Dans ISIS: The March to Dystopia, Azmi Bishara propose une analyse de Daech fondée sur un corpus de sources arabes rarement mobilisées dans les travaux occidentaux. L’ouvrage replace l’émergence et l’expansion de l’organisation dans l’histoire sociale et politique de l’Irak et de la Syrie, marquée par l’effondrement de l’État, les politiques sectaires et la guerre. Loin des lectures exclusivement idéologiques ou sécuritaires, il s’inscrit dans une démarche de recontextualisation du phénomène.
Longtemps, dans les médias comme dans une partie significative de la littérature occidentale, Daech a été appréhendé principalement comme l’expression la plus radicale du salafisme djihadiste, voire comme une anomalie idéologique surgie du monde arabe. ISIS: The March to Dystopia, publié par I.B. Tauris/Bloomsbury Publishing, s’inscrit résolument en rupture avec ces approches réductrices. Adapté d’un ouvrage initialement paru en arabe au Centre arabe pour la recherche et les études politiques, le livre met à la disposition du lectorat anglophone – et, au-delà, des sciences sociales occidentales – un ensemble de sources empiriques et d’analyses issues du contexte arabe, largement absentes des débats académiques dominants.
L’ambition centrale de l’ouvrage est de penser Daech non comme un phénomène idéologique autonome, mais comme le produit d’une configuration historique, sociale et politique spécifique. Bishara déplace ainsi le centre de gravité de l’analyse vers les conditions structurelles ayant rendu possible l’ascension de l’organisation : l’effondrement progressif de l’État central, la mise en place de politiques confessionnelles, la militarisation des conflits en Irak et en Syrie, ainsi que la fragmentation durable des espaces sociaux et politiques.
Structuré en six chapitres, le livre s’ouvre sur une revue critique de la littérature consacrée à l’État islamique. Bishara y distingue les travaux relevant d’une démarche scientifique des récits politisés, sensationnalistes ou idéologiquement orientés, qui ont contribué à façonner les représentations dominantes de Daech en Europe et en Amérique du Nord. Il interroge également les catégories analytiques mobilisées pour qualifier l’organisation : mouvement djihadiste salafiste, organisation rebelle, acteur de guerre civile ou formation hybride née de la conjonction entre radicalité idéologique et effondrement étatique. Cette réflexion liminaire invite à dépasser les typologies figées pour appréhender Daech comme un acteur situé dans un contexte de crise structurelle.
Bishara soutient que ni le salafisme en tant que courant doctrinal, ni les seules expériences de répression étatique ne permettent d’expliquer, à elles seules, les trajectoires individuelles de radicalisation. Il met en évidence une pluralité de facteurs sociaux et psychologiques, parmi lesquels l’expérience carcérale et ses effets de socialisation violente, l’exclusion confessionnelle et politique, ainsi que la recherche d’une forme de « catharsis » morale au sein d’un univers normatif perçu comme cohérent. Si certaines élites de Daech adhéraient sincèrement au projet idéologique de l’organisation, son expansion reposait avant tout sur l’exploitation de contextes de guerre, de vacuums de pouvoir et d’espaces non gouvernés, plutôt que sur la construction d’un État au sens institutionnel du terme.
Le deuxième chapitre retrace l’évolution de l’idéologie djihadiste moderne et souligne l’écart croissant entre les références classiques du djihad et les pratiques contemporaines. Bishara décrit un champ idéologique profondément fragmenté, structuré par des dynamiques de coopération, de concurrence et de schisme. Le salafisme djihadiste apparaît ainsi comme un espace conflictuel, traversé par des luttes internes pour la définition de l’orthodoxie, la légitimité religieuse et l’autorité politique.
Cette fragmentation est approfondie dans l’analyse des relations entre Daech et Al-Qaïda. Le troisième chapitre cartographie les divergences doctrinales et stratégiques ayant conduit à la rupture entre les deux organisations. Les désaccords portent notamment sur le traitement des civils chiites, la possibilité d’excuser l’incroyance au motif de l’ignorance (al-ʿudhr bi-l-jahl), ainsi que sur la légitimité de la proclamation d’un État. Ces controverses théologiques sont indissociables de luttes pour l’hégémonie et le contrôle du champ djihadiste transnational.
Le quatrième chapitre replace l’ascension de Daech dans le cadre plus large de la crise de l’État arabe. L’occupation américaine de l’Irak, la gouvernance confessionnelle instaurée après 2003 et la recomposition des loyautés tribales et sectaires ont constitué un environnement favorable à l’émergence de figures telles qu’Abou Moussab al-Zarqaoui, puis Abou Bakr al-Baghdadi. Bishara insiste sur le fait que la capacité de Daech à s’imposer tenait moins à sa cohésion organisationnelle qu’à la faiblesse des institutions étatiques qu’il affrontait. Ses ressources économiques – revenus pétroliers, fiscalité coercitive, contrebande et extorsion – apparaissent structurellement liées à l’expansion territoriale et à la poursuite du conflit armé.
Le cinquième chapitre, consacré à la vie sous Daech, déconstruit l’hypothèse d’un environnement sunnite intrinsèquement favorable à l’organisation. Loin de toute adhésion homogène, Bishara décrit des populations majoritairement contraintes à la fuite ou à la soumission sous l’effet combiné de la violence, de la coercition économique et de l’absence d’alternatives viables. La gouvernance de Daech reposait sur une violence extrême, la réduction de la charia à un dispositif punitif et un contrôle étroit de l’éducation, des pratiques sociales et de la moralité publique.
Enfin, le dernier chapitre analyse le corpus idéologique de Daech et ses modes d’appropriation des textes religieux. Bishara met en évidence le caractère intellectuellement superficiel de ce « nouveau djihadisme », fondé sur une mobilisation sélective et décontextualisée des sources islamiques, visant à monopoliser la légitimité religieuse. L’idéologie apparaît moins comme un système doctrinal cohérent que comme un instrument de mobilisation, de discipline et de domination dans un contexte de guerre prolongée.
Par son refus des explications mono-causales et son attention constante aux configurations sociales et politiques, ISIS: The March to Dystopia constitue une contribution majeure aux études consacrées à Daech. À l’heure où les analyses occidentales oscillent encore entre culturalisme, lecture idéologique et approche strictement sécuritaire, l’ouvrage de Bishara rappelle que l’organisation ne peut être comprise sans une analyse rigoureuse de l’effondrement de l’État, du sectarisme et des dynamiques de guerre en Irak et en Syrie. Il offre ainsi des outils analytiques précieux pour penser les formes contemporaines de la violence politique au Moyen-Orient.