Depuis l’intervention militaire de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite en 2015, le Yémen est devenu un espace central de recomposition des rivalités régionales dans le Golfe. L’évolution du conflit révèle toutefois une divergence stratégique croissante entre Riyad et les Émirats arabes unis, dont les objectifs sécuritaires, politiques et économiques apparaissent de plus en plus incompatibles. À travers l’analyse des dynamiques régionales et des recompositions micro-politiques locales, cet article montre comment la crise de 2025 marque une rupture stratégique entre les deux alliés et transforme le Yémen en laboratoire d’un nouvel équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient, où rivalités interétatiques et logiques locales s’entremêlent durablement.
Depuis la prise de Sana’a par le mouvement houthi en septembre 2014, le Yémen s’est imposé comme l’un des théâtres les plus complexes des rivalités moyen-orientales contemporaines. La chute progressive de l’État yéménite, accélérée par l’effondrement du compromis politique issu de la transition post-2011, a ouvert la voie à une guerre multidimensionnelle mêlant conflit civil, intervention régionale et compétition géopolitique. L’intervention militaire menée à partir de mars 2015 par la coalition arabe[1] dirigée par l’Arabie saoudite, avec une participation active des Émirats arabes unis (EAU), visait officiellement à restaurer le gouvernement reconnu internationalement et à contenir l’expansion des Houthis, perçue comme un prolongement de l’influence iranienne.
Or, dix ans plus tard, le conflit a profondément reconfiguré les structures du pouvoir yéménite. Cette évolution est en partie imputable aux conceptions divergentes de l’équilibre stratégique défendues par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Tandis que Riyad a privilégié une approche sécuritaire de la situation yéménite, dictée par la porosité d’une frontière commune de près de 1 800 kilomètres, Abou Dhabi a investi, non sans opportunisme stratégique, dans la fragmentation du pays dès 2014. Son objectif prioritaire demeure le contrôle des nœuds maritimes stratégiques en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, en instrumentalisant, pour y parvenir, d’anciens clivages territoriaux hérités de la période coloniale[2].
Il convient de rappeler qu’en 2015, le Sud-Yémen a failli être intégralement reconquis par les Houthis. Pour les populations locales, cette offensive venue du Nord – menée par une alliance de circonstance entre l’ancien président Ali Abdallah Saleh et les Houthis – a été vécue comme une « seconde occupation », ravivant les traumatismes de la guerre civile de 1994. Ce sentiment d’invasion a agi comme un puissant catalyseur, provoquant une radicalisation du mouvement séparatiste et offrant aux EAU un terrain fertile pour structurer des relais locaux solides.
Aujourd’hui, le paysage institutionnel est marqué par une fracture nette : si les Houthis administrent le tiers occidental du territoire, où réside plus de la moitié de la population, les deux tiers restants subissent un affaiblissement chronique de l’autorité du gouvernement reconnu internationalement, basé à Aden. Dans ce vide régalien, des entités locales revendiquent désormais l’exercice du pouvoir sur la base d’identités régionalistes. Loin d’un retour à l’ordre étatique, le conflit a pérennisé une fragmentation territoriale et militaire durable, ainsi qu’une pluralité d’autorités fortement dépendantes de leurs parrains extérieurs.
L’année 2022 marque toutefois un tournant majeur dans le cours du conflit, avec la mise en place d’une trêve sous parrainage saoudien, médiation omanaise et supervision onusienne. Cette trêve, encore tacitement en vigueur, a entraîné une désescalade relative des affrontements entre les Houthis et les forces gouvernementales. Elle a été suivie d’un remaniement politique décisif, matérialisé par l’éviction du président Abd Rabbo Mansour Hadi et la création d’un Conseil présidentiel de commandement composé de huit membres, présidé par l’ancien ministre de l’Intérieur Rashad al-Alimi[3]. Le mouvement séparatiste, le Conseil de transition du Sud (CTS)[4], a intégré ce nouveau cadre institutionnel, traduisant à la fois une reconfiguration des dynamiques de pouvoir au sein d’un camp gouvernemental profondément fragmenté et une recomposition des équilibres d’influence régionale, sous l’effet des intérêts à la fois convergents et concurrents de Riyad et d’Abou Dhabi.
Mustafa Naji Aljabzi
Chercheur indépendant, titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université de Rouen (2025), ses travaux portent sur les mouvements islamistes yéménites, avec un focus particulier sur la socialisation des Frères musulmans, l’analyse des transformations idéologiques et politiques, ainsi que les logiques de socialisation politique dans le monde arabe. Ancien diplomate yéménite et chercheur dans le domaine des études sociales, il est titulaire d’une maîtrise de littérature francophone à l’Université Paris VIII (2004). Il s’est ensuite spécialisé dans l’administration publique et est diplômé de l’École nationale d’administration en France (2011), ainsi que d’un master 2 en géopolitique à l’Université Paris VIII (2016). Ses recherches portent sur les processus de transformation sociale et politique au Yémen. Il a produit plusieurs études prospectives, ainsi que des traductions intellectuelles, littéraires et historiques en français et en arabe.
Ce processus de recomposition trouve un point d’inflexion majeur à la fin de l’année 2025, lorsque l’affrontement politique et militaire indirect entre les deux capitales régionales marque un moment charnière. Le retrait contraint des Émirats arabes unis et l’affaiblissement brutal de leurs relais locaux dans le sud et l’est du pays signalent moins la fin de leur intervention que l’éclatement d’une coalition déjà fragilisée par des divergences structurelles. Cette séquence révèle ainsi l’émergence d’un nouvel équilibre conflictuel, dans lequel les anciens partenaires de la coalition redéfinissent leurs priorités stratégiques respectives à travers leurs relais locaux. Dès lors, cet article se propose d’examiner dans quelle mesure la crise de décembre 2025 au Yémen révèle une rupture stratégique durable entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et comment cette rupture contribue à redéfinir les équilibres du pouvoir, tant à l’échelle du Yémen qu’à celle de l’ordre régional.
Le Yémen comme révélateur d’une fracture stratégique au sein du Golfe
L’implication des Émirats arabes unis, initialement menée aux côtés de l’Arabie saoudite, est progressivement passée d’un engagement militaire direct et décisif à un investissement géostratégique ciblé au sein des centres de pouvoir du camp gouvernemental. Cette évolution traduit une divergence silencieuse, porteuse d’un conflit latent. Cette stratégie s’est d’abord matérialisée par l’implantation de supplétifs sécuritaires et militaires intégrés aux structures formelles de l’État. Parallèlement, Abou Dhabi s’est attaché à contrôler les atouts stratégiques du Yémen[5], en imposant une présence géopolitique à travers le contrôle de ports, d’îles et de points d’accès maritimes clés, leur permettant de superviser des voies de navigation internationales vitales[6]. Au détriment du gouvernement yéménite, les Émirats arabes unis ont ainsi massivement investi dans la construction de loyautés locales, notamment au sein du Conseil de transition du Sud (CTS) et des brigades salafistes des Géants (‘Amaliqa)[7], constituant des unités et des élites sécuritaires enracinées dans chaque gouvernorat méridional.
De la divergence tactique à la rupture stratégique
Contrairement à l’Arabie saoudite, qui cherche à préserver a minima les structures du gouvernement yéménite afin d’en maintenir la légitimité internationale, les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie fondée sur la fragmentation du territoire, visant à renforcer leur propre influence. Historiquement, le Yémen était perçu comme le « pré carré » exclusif de Riyad, limitant de facto la présence émiratie sur le terrain. Cette marginalisation antérieure est notamment illustrée par l’annulation, en 2012, du contrat d’investissement de DP World dans le port d’Aden[8] par un gouvernement issu de la transition post-2011 et incluant le parti al-Islah. Cette décision a été perçue comme un revers majeur par Abou Dhabi, dans la mesure où elle contrariait ses ambitions stratégiques dans les infrastructures portuaires de la région.
Pour les Émirats arabes unis, le conflit yéménite a constitué une opportunité de redéploiement stratégique. Leur approche repose sur une logique de contournement de l’autorité centrale, de marginalisation du gouvernement internationalement reconnu et de constitution d’un réseau d’influence structuré autour d’acteurs paramilitaires locaux progressivement institutionnalisés. Cette orientation a été justifiée par le discours de la lutte contre le terrorisme, mais également par une hostilité affirmée à l’égard des Frères musulmans, perçus par Abou Dhabi comme une menace idéologique et politique majeure[9]. Ainsi, les objectifs politiques et économiques des Émirats arabes unis ont progressivement supplanté les priorités essentiellement sécuritaires de l’Arabie saoudite, contribuant à approfondir une rivalité structurelle entre les deux partenaires.
Soucieuse de partager le coût humain, financier et politique de l’intervention, Riyad a longtemps toléré la montée en puissance de l’influence émiratie, évitant toute confrontation directe avec son allié régional — une posture perçue par certains acteurs yéménites comme une forme de complaisance. Par ailleurs, confrontée à l’enlisement de l’opération militaire, marqué par la résilience des Houthis et l’enracinement durable de l’influence émiratie dans le sud du pays, l’Arabie saoudite a progressivement privilégié l’ouverture de canaux de négociation politique avec les Houthis, afin de faciliter une sortie de crise et de sécuriser ses propres intérêts stratégiques.
Décembre 2025 : un point de bascule vers un rift saoudo-émirati au Yémen
La trêve conclue le 2 avril 2022 entre les Houthis et le gouvernement yéménite n’a pas produit la stabilisation escomptée. Elle a, au contraire, contribué à déplacer les lignes de fracture à l’intérieur même du camp anti-houthi. Les forces loyales à Abdrabbo Mansour Hadi, notamment originaires du gouvernorat d’Abyan, ont été progressivement marginalisées, tandis que le Conseil de transition du Sud, majoritairement enraciné dans le gouvernorat d’al-Dhale’[10] a vu ses prérogatives exécutives et politiques considérablement renforcées. Parallèlement, la feuille de route pour la paix, conduite de manière largement unilatérale par l’Arabie saoudite, envisageait un partage du pouvoir et des ressources avec les Houthis[11], au risque de compromettre à la fois les acquis politiques du CTS et les intérêts stratégiques émiratis au Yémen.
Le mois de décembre 2025 constitue, à cet égard, un moment charnière. Sous couvert de célébrations symboliques à Aden[12], e CTS a lancé une offensive militaire d’envergure vers l’est du pays, prenant le contrôle de vastes portions des gouvernorats du Hadramaout et d’al-Mahra. Cette progression, soigneusement préparée et soutenue sur les plans logistique et opérationnel par les Émirats arabes unis[13], a profondément modifié les équilibres territoriaux, au détriment du gouvernement yéménite reconnu.
Dans cette configuration, l’offensive du CTS apparaît comme une stratégie d’anticipation visant à neutraliser toute perspective de partage futur des ressources avec les Houthis et à imposer un fait accompli territorial. Elle traduit également le refus des Émirats arabes unis de voir le processus de paix piloté exclusivement par l’Arabie saoudite, au risque d’une marginalisation durable de leurs positions acquises. Riyad a rapidement perçu la menace que représentait cette avancée, tant en raison du bouleversement des équilibres dans les provinces orientales que du rapprochement des forces du CTS de sa propre frontière méridionale. L’Arabie saoudite a ainsi exercé des pressions sur le CTS afin d’obtenir son retrait, tandis que les Émirats arabes unis se sont abstenus de soutenir activement ces efforts diplomatiques. Durant cette période de fortes tensions, le silence stratégique d’Abou Dhabi, combiné à une posture de médiation de façade auprès de Aidarous al‑Zoubaidi[14], contrasté avec la fermeté croissante de Riyad, qui n’excluait plus le recours à des mesures coercitives[15].
La réaction saoudienne, culminant le 30 décembre avec des frappes aériennes visant des navires émiratis et accompagnée d’une déclaration d’une fermeté sans précédent du Conseil de commandement présidentiel yéménite, marque la fin d’une ambiguïté entretenue pendant plusieurs années. En qualifiant explicitement les actions du CTS d’acte de rébellion et en exigeant le retrait immédiat des forces émiraties, les autorités yéménites, sous l’impulsion décisive de Riyad, ont entériné une rupture politique désormais ouverte entre les deux puissances[16].
Divergence des trajectoires stratégiques saoudienne et émiratie
Dès 2015, les deux alliés ne partageaient pas une lecture commune de la menace. Pour l’Arabie saoudite, le conflit yéménite s’inscrivait avant tout dans sa rivalité avec l’Iran, faisant des Houthis l’ennemi principal. Les Émirats arabes unis, en revanche, ont rapidement fait de la lutte contre les Frères musulmans – incarnés localement par le parti al-Islah – une priorité stratégique, quitte à reléguer la question houthie au second plan. Au terme de cinq années de conflit, les régions du Sud, en particulier autour d’Aden, sont apparues comme une zone d’influence quasi exclusive des acteurs pro-émiratis, et donc sous le contrôle effectif d’Abou Dhabi.
Priorités sécuritaires divergentes et usages différenciés des acteurs locaux
Dès les premiers jours de l’intervention militaire au Yémen, un partage géographique des tâches s’est opéré entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les Émiratis ont concentré leur action sur les côtes yéménites, de Mukalla à l’est, en passant par l’installation gazière de Balhaf, puis le port d’Aden. Ils ont appuyé des opérations militaires le long du littoral, s’étendant jusqu’à Hodeïda à l’horizon 2019, sur la mer Rouge. Dans un contexte marqué par l’effondrement de l’armée yéménite après la prise de pouvoir des Houthis, les deux acteurs régionaux ont entrepris de structurer de nouveaux acteurs militaires locaux. Les Saoudiens, qui se sont longtemps appuyés sur des alliances plus traditionnelles, ont soutenu les forces armées relevant du ministère de la Défense yéménite, mais aussi des unités salafistes à Saada, sous le commandement du chef salafiste Radad al-Hashimi, tout en maintenant une présence militaire limitée. Ils ont également concentré leurs efforts sur leur frontière méridionale avec le Yémen, ainsi que sur la province pétrolière de Marib. À l’inverse, les Émirats arabes unis ont procédé à l’éviction progressive des hommes de l’ancien président Abdrabbo Mansour Hadi et au renforcement de leurs propres relais locaux, notamment séparatistes et salafistes.
À partir de 2019, un nouvel ordre de pouvoir s’est progressivement mis en place : les forces pro-saoudiennes y ont perdu leur influence, tandis que les forces pro-émiraties, en particulier le Conseil de transition du Sud (CTS), ont monopolisé le pouvoir, laissant une marge de manœuvre très réduite au gouvernement reconnu internationalement dans la capitale intérimaire. Ce déséquilibre portait les germes d’un désaccord stratégique ouvert.
Contrôle territorial, enjeux maritimes et retour saoudien à l’intervention coercitive
Dès la fin de l’année 2021, l’Arabie saoudite a cherché à réduire son exposition militaire directe, privilégiant la diplomatie et l’aide économique, en cohérence avec les orientations de sa Vision 2030. Cette posture prudente, perçue localement comme une forme de passivité, a facilité l’expansion de l’influence émiratie. Toutefois, cette prudence s’est accompagnée de mesures visant à contrer la stratégie émiratie au Yémen, notamment par le recours à des forces salafistes capables de contrebalancer l’hégémonie des relais émiratis. Riyad a ainsi contribué à la création et à l’emploi, à partir de 2022, de forces salafistes concurrentes du CTS, telles que le Bouclier de la Patrie[17] et les Forces de l’Urgence[18].
Le retournement de la fin de l’année 2025 marque cependant un retour assumé de Riyad à un interventionnisme plus ciblé. Cette instrumentalisation des forces salafistes, si elle a permis de contenir l’expansion séparatiste, comporte néanmoins des risques élevés de fragmentation sociale et de violences intra-sudistes. Elle pourrait également susciter de vives inquiétudes au sein du mouvement houthi, comme en témoignent les prises de position exprimées sur les réseaux sociaux par certains de ses dirigeants politiques[19].
Dynamiques micro-politiques des forces sunnites locales au Yémen face à l’escalade
L’escalade récente du conflit yéménite ne peut être comprise à travers la seule opposition entre les Houthis et le gouvernement internationalement reconnu. Elle révèle, à un niveau micropolitique, une recomposition des rapports de force entre acteurs sunnites locaux aux trajectoires idéologiques distinctes, mais aux espaces d’action partiellement superposés. Ces acteurs sont les forces salafistes, le parti al-Islah (branche yéménite des Frères musulmans) et le Conseil de transition du Sud (CTS). Nous soutenons que l’escalade actuelle fonctionne moins comme un moment de rupture que comme un accélérateur de dynamiques concurrentielles déjà installées, en particulier dans les espaces méridionaux.
Fragmentation idéologique et asymétries fonctionnelles entre salafistes et al-Islah
Les forces salafistes constituent un ensemble hétérogène, caractérisé par une forte implantation locale et une capacité militaire non négligeable, notamment dans les zones de Lahj, Abyan, Shabwa et Hadramaout. Leur efficacité militaire dans les combats contre les Houthis, sur plusieurs théâtres d’opérations, au sud comme à l’ouest du pays, semble indéniable. Cette efficacité ne s’est toutefois pas traduite par une affirmation politique autonome. Ces forces s’inscrivent plutôt dans une posture d’obéissance au projet séparatiste du CTS. Leur refus doctrinal de l’engagement partisan limite leur capacité à transformer leur capital militaire en pouvoir institutionnel[20]. Cette posture, loin de les marginaliser, les rend structurellement disponibles pour une instrumentalisation par des acteurs locaux disposant d’un agenda politique plus affirmé comme le CTS, ou encore par les acteurs régionaux.
Faute de ressources propres et d’ambition politique, les salafistes s’alignent successivement sur des dynamiques de parrainage régional. Initialement soutenues par les Émirats arabes unis, aujourd’hui en retrait relatif, ces forces ont progressivement rejoint le nouvel acteur régional dominant, l’Arabie saoudite. Elles contribuent à constituer un instrument permettant à Riyad de restreindre le rôle et la portée du CTS. C’est notamment grâce à l’appui de personnalités salafistes que l’Arabie saoudite est parvenue à imposer, depuis Riyad, l’autodissolution du CTS[21]. Leur rôle dans l’escalade actuelle demeure essentiellement fonctionnel : ces forces interviennent comme unités de combat disciplinées, mobilisées principalement dans une logique anti-houthie et, de manière indirecte, anti-Islah.
Cette reconfiguration du rôle hybride politico-militaire des salafistes du Sud tend ainsi à questionner les limites structurelles de la logique apolitique du salafisme. Ils apparaissent comme des acteurs de stabilisation locale à court terme. Cependant, l’absence de stratégie de domination territoriale durable constitue un facteur de fragilité à long terme.
Le parti al-Islah demeure, quant à lui, l’acteur sunnite le plus structuré sur les plans politique et organisationnel. Il combine des réseaux tribaux transversaux, une présence administrative en tant que partenaire du gouvernement et des capacités militaires. Son influence dans la province de Marib et, en partie, dans la ville de Taez – aux côtés des forces de Tareq Saleh positionnées à Moka – lui confère une centralité relativement stable dans les équilibres de pouvoir. Cette configuration fait toutefois d’al-Islah un acteur à la fois indispensable – dans la lutte contre les Houthis[22], dans l’équilibre politique et comme marqueur de multipartisme – et fortement contesté sur le plan idéologique.
Dans l’escalade actuelle, al-Islah adopte une posture défensive. Il est confronté à une double pression : militaire, face aux Houthis, et politique, face aux forces sudistes, salafistes et aux partisans de l’ancien président Ali Abdullah Saleh, tué en 2017. Sa difficulté majeure réside dans son incapacité à s’imposer comme un acteur hégémonique : son capital politique suscite une méfiance transversale, tant au niveau local que régional, ce qui limite sa capacité à construire des coalitions durables. Al-Islah incarne ainsi une forme de pouvoir intermédiaire : trop structuré pour être éliminé, mais trop clivant pour stabiliser un ordre politique consensuel. De surcroît, son inscription dans des réseaux régionaux suscite des inquiétudes supplémentaires, dans un contexte où les Frères musulmans font l’objet de désignations comme organisation terroriste par certaines puissances.
Le Sud comme espace de recomposition stratégique du pouvoir
Le CTS se distingue par la clarté de son projet politique et par sa capacité à territorialiser son autorité dans un contexte de vide institutionnel. En s’appropriant la rhétorique anti-frériste et la lutte contre le terrorisme, il est parvenu à marginaliser les réseaux d’al-Islah, notamment à Aden, en recourant à la coercition pour limiter leur présence. Son contrôle effectif sur Aden et sur plusieurs gouvernorats méridionaux repose sur un appareil sécuritaire relativement centralisé et sur une base sociale sudiste mobilisée autour de la revendication autonomiste. Cette configuration en fait un acteur difficilement éradicable, malgré les tentatives d’affaiblissement institutionnel dont il a fait l’objet. Toutefois, cette mobilisation pourrait se heurter à ses propres limites, en raison du caractère clanique et régionalisé de la hiérarchie du CTS[23].
Le CTS a longtemps adopté une stratégie d’accumulation graduelle du pouvoir, fondée sur la consolidation territoriale plutôt que sur une confrontation directe à l’échelle nationale. Son alliance tactique avec certaines forces salafistes lui permettait d’affaiblir al-Islah tout en répondant à une demande religieuse et idéologique locale, sans s’exposer à une conflictualité frontale prolongée. Cette stratégie demeurait toutefois conditionnée par une dépendance structurelle à l’égard des Émirats arabes unis, limitant son autonomie stratégique, en particulier dans les régions où l’identité sudiste apparaît plus fragmentée, comme le Hadramaout. Aujourd’hui, le CTS apparaît lui-même fragmenté. Son recours excessif à la coercition et certaines erreurs de calcul stratégique, notamment son expansion vers l’est, ont contribué à l’érosion progressive de sa légitimité et de son autorité.
Par ailleurs, le suivisme étroit du CTS, sous le leadership d’Aidarous al-Zoubaidi, à l’égard d’Abou Dhabi, ainsi que son alignement sur certaines orientations régionales émiraties, notamment dans le contexte du rapprochement avec Israël[24], ont pu fragiliser sa crédibilité auprès d’une partie de sa base sociale. Dans ce contexte, le recours aux forces salafistes apparaît également comme un moyen de préserver une forme de légitimité locale, en compensant l’érosion progressive de son autonomie politique.
L’interaction entre les forces salafistes, al-Islah et le CTS produit une configuration conflictuelle caractérisée par une escalade fragmentée et localisée. Loin de rechercher une victoire décisive, ces acteurs privilégient des stratégies d’érosion progressive des capacités adverses. Cette dynamique traduit l’existence d’une « guerre dans la guerre », où la compétition interne au camp gouvernemental devient un facteur structurant du conflit yéménite.
Alors que al-Islah et le CTS poursuivaient auparavant des logiques d’élimination mutuelle, les transformations récentes, largement influencées par l’Arabie saoudite, imposent désormais une coexistence contrainte entre ces acteurs. L’architecture actuelle de la recomposition, conduite sous l’impulsion de Riyad, conduit à une configuration dans laquelle aucun acteur n’a intérêt à l’élimination complète des autres. Chacun tire, en effet, une part de sa légitimité et de sa fonction de l’existence même de ses concurrents. L’escalade en cours entre les puissances régionales, accompagnée d’un rééquilibrage des acteurs locaux, opère ainsi comme un mécanisme de régulation conflictuelle piloté par l’Arabie saoudite, permettant une recomposition graduelle des rapports de force sans reconfiguration brutale de l’ordre politique, ni à l’échelle nationale ni au niveau régional.
L’analyse micro-politique des forces sunnites locales met en évidence une transformation du conflit, marquée par la primauté des dynamiques locales de pouvoir sur les logiques de victoire militaire globale. Dans cette configuration, la composante salafiste liée au CTS apparaît comme un acteur fonctionnel désormais central dans la structuration d’un ordre territorial alternatif, tandis qu’al-Islah conserve une centralité fragile et subalterne. L’escalade actuelle ne clôt pas le conflit ; elle en redéfinit les lignes de fracture, au profit d’une recomposition progressive plutôt que d’une résolution.
Conclusion
La séquence ouverte à la fin de l’année 2025 au Yémen ne marque ni la fin de la guerre, ni un retrait définitif des Émirats arabes unis, dont l’ancrage demeure assuré par un réseau dense de relais locaux. Elle révèle en revanche l’échec manifeste d’une alliance régionale fondée sur des objectifs stratégiques incompatibles. Si l’Arabie saoudite semble avoir remporté une victoire tactique en réaffirmant son influence au sein du camp gouvernemental yéménite, cette position reste fragile. Les Émirats arabes unis conservent en effet des réseaux politiques, militaires et économiques susceptibles d’être réactivés, y compris à travers des convergences d’intérêts indirectes avec les Houthis. Bien que leur positionnement demeure complexe, ces derniers apparaissent aujourd’hui affaiblis par les années de guerre, par les frappes américaines, ainsi que par les effets contraignants du rapprochement irano-saoudien engagé sous les auspices de Chine.
Par ailleurs, la conflictualité interne aux forces sunnites locales continue de structurer profondément les dynamiques du conflit, autour des rivalités opposant salafistes, al-Islah et le Conseil de transition du Sud (CTS). Cette configuration confirme la primauté des logiques de pouvoir locales sur les perspectives de victoire militaire globale. Dans cette configuration, les forces salafistes apparaissent comme les acteurs les plus avancés dans la mise en place d’un ordre territorial alternatif, tandis qu’al-Islah conserve une position centrale mais structurellement fragile, à la fois indispensable et contestée.
À l’échelle régionale, cette rupture contribue à une recomposition plus large des équilibres d’alliance, dans laquelle le Yémen apparaît moins comme une périphérie instable que comme un espace stratégique structurant, à l’intersection de la mer Rouge, de la Corne de l’Afrique et du Golfe. La crise yéménite confirme ainsi une évolution majeure : les conflits locaux du Moyen-Orient sont désormais indissociables des rivalités entre puissances régionales et des stratégies d’influence qu’elles déploient. Toute perspective de stabilisation durable suppose dès lors de reconnaître la nature profondément imbriquée de ces dynamiques, qui s’articulent simultanément à trois niveaux – local, national et régional – et dont l’évolution au Yémen constitue aujourd’hui l’une des expressions les plus révélatrices.
Notes :
[1] La coalition arabe, présidée – ou du moins co-présidée jusqu’au 30 décembre 2025 – par l’Arabie saoudite, a marqué à ses débuts un tournant important dans la coopération sécuritaire régionale. Elle incarnait une forme de multilatéralisme arabe, en grande partie informellement sunnite, destiné à faire face à ce que certains États percevaient comme un danger commun (chiite alliées à l’Iran) nécessitant une réaction collective. Cette coalition peut être appréhendée comme un point d’entrée pour une grille de lecture rationnelle d’un conflit à caractère confessionnel, structuré par la rivalité sunnite-chiite.
[2] Loin d’être une création ex nihilo des EAU, le mouvement sécessionniste est le produit de trajectoires historiques divergentes. Tandis que le Nord demeurait sous l’influence de l’imamat zaïdite et de structures tribales isolées, le Sud fut façonné par la présence britannique (1839-1967). À la différence des autres protectorats de l’Est, Aden, érigée en port cosmopolite intégré au commerce mondial, a vu naître une administration civile et un système juridique modernes, pourvus d’une vivacité urbaine et syndicale, se percevant comme distincts. Ce tracé colonial (Protectorat d’Aden) a forgé une « conscience sudiste » en fracture avec l’identité yéménite.
[3] Au sein de ce conseil créé le 7 avril 2022, on trouve quatre chefs de forces militaires formées et soutenues par les Émirats arabes unis : Aïdrous al-Zoubaidi chef du CTS (Dhale’a) ; Al-Bahsani, ancien gouverneur du Hadramout ; le salafiste Al-Mahrami, chef des Forces des Géants (Yaf’e–Aden) ; et Tareq Saleh, neveu de Saleh et chef des forces positionnées à Moka (Sana’a). En revanche, quatre autres membres sont considérés comme soutenus par l’Arabie saoudite : Rashad al-Alimi (Taez) ; Al-Arada, gouverneur de Marib, le pro Islah Abdullah al-Alimi Bawazir, proche du parti Al-Islah (Shabwa), ainsi que Mujalli, originaire de Saada.
[4] Le CTS est issu d’un mouvement protestataire sudiste à caractère séparatiste dont la composante imposante provient de Dhale’a. Il ambitionne de restaurer l’État qui existait avant l’unification du pays en 1990 tout en proclamant une identité antinomique de Yémen. Ce mouvement, crée en 2017 a créé de facto un pouvoir important en prenant le contrôle d’Aden en 2019, puis d’autres gouvernorats, entrant en rapports de force destructeurs avec le gouvernement yéménite malgré l’accord signé à Riyad en novembre 2019 qui l’a intégré au sein de gouvernement.
[5] On voit que ces relais militaires se positionnaient au long des côtes yéménites, depuis Mokha sur la mer Rouge, en passant par le détroit de Bab al-Mandeb et l’île stratégique de Perim, puis vers l’est, en incluant Aden, Belhaf et Moukalla dans le golfe d’Aden et la mer d’Arabie. En plus, une présence militaire émiratie se fait remarquée sur l’île de Socotra.
[6] Abdulwahab Al-Qassab, “Strategic Considerations of the UAE’s Role in Yemen”, Arab Center Washington DC, 9 mars 2018, https://arabcenterdc.org/resource/strategic-considerations-of-the-uaes-role-in-yemen/
[7] Les forces de Géants, puis nommées les forces de Géants sudistes, expérimentées et opérationnelles dans les combats contre les Houthis, constituent une des forces militaire formes et entrainées par les Emiratis, composée de salafistes dont le chef est le membres de Conseil présidentiel Al-Maharami. Elles ont joué un rôle cruciale dans les combats de Houdeida en 2019 contre les houthis.
[8] “Yemen’s Aden port to cancel DP World deal – official”, Reuters, 2§ août 2012, https://www.reuters.com/article/legal/government/yemens-aden-port-to-cancel-dp-world-deal-official-idUSL5E8JQ2ZX/
[9] “Eleonora Ardemagni, Uae’s military priorities in Yemen: Counterterrorism and the South”, ISPI, 28 Jul 2016, https://www.ispionline.it/en/publication/uaes-military-priorities-yemen-counterterrorism-and-south-15573
[10] Ces deux provinces du sud du Yémen représentent les pôles conflictuels du pouvoir dans le Sud et incarnent une guerre fratricide historique survenue en 1986 à Aden, dont les séquelles demeurent durables.
[11] Patrick Wintour, “Saudi Arabia makes peace proposal for Yemen after Houthi talks”, the Guardian, 10 avril 2023, https://www.theguardian.com/world/2023/apr/10/saudi-arabia-makes-peace-proposal-for-yemen-after-houthi-talks?CMP=share_btn_url
[12] “President Al-Zubaidi Witnesses Grand Military Parade by Southern Armed Forces in Celebration of 58th National Independence Day”, Southern Transitional Council, 30 novembre 2025, https://en.stcaden.com/posts/12575
[13] « L’Arabie saoudite accuse les Émirats d’actes “extrêmement dangereux” au Yémen », L’Expresse, 30 décembre 2025, https://www.lexpress.fr/monde/yemen-la-coalition-menee-par-ryad-dit-avoir-vise-des-armements-livres-des-emirats-pour-les-34KA3VTWIZBEXDL2XHHI2LJQWM/
[14] “STC Rejects Saudi Mediation to Withdraw from Hadramawt and Al-Mahra”, Yemen monitor, 14 décembre 2025, https://www.yemenmonitor.com/en/Details/ArtMID/908/ArticleID/158332
[15] “Au Yémen, l’Arabie saoudite met en garde les séparatistes contre toute action militaire”, France info, 27 décembre 2025, https://www.franceinfo.fr/monde/proche-orient/yemen/au-yemen-l-arabie-saoudite-met-en-garde-les-separatistes-contre-toute-action-militaire_7705219.html#xtor=CS2-765-[copy]-
[16] “Presidential Decree Calling for Withdrawal of UAE Forces from Yemen”, Official Website President Dr. Rashad Al-Alimi, 30 décembre 2025, https://presidentalalimi.net/en/news1466.html
[17] Dir’a al-Watan (en arabe) sont des forces salafistes entraine par les Saoudiens dont la formation a débuté début 2022 avec le soutien de l’Arabie saoudite. Leur créations a été officialisée en 2023, Ces forces sont désignées comme la « réserve du commandant suprême des forces armées ». Voir, « Forces du Bouclier de la Patrie du Yémen : Capacités, circonstances de formation et structure organisationnelle » (en arabe), Defenseline, 16 octobre 2024, https://defenseliney.com/posts/77
[18] Qowat al-Tawari’ (en arabe) Ces forces récemment formés par les Saoudiennes, sont positionnées à la frontière méridionale saoudiennes avec le Yémen, notamment face aux houthis.
[19] Dans un tweet sur son compte X, le 12 janvier 2026, Abdulmalek Al’ejri a averti contre l’utilisation excessive et le recrutement de salafistes par l’Arabie saoudite, qualifiant cette démarche d’erreur historique. https://x.com/alejri77/status/2010755169307316337?s=20
[20] Tout au long du mois de décembre dernier, alors que les préparatifs de la contre-offensive devenaient visibles, le débat émanant des milieux salafistes ne portait ni sur la défense du régime républicain, ni sur l’unité du pays, ni même sur des choix séparatistes, mais plutôt sur les paramètres et les contours de l’obéissance au détenteur du pouvoir (wali al-amr). Voir, « La guerre des fatwas occupe le devant de la scène dans le sud du Yémen… Qui possède la « légitimité divine » dans le conflit d’Hadramaout ?! » (en arabe), Almasdaronlin, 29 décembre 2025, https://almasdaronline.com/articles/334244
[21] Depuis Riyad, le secrétaire général du CTS, le salafiste Abdulrahman Jalal al-Subaihi annonce l’autodissolution de cette entité séparatiste. Voir, “Yemeni southern separatists in Riyadh announce disputed disbanding of STC”, Al Jazeera, 9 janvier 2026, https://aje.io/i2ylh8
[22] Khaled Al-Khaled et Adlene Mohammedi, « Au Yémen, de si précieux Frères musulmans », Le Monde Diplomatique, juin 2022, https://www.monde-diplomatique.fr/2022/06/AL_KHALED/64791
[23] Dès sa création, le CTS bénéficie d’un soutien du mouvement contestataire au sud depuis 1994, mais tire l’essentiel de sa popularité d’une présence concentrée autour d’Aden. Son noyau dur de mobilisation provient principalement des provinces au nord d’Aden, telles que Dhale’, Yafiaʿ et Radfan, où s’imposent des structures tribales et une forte vocation pour les métiers militaires. Aidarous a pris le contrôle du Conseil et y a placé ses proches et compagnons de route selon une matrice territorialisée, calculée en fonction du poids des forces militaires et de la volonté d’élargir l’influence du CTS vers l’est.
[24] “South Yemen would join Abraham Accords, says separatist leader Aidaros al-Zubaidi”, The Jerusalem Post, 25 septembre 2025, https://www.jpost.com/middle-east/article-868510