026, elle ne fait pas face à une guerre de conquête classique, mais accompagne un mouvement d’insurrections locales spontanées à l’approche de l’armée syrienne.

Contrairement à la crise de Soueïda en juillet 2025, qui relevait d’une « faaza », soit une mobilisation tribale d’envergure opposant tribus bédouines et druses, la dynamique dans l’Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Si Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection, le moteur de la révolte réside chez d’anciens combattants de l’Armée Syrienne Libre ou des cadres locaux réfugiés à Idleb durant la guerre civile. Ce sont ces réseaux, et non des mobilisateurs tribaux, qui ont formé les premiers groupes d’insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026. Le schéma s’est répété à Deir Ezzor comme à Raqqa : une insurrection civile ouvre la voie, suivie, parfois plusieurs jours après, par un redéploiement de l’armée syrienne pour sécuriser la zone et protéger la population. Il n’y a presque pas eu de combats : l’armée syrienne n’a fait qu’avancer dans des zones qui s’étaient libérées.

Ce soulèvement, nourri par le rejet de la répression des forces de sécurité, tenues par des cadres kurdes issus du PKK, ne concerne pas uniquement les populations arabes. Dans les régions proprement kurdes, une mobilisation importante s’est également faite jour. Si la crainte de violences communautaires liées au retour de l’État subsiste, ces populations rejettent désormais la mainmise du PKK. On assiste ainsi à un échec militaire mais aussi politique du PKK en Syrie.

Le processus s’est ensuite décomposé en trois phases de blocage successif. Après l’échec des commissions thématiques lancées en mars, le gouvernement a demandé spécifiquement le retour de la région de Deir Ezzor à partir de juillet 2025. Les responsables kurdes ont alors tenté de botter en touche en proposant un modèle de cogestion, une option catégoriquement rejetée par Damas. Entre septembre et décembre, les échanges se sont cristallisés sur le volet militaire et l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale. Ces discussions sont allées loin dans les détails mais n’ont jamais répondu à la question centrale posée par Damas : la reprise du territoire. De plus, le maintien d’une volonté de gouvernance mixte côté kurde a provoqué l’enlisement définitif des pourparlers. Or, sur le terrain, on observait une escalade constante, avec des affrontements sporadiques, tandis que les forces kurdes réprimaient de manière de plus en plus ferme des populations arabes qui souhaitaient le retour de l’État. Damas a finalement acté la fin du dialogue en janvier 2026, choisissant désormais l’usage de la force pour reprendre le contrôle de ces territoires.

I.R. : Avec la chute de verrous stratégiques comme Raqqa, ville arabe à 90 %, le 18 janvier 2026, les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) semblent désormais recluses dans leurs bastions orientaux. Dans ce contexte de reflux territorial, quelle autonomie réelle reste-t-il au commandement militaire kurde ? Surtout, au regard de l’accord global du 29 janvier qui entérine l’intégration des structures autonomes au sein de l’État central, assistons-nous à la fin définitive du projet politique kurde au profit d’une Syrie souveraine et unifiée ?

A.Q. : L’accord conclu le 29 janvier 2026 représente une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, des engagements déjà formulés par la présidence syrienne lors du lancement de l’offensive dans le Nord-Est. Sur le plan sécuritaire, l’accord prévoit l’intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d’une brigade à Aïn al-Arab (Kobané). Ce volet est déterminant car il permet l’incorporation des fonctionnaires de l’Administration autonome, des forces de sécurité locales kurdes (Assayech) et des combattants des YPG au sein des institutions et de l’appareil d’État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance.

Dans cette optique de pacification, Damas s’est engagé à ne pas faire intervenir l’armée régulière dans les régions à majorité kurde. Le dispositif actuel prévoit un retrait des troupes syriennes des lignes de contact autour de Hassaké et de Kobané, laissant place aux forces de la Sécurité générale de Damas, qui opéreront en étroite collaboration avec les forces kurdes locales. En contrepartie, le leadership kurde a consenti au retour de l’autorité centrale sur les gisements gaziers et pétrolifères ainsi qu’au poste-frontière de Semalka, à la frontière avec le Kurdistan irakien. Le maintien de l’ouverture de ce point de passage demeure toutefois une garantie névralgique pour le ravitaillement du Nord-Est syrien. Pour s’assurer de la bonne application de ces mesures, le pouvoir central garde la main sur la nomination des principaux cadres kurdes au sein de l’administration de Hassaké et des ministères régaliens de la Défense et des Affaires étrangères.

Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda en juillet 2025, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des exactions, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s’orienter vers un modèle de passation politique stabilisé. Damas, n’ayant pas les capacités de s’imposer par la force dans ces zones, privilégie une approche pragmatique, notamment sur le plan économique. Le financement international, autrefois assuré par la coalition et les fonds américains, sera désormais relayé par l’État syrien, qui prendra en charge les salaires de près de 20 000 combattants et de dizaines de milliers d’agents de sécurité locaux.

Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l’ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir Ezzor et Raqqa, restent en poste. Damas s’est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications. Cette intégration massive d’une partie significative de la population active est indispensable pour assurer la continuité des services publics et garantir la stabilité durable d’une région dont le fonctionnement institutionnel reste la priorité. C’est un défi majeur.

I.R. : Quel rôle incombe aux États-Unis dans la récente offensive des forces gouvernementales syriennes ? Peut-on considérer que l’administration Trump a laissé tomber son allié de longue date, à savoir les FDS ?

A.Q. : Contrairement aux idées reçues, ni les États-Unis ni la coalition internationale n’ont trahi les Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, les messages adressés au leadership kurde ont été dénués d’ambiguïté : l’existence autonome du Nord-Est syrien ne pouvait plus être justifiée dès lors que la réunification et la reconstruction de l’État devenaient les priorités nationales. Conscient de cette orientation stratégique, le leadership kurde a accepté d’entrer en discussion avec Damas. Loin d’un abandon, la coalition a soutenu à bout de bras les représentants kurdes pour leur permettre de négocier au mieux leur intégration à l’État, alors même que l’enlisement des pourparlers et l’escalade des tensions militaires sur le terrain rendaient la situation de plus en plus précaire.

L’effondrement du projet politique du Nord-Est résulte avant tout d’une insurrection locale spontanée qui a redéfini les rapports de force. Cette transition s’est opérée sans affrontements majeurs ni tensions ethniques généralisées, malgré quelques épisodes isolés de pillages ou de pertes civiles lors de mouvements de population nocturnes. Il faut rappeler que des dizaines de civils manifestants dans la rue ont également perdu la vie, tués par des snipers tentant de réprimer le soulèvement. Sur le plan international, un tournant diplomatique s’est opéré début janvier : dès les premiers combats à Alep, les États-Unis ont cessé toute interposition pour prendre le parti de Damas. Ce signal fort a constitué un véritable « feu vert » pour l’opération contre le Nord-Est, Washington signifiant clairement qu’aucune force américaine ne s’opposerait à l’avancée des troupes nationales.

Fort de ce soutien tacite, le gouvernement syrien a outrepassé les premiers accords de mise en place d’un cessez-le-feu en progressant vers Raqqa et en accentuant la pression au sud de l’Euphrate. Cette manœuvre a agi comme le détonateur d’une insurrection dans les zones arabes, où les populations, épuisées par la tutelle kurde, aspiraient au retour de l’autorité étatique. Le pari du président syrien était de mener une opération éclair pour provoquer l’effondrement des FDS et imposer un nouveau rapport de force à la table des négociations. Ce calcul s’est avéré exact, permettant d’aboutir rapidement à une issue politique.

Aujourd’hui, si l’armée syrienne stoppe sa progression, c’est par choix stratégique et non par impuissance. Damas est conscient qu’une entrée en force dans les régions purement kurdes risquerait de déclencher des cycles de violences communautaires incontrôlables. Le gouvernement privilégie donc le retour à la voie diplomatique, concrétisé par l’accord du 29 janvier. Ce compromis permet de poursuivre une transition politique apaisée, garantissant l’intégration des régions kurdes au sein du nouvel État syrien tout en évitant le spectre d’une guerre de conquête dévastatrice.

I.R. : Cette offensive a fait resurgir en Europe la peur d’une résurgence de l’organisation terroriste, l’État islamique (EI), notamment depuis la prise du camp d’Al-Hol le 21 janvier 2026 par l’armée syrienne. Quelle est votre lecture de cela ? Estimez-vous que cette offensive profite à une réorganisation de l’EI ou pas du tout ?

A.Q. : L’État islamique en Syrie apparaît aujourd’hui considérablement affaibli, avec un reliquat de forces estimé entre 1 000 et 1 500 combattants sur l’ensemble du territoire. Jusqu’à récemment, l’organisation parvenait à maintenir une véritable guérilla dans la région de Deir Ezzor, profitant du rejet massif des populations locales vis-à-vis de l’administration kurde. Ce climat de défiance, alimenté par la corruption et une répression perçue comme arbitraire, offrait à l’organisation une marge de manœuvre inédite : la population, craignant d’être accusée de collaboration par les forces kurdes ou doutant de leur capacité à les protéger, s’abstenait de toute coopération sécuritaire.

Le déploiement récent des forces de sécurité syriennes a radicalement modifié cette dynamique. L’accueil favorable réservé à l’armée, associé à une insurrection locale coordonnée, a permis de restaurer un sentiment de sécurité et de relancer la collaboration entre les habitants et les nouvelles institutions. Ce mouvement unitaire réduit drastiquement l’espace opérationnel dont disposait l’État islamique. Parallèlement, la gestion des centres de détention, bien que chaotique au départ, semble désormais sous contrôle. À Raqqa, l’absence d’accord de transition initial a poussé les gardes kurdes à prendre les détenus en otages pour négocier leur propre sortie, mettant sous haute tension une prison de plus de 3 000 anciens combattants.

À Al-Chaddadeh, le scénario a été différent : face à la fuite des gardes, la base FDS où étaient retenus 117 prisonniers a été attaquée. La population locale s’est elle-même mobilisée pour sécuriser les prisonniers avant l’arrivée de l’armée. Ces détenus ont été temporairement confinés dans des lieux sûrs, comme des mosquées ou des habitations privées, pendant un à deux jours. Dès le lendemain, les habitants ont remis 81 prisonniers aux autorités syriennes, tandis que les opérations de ratissage permettaient d’en récupérer une vingtaine d’autres, évitant ainsi une évasion massive.

La situation au camp d’Al-Hol, qui abrite encore 23 000 personnes, fait également l’objet d’une surveillance étroite. Si le camp était autrefois le théâtre de tensions chroniques sous garde kurde, la transition s’y est déroulée de manière relativement calme. Malgré un intervalle critique de deux heures entre le départ des forces kurdes et l’arrivée des troupes de Damas, les tentatives d’évasion sont restées marginales. Aujourd’hui, plusieurs milliers d’agents de sécurité syriens assurent le contrôle du camp. Il est possible que les familles restantes soient évacuées rapidement en vue de fermer cette infrastructure sinistre où les conditions de vie dramatiques profitent à la rhétorique de l’État islamique.

Enfin, la question des 7 000 prisonniers restants dans les zones sous contrôle kurde est en passe d’être résolue par une opération d’envergure menée par les États-Unis. Ce transfert massif vers l’Irak, bien que logistiquement complexe et ralenti par les intempéries, a déjà permis l’évacuation de plus de 2 500 détenus. Malgré les menaces explicites de l’État islamique sur les réseaux sociaux visant à intercepter ces convois, le risque de brèche sécuritaire est jugé minime. La protection des installations et des transferts est actuellement assurée par un déploiement renforcé de forces spéciales américaines et françaises, garantissant que ces populations carcérales soient mises hors de portée de l’organisation terroriste d’ici la semaine prochaine.

I.R. : L’accord global du 29 janvier 2026 prévoit l’intégration des combattants des FDS au sein de l’armée nationale syrienne. Si cette fusion est présentée comme le gage d’une stabilité retrouvée, elle soulève des défis majeurs de désarmement, démobilisation et réintégration. Selon vous, quels sont les risques de voir émerger des « enclaves » au sein de la chaîne de commandement ? Et est-ce que le PKK ne pourrait pas être tenté d’instrumentaliser l’intégration des FDS en quatre brigades promises dans l’armée syrienne pour continuer à utiliser la Syrie comme base arrière pour ses actions ?

A.Q. : On observe deux enjeux fondamentaux pour l’avenir de la Syrie. Le premier concerne la capacité du ministère de la Défense à intégrer des combattants issus de factions aux horizons politiques divergents. Cette dynamique s’appuie sur l’expérience réussie de HTS à Idleb, qui avait su réformer ses forces en intégrant d’anciennes brigades de l’Armée Syrienne Libre. En instaurant un cursus rigoureux en école d’officiers et un système de rotation des commandements, HTS a transformé des unités hétérogènes en une force disciplinée, capable de mener l’offensive fulgurante de décembre 2024 vers Damas.

Depuis, l’armée syrienne traverse une phase de reconstruction et de professionnalisation accélérée. La différence est notable entre les troupes déployées à Soueïda en juillet et les divisions qui manœuvrent aujourd’hui dans le Nord-Est. Ces dernières font preuve d’une rigueur accrue, encadrées par une police militaire et les forces de la Sécurité générale sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Ce redressement repose sur le passage des cadres par les écoles d’officiers de Homs et de Damas, garantissant un brassage et une chaîne de commandement efficace. Fort de ces résultats, Damas s’estime désormais capable d’absorber et de contrôler les quatre brigades kurdes prévues par les accords.

L’intégration de ces forces kurdes suivra un protocole strict. Si le leadership kurde propose les listes de combattants, Damas se réserve un droit de veto via une procédure de vérification (vetting) rigoureuse pour écarter les éléments jugés indésirables. La nomination des officiers sera ensuite arbitrée par des commissions mixtes, tandis que le commandement opérationnel restera fermement entre les mains du ministère de la Défense. Concrètement, la brigade de Kobané sera rattachée à une division basée à Alep, et les trois brigades de Hassaké intégreront une division mixte comprenant des unités arabes. À terme, Damas prévoit d’imposer une rotation de ces troupes sur l’ensemble du territoire national – de la côte jusqu’à Soueïda – afin de briser toute velléité d’autonomie locale ou de structuration communautaire.

Le second point concerne l’avenir du PKK en Syrie. On observe actuellement une marginalisation des éléments radicaux du mouvement au profit d’un leadership kurde proprement syrien, incarné par Mazloum Abdi. Les postes clés, qu’il s’agisse du gouvernorat de Hassaké ou des fonctions civiles stratégiques, sont progressivement récupérés par des cadres syriens. Le PKK ne disparaîtra pas totalement, mais son influence devrait se limiter à un travail politique clandestin, renouant avec le modèle de présence qu’il entretenait sous Hafez al-Assad dès 1979. Le retrait des quelque 1 500 combattants étrangers (turcs, irakiens et iraniens) vers le mont Qandil est d’ailleurs discuté – possiblement en vue d’un redéploiement vers le Kurdistan iranien.

Enfin, le PKK reste contraint par l’émergence d’une nouvelle scène politique locale. Le retour de formations politiques kurdes venues du Kurdistan irakien crée une concurrence inédite qui réduit mécaniquement l’espace d’influence du PKK dans le Nord-Est syrien. Cette ouverture de la scène politique kurde syrienne n’est pas encore jouée et dépend du respect de l’accord du 29 janvier par Damas comme du désengagement du PKK.