04/02/2026

Le projet national palestinien à l’épreuve des contextes arabe et international

Par Azmi Bishara
photo Forum annuel pour la Palestine
Forum annuel pour la Palestine © ACRPS, Doha, 2026

Dans son discours inaugural, Azmi Bishara, directeur général du Centre arabe de recherche et d’études politiques, revient sur les métamorphoses du projet national palestinien à l’épreuve des rapports de force régionaux et internationaux.
À l’heure de la guerre contre Gaza, de l’annexion rampante de la Cisjordanie et de l’effondrement du cadre d’Oslo, il interroge les conditions politiques, sociales et morales d’une refondation du combat palestinien, fondée sur la légitimité populaire, l’égalité et la justice.

Résumé du discours d’Azmi Bishara

 

Depuis plus d’une décennie, le Centre arabe de recherche et d’études politiques n’a cessé de revenir sur une question demeurée sans réponse stable : qu’est devenu le projet national palestinien, et quelle est aujourd’hui sa capacité à se maintenir comme horizon politique crédible ? Une conférence organisée en 2013, puis un colloque académique en 2015, avaient déjà tenté d’en cerner les contours et les impasses. Depuis, cette interrogation n’a cessé de hanter les débats du Centre et de son réseau académique.

Pourtant, jamais le moment n’a paru aussi sombre pour la reprendre. La guerre menée contre Gaza depuis octobre 2023 ne constitue pas seulement une séquence de violence extrême ; elle s’inscrit dans une tentative de liquidation politique du projet national palestinien lui-même. Cette offensive s’accompagne d’une annexion rampante de la Cisjordanie, d’une fragmentation durable du champ politique palestinien et d’une marginalisation croissante de la question palestinienne sur la scène internationale. C’est dans ce contexte de destruction matérielle et d’asphyxie politique que s’impose la nécessité d’un retour critique sur l’histoire, les transformations et les impasses du projet national palestinien.

Projet national et programme politique : une distinction fondamentale

Une confusion persistante traverse les débats contemporains : celle qui assimile le projet national palestinien à un simple programme politique. Or, un projet national ne se réduit ni à un catalogue d’objectifs ni à une stratégie conjoncturelle. Il repose certes sur un programme définissant des principes, des priorités et des orientations, mais il suppose surtout l’existence de forces sociales et politiques organisées, capables de porter ce programme et de lui conférer une légitimité nationale.

Des revendications peuvent être formulées dans un texte ou un discours sans pour autant constituer un projet national. Celui-ci n’existe que lorsqu’il s’enracine dans une adhésion populaire active, dans des structures représentatives et dans une reconnaissance collective de sa légitimité. C’est précisément cette articulation (entre programme politique, forces sociales et légitimité nationale) qui s’est progressivement fragilisée dans l’expérience palestinienne.

Un projet façonné par les rapports de force régionaux et internationaux

Plus que dans la plupart des mouvements de libération nationale, l’évolution du projet palestinien a été déterminée par son environnement régional et international. Dès l’origine, la question palestinienne s’est trouvée imbriquée dans le colonialisme européen, la « question juive » en Europe, puis dans les dynamiques propres au monde arabe après les indépendances : diversité des régimes, rivalités interarabes, usages politiques de la cause palestinienne.

À cette configuration s’ajoute la relation structurelle entre les États-Unis et Israël, d’abord dans le cadre de la guerre froide, puis dans celui de l’hégémonie américaine au Moyen-Orient. Cette dimension internationale n’a jamais été secondaire. Elle a pesé de manière constante sur la définition des objectifs palestiniens, sur les formes de lutte privilégiées et sur les conditions mêmes de reconnaissance, ou de négation, de la légitimité nationale palestinienne.

La lutte armée comme principe fondateur de la légitimité

Après la Nakba de 1948, la priorité des élites palestiniennes déplacées fut la préservation du peuple palestinien en tant que sujet historique et politique. La dispersion géographique – entre Gaza administrée par l’Égypte, la Cisjordanie annexée par la Jordanie, les camps de réfugiés dans les pays arabes et la minorité restée à l’intérieur des frontières de 1948 – rendait indispensable la création d’un cadre politique unificateur.

La fondation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’inscrivait dans cette logique, après l’échec des tentatives de faire valoir le droit au retour consacré par la résolution 194. À cette époque, la Palestine s’insérait dans un conflit arabo-israélien global et bénéficiait encore d’un consensus arabe officiel, malgré les rivalités internes au monde arabe.

La défaite de 1967 bouleversa profondément cet équilibre. L’occupation de l’ensemble de la Palestine historique et de territoires arabes supplémentaires permit aux organisations de lutte armée de s’imposer à la tête de l’OLP. La lutte armée fut alors élevée au rang de principe fondateur du projet national, consacrée dans la Charte nationale palestinienne et érigée en source centrale de légitimité politique.

Cette orientation s’inscrivait dans l’air du temps, marqué par les expériences de libération nationale en Algérie, au Vietnam ou en Amérique latine. Mais jamais la lutte armée ne fut véritablement évaluée à l’aune de sa capacité à atteindre les objectifs politiques proclamés. Elle acquit un statut quasi sacralisé, étroitement lié à la mémoire collective et à l’identité nationale, rendant toute révision critique politiquement coûteuse, voire suspecte.

De « la terre contre la paix » à la redéfinition du projet national

La guerre d’octobre 1973 constitua un tournant stratégique majeur. Elle ouvrit la voie aux accords de Camp David, à la sortie de l’Égypte du conflit et à la fin des guerres interétatiques arabes contre Israël. Le paradigme de « la terre contre la paix » s’imposa alors comme cadre de référence, y compris pour la question palestinienne, désormais réduite à la Cisjordanie et à la bande de Gaza.

L’invasion israélienne du Liban en 1982, qui mit fin à la présence armée palestinienne aux frontières de la Palestine, inaugura une nouvelle phase. Le centre de gravité de la confrontation se déplaça vers l’intérieur des territoires occupés, culminant avec la première Intifada de 1987. Celle-ci bénéficia d’un large soutien arabe et international et accompagna une transformation fondamentale du projet national : du mot d’ordre d’une autorité combattante transitoire à celui de l’État palestinien, puis à l’adhésion explicite à la solution à deux États, formalisée dans la Déclaration d’indépendance de 1988.

Avec les accords d’Oslo et la création de l’Autorité palestinienne, cette mutation fut achevée. La négociation devint l’outil central du projet national, sans véritables leviers, sous une tutelle américaine rapidement relayée par une tutelle israélienne directe.

Fragmentation du champ politique et projets concurrents

La fin de la première Intifada vit l’émergence d’un second projet, porté par le mouvement Hamas, fondé sur la lutte armée et une conception religieuse de la Palestine. Après 2007, la division politique et géographique entre la Cisjordanie et Gaza consacra l’éclatement du projet national palestinien en deux trajectoires concurrentes.

Cette fragmentation affaiblit durablement la légitimité nationale palestinienne et contribua à la marginalisation internationale de la cause. Pendant ce temps, Israël poursuivit l’expansion coloniale, le blocus de Gaza et la consolidation d’un régime de domination systémique.

Après le 7 octobre 2023 : une rupture historique

Le déclenchement de l’opération Déluge d’Al-Aqsa (7 octobre 2023) et la guerre d’extermination menée contre Gaza ont marqué une rupture décisive. L’ampleur de la destruction, le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël et la passivité d’une large partie de la communauté internationale ont dissipé toute illusion quant à la viabilité du cadre d’Oslo.

Ce qui se met en place relève désormais d’un régime de ségrégation institutionnalisée, combinant annexion de fait, enfermement démographique et déni systématique de droits : un apartheid de type israélien assumé.

Vers un nouveau projet national

Dans ce contexte, la libération nationale ne peut plus être pensée indépendamment de la lutte contre ce régime. Qu’elle débouche sur un État palestinien souverain ou sur un État démocratique unique fondé sur l’égalité civique, elle exige l’élaboration d’un nouveau projet national.

Celui-ci ne pourra émerger sans une volonté politique collective, des forces sociales organisées en Palestine comme dans la diaspora, et une réinscription du combat palestinien dans des valeurs universelles de justice, d’égalité et de dignité humaine. Aucun réalignement régional ou international, aussi favorable soit-il en apparence, ne saurait s’y substituer.