Ils se présentent comme des ennemis irréconciliables. Pourtant, l’extrême droite européenne et l’islamisme radical se nourrissent l’un de l’autre, chacun trouvant dans les excès de l’autre de quoi conforter son propre discours.
L’extrême droite européenne et l’islamisme radical ne sont pas simplement des adversaires qui s’affrontent. Ils sont aussi, bien souvent, des partenaires de fait. Plus le discours de l’un se radicalise, plus l’autre gagne en force et en influence. Chaque fois que l’un commet un acte extrémiste, l’autre y trouve un argument précieux pour élargir sa base populaire et conforter son propre discours. Sous cet angle, on peut dire que le plus grand service rendu par les islamistes radicaux à l’extrême droite européenne est de lui fournir les preuves dont elle a besoin pour condamner collectivement les musulmans. En retour, l’extrême droite offre aux islamistes radicaux les exemples qui leur permettent de convaincre leurs partisans que l’Occident est, par nature, hostile à l’islam. Malgré leur hostilité déclarée, leur relation ressemble ainsi à celle de deux miroirs placés face à face : chacun renvoie à l’autre son propre reflet et lui fournit les raisons de continuer d’exister.
L’extrême droite européenne s’obstine à se présenter comme le dernier rempart face à la « menace islamique », tandis que les islamistes radicaux se posent en fer de lance contre « l’Occident islamophobe ». En apparence, les deux camps semblent engagés dans une guerre existentielle sans merci. Mais la réalité est plus complexe. Derrière le tapage et les invectives réciproques, une même mécanique est à l’œuvre : chacun se nourrit de l’autre et lui fournit les munitions politiques et idéologiques nécessaires à sa propre survie.
L’extrême droite européenne n’a pas besoin des millions de musulmans pacifiques qui travaillent, étudient, paient leurs impôts et participent à la vie publique. Leur existence constitue même un problème pour son discours, puisqu’elle contredit l’affirmation selon laquelle l’islam serait incompatible avec l’intégration. Ce dont elle a besoin, en revanche, c’est de ce prédicateur radical qui proclame son rejet de la démocratie, de ce jeune homme qui brandit le drapeau d’une organisation terroriste ou de ce prédicateur qui qualifie la société européenne de société mécréante. Ces figures servent l’extrême droite bien davantage qu’elles ne servent leur propre cause. Elles lui offrent un visage, des images et des mots pour donner corps à la menace qu’elle dénonce.
De leur côté, les islamistes radicaux n’ont aucun intérêt à voir prospérer une Europe plurielle et ouverte, ni les lois qui protègent les libertés individuelles et religieuses. Ils ont besoin de l’homme politique d’extrême droite qui réclame l’expulsion des musulmans, du journaliste raciste qui étend les crimes de quelques individus à toute une communauté, ou encore du parti qui présente les immigrés comme une menace démographique. De tels discours leur fournissent les arguments nécessaires pour convaincre les jeunes que l’Occident déteste les musulmans par nature et qu’il est impossible de cohabiter avec lui.
Il s’agit d’une relation de services réciproques, jamais déclarée. Chacun fournit à l’autre ce dont il a besoin : des images, des slogans, des incidents, des exemples à brandir. Plus la présence de l’un s’affirme, plus l’autre en tire profit. Il n’est donc pas exagéré de dire que les islamistes radicaux constituent le meilleur appareil de propagande de l’extrême droite européenne, tandis que celle-ci représente, à son tour, un puissant outil de recrutement pour les islamistes radicaux. Après chaque attentat terroriste commis en Europe, la popularité des partis racistes progresse. Et après chaque campagne d’incitation à la haine contre les musulmans ou chaque projet de loi les ciblant de manière sélective, les partisans du repli et de l’extrémisme gagnent du terrain dans certains milieux musulmans. C’est un cercle vicieux dans lequel les deux camps s’enferment, tandis que les citoyens ordinaires en paient le prix.
Si beaucoup s’étonnent que l’on puisse parler d’une convergence d’intérêts entre deux adversaires déclarés, l’histoire politique regorge pourtant de situations comparables. Depuis des années, on assiste à un rapprochement croissant entre une partie importante de l’extrême droite européenne et la droite israélienne. Le paradoxe est que certains de ces courants portent dans leur héritage politique un passé antisémite, ou ont été influencés par des idées nationalistes extrémistes nées dans des milieux qui leur étaient historiquement hostiles. Cela ne les a pourtant pas empêchés de nouer des relations politiques étroites lorsque leurs intérêts se sont rejoints. L’intérêt a pris le pas sur la doctrine, le pragmatisme sur la mémoire historique.
Aujourd’hui, un scénario comparable se reproduit, sous une autre forme, avec les islamistes radicaux. Il n’est pas nécessaire qu’il existe un accord secret ou une coordination directe entre les deux parties. Il suffit que chacune serve objectivement l’autre et lui fournisse les moyens dont elle a besoin pour se maintenir.
Cette convergence ne se limite d’ailleurs pas à l’exploitation de la peur et de la haine. Il existe entre les deux camps d’autres points communs, moins évidents. Tous deux reposent sur une vision simplifiée du monde, qui divise les êtres humains en camps fermés : nous et eux ; les croyants et les infidèles ; les enfants de la patrie et les envahisseurs ; la civilisation et la barbarie. Il n’y a guère de place, dans cette logique, pour les zones grises, le pluralisme ou les identités composites. L’être humain doit être réduit à une seule appartenance, religieuse ou nationale, et tout ce qui échappe à cette classification devient suspect.
L’un des paradoxes que l’on remarque moins est que les deux camps ne sont pas non plus totalement contradictoires sur le plan économique. La plupart des partis d’extrême droite européens, malgré leur discours populiste, ne proposent pas de projet économique révolutionnaire contre le capitalisme. Ils évoluent le plus souvent dans le cadre néolibéral dominant, auquel ils apportent quelques inflexions populistes. Il en a été largement de même pour les mouvements politiques islamistes lorsqu’ils se sont approchés du pouvoir ou y ont accédé. On n’a pas vu émerger de programmes économiques véritablement alternatifs, mais plutôt une large acceptation de l’économie de marché, de la privatisation et de l’ouverture économique.
Les expériences de l’islam politique dans plusieurs pays arabes ont montré que son combat principal ne portait pas tant sur le modèle économique dominant que sur les questions d’identité, de culture et de contrôle de l’espace public. De la même manière, l’extrême droite européenne ne mène pas son combat principal contre les inégalités sociales ou la domination du capital, mais contre les immigrés et les minorités. Dans les deux cas, une partie de la colère populaire est détournée des grandes questions économiques vers des conflits identitaires sans fin.
C’est pourquoi il paraît trompeur de parler d’un conflit absolu entre l’extrême droite et l’islamisme radical. Ce sont deux adversaires dans le discours, mais ils peuvent devenir partenaires dans leurs effets. Tous deux ont besoin de la peur, s’en nourrissent et l’exploitent. Tous deux gagnent en puissance à mesure que s’affaiblissent la confiance dans la citoyenneté et le pluralisme. Et tous deux prospèrent lorsque les gens finissent par croire que la coexistence est impossible et que le choc est inévitable.
Le plus dangereux, chez les islamistes radicaux, n’est donc pas seulement de dénaturer l’image de l’islam, mais aussi de fournir à ceux qui veulent s’en prendre aux musulmans les meilleurs arguments pour le faire. De même, le danger de l’extrême droite ne réside pas uniquement dans l’incitation à la haine contre les musulmans, mais aussi dans sa capacité à pousser certains d’entre eux dans les bras des extrémistes. Entre ces deux camps se perdent les voix de l’écrasante majorité des musulmans et des Européens qui souhaitent simplement vivre ensemble, dans le respect de la loi et de la réciprocité.