15/06/2026

L’école comme appareil idéologique : militarisation de l’éducation et formation du citoyen soumis en Égypte

Par Ahmed Abdelhalim
Par Breezze, via Adobstock

Que devient l’école lorsque les logiques militaires pénètrent l’espace éducatif ?
À travers l’exemple de l’Égypte contemporaine, cet article interroge les effets de la militarisation de l’enseignement sur la formation des citoyens, la place de l’esprit critique et la relation à l’autorité. En croisant théorie politique, sociologie de l’éducation et pédagogie critique, il montre comment l’école peut devenir un instrument de reproduction de l’ordre autant qu’un espace potentiel d’émancipation.

Les images d’élèves égyptiens en uniforme militaire, scandant des slogans patriotiques sous le regard d’agents de sécurité ou d’officiers, ne relèvent pas seulement de manifestations symboliques destinées à promouvoir la discipline ou le sentiment d’appartenance nationale. Elles invitent à s’interroger sur la conception de l’éducation portée par l’État, sur la définition de la citoyenneté qu’elle sous-tend et sur le rôle assigné à l’école dans la formation des consciences. Ces pratiques semblent en effet traduire une vision dans laquelle l’enfant est envisagé comme un futur citoyen devant être préparé à intégrer un ordre politique et social déterminé. Dans cette perspective, l’école n’apparaît plus uniquement comme un lieu d’apprentissage, de socialisation et de développement de l’esprit critique, mais également comme un espace où se construisent des dispositions, des comportements et des représentations jugés conformes aux attentes de l’autorité politique.

Cette problématique peut être abordée à travers le concept de « militarisation de l’éducation », entendu comme l’intégration de normes, de valeurs et de pratiques inspirées de l’institution militaire au sein du système éducatif. Au-delà de la simple présence de symboles ou de discours patriotiques, il s’agit d’un processus plus large de redéfinition de la relation entre individu et autorité dès les premières étapes de la socialisation. Dans ce cadre, des valeurs telles que la discipline, l’obéissance et le respect de la hiérarchie occupent une place centrale dans la définition du « bon citoyen ». L’éducation risque alors de devenir un instrument de formation du « citoyen discipliné », davantage orienté vers l’adaptation à l’ordre établi que vers le développement de l’autonomie intellectuelle, de l’imagination ou de la créativité.

Cette dynamique peut être replacée dans une histoire plus large des relations entre pouvoir politique et institution scolaire. Plusieurs régimes autoritaires du XXᵉ siècle, malgré des contextes historiques et des fondements idéologiques différents, ont accordé à l’école un rôle central dans la socialisation politique des citoyens. L’Union soviétique sous Staline, la Chine de Mao Zedong ou encore certains régimes nationalistes et baasistes du monde arabe ont ainsi fait de l’éducation un instrument privilégié de diffusion de normes politiques, de mobilisation collective et de construction d’une identité conforme au projet de l’État. Dans ces configurations, l’école ne se limitait pas à transmettre des connaissances : elle participait également à la formation de comportements, de loyautés et de représentations destinés à renforcer la cohésion du système politique. La discipline scolaire tendait alors à se rapprocher, symboliquement et parfois institutionnellement, des mécanismes plus larges de régulation et de contrôle exercés par l’État.

 

Ahmed Abdelhalim

Ahmed Abdelhalim

Écrivain et chercheur égyptien, il écrit sur les questions de sociologie politique et les études du corps. Il est l’auteur de six ouvrages, entre littérature et recherche, portant sur le corps, la prison, la société, la politique et l’exil.

À l’opposé de cette conception se situe la réflexion du pédagogue brésilien Paulo Freire, pour qui l’éducation constitue avant tout une pratique d’émancipation. Selon lui, la finalité du processus éducatif n’est pas de produire des individus conformes à un ordre établi, mais de développer leur capacité à comprendre de manière critique les réalités sociales et politiques qui structurent leur existence.

Freire a notamment formulé une critique approfondie de ce qu’il appelle le « modèle bancaire » de l’éducation. Dans ce modèle, l’élève est considéré comme un réceptacle passif dans lequel les connaissances sont déposées de manière unilatérale par l’enseignant. Une telle conception tend à limiter les capacités de réflexion autonome et de remise en question, en réduisant l’apprentissage à un processus de réception plutôt que de construction du savoir. L’éducation risque alors de contribuer à la reproduction des rapports de domination plutôt qu’à leur compréhension critique. C’est pourquoi Freire accorde une place centrale au dialogue, à la participation et à la réflexion collective, qu’il considère comme des conditions essentielles de l’émancipation individuelle et de la transformation sociale.

À partir de ce cadre théorique, cet article propose d’examiner le phénomène de la militarisation de l’éducation en Égypte à travers trois axes principaux. Il s’agira d’abord d’analyser les fondements intellectuels et historiques de la relation entre l’État et l’institution scolaire. Nous étudierons ensuite les effets psychologiques et sociaux de ces politiques sur le développement de l’enfant et sur la construction de l’identité civique. Enfin, nous nous intéresserons aux alternatives proposées par les approches critiques et émancipatrices de l’éducation, afin d’évaluer dans quelle mesure elles peuvent constituer une réponse aux logiques de militarisation et contribuer au renforcement de la participation, de la réflexion critique et de l’autonomie intellectuelle, considérées comme des composantes essentielles de toute éducation démocratique.

La militarisation de l’éducation et le contexte égyptien

La militarisation de l’éducation est souvent analysée comme l’un des mécanismes par lesquels les régimes autoritaires cherchent à structurer les relations entre l’État et la société. Elle se traduit par l’introduction de normes, de représentations et de pratiques inspirées du domaine militaire dans des espaces civils, en particulier au sein de l’institution scolaire. Dans cette perspective, l’école ne se limite plus à la transmission des savoirs ou au développement des capacités critiques ; elle participe également à la diffusion de comportements, de valeurs et de formes de socialisation conformes à une certaine conception de l’ordre politique[1].

Dans le contexte égyptien, la militarisation de l’éducation peut être définie comme l’intégration progressive de références, de symboles et de pratiques issus de l’institution militaire dans le système éducatif. Ce phénomène ne se manifeste pas uniquement par la présence de discours patriotiques ou de symboles nationaux. Il s’observe également dans l’organisation de la vie scolaire, des rituels quotidiens, des comportements corporels et des formes de discipline qui contribuent à renforcer les rapports hiérarchiques au sein de l’espace éducatif. Cette évolution s’inscrit dans une conception de l’État largement façonnée par le rôle historique de l’institution militaire depuis 1952, où la stabilité sociale est souvent associée à des logiques d’encadrement, d’orientation et de contrôle. Dans ce cadre, le citoyen tend à être envisagé moins comme un acteur autonome de la vie publique que comme un individu appelé à s’intégrer à un ordre politique préexistant.

Cette orientation s’est progressivement affirmée dans les politiques éducatives menées sous la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi. L’institution militaire y occupe une place croissante, tant sur le plan symbolique qu’organisationnel. Cette évolution se manifeste notamment à travers la restructuration de certains établissements scolaires selon des modèles inspirés du secteur militaire, mais également par la diffusion de discours valorisant les vertus de la discipline et de l’encadrement. En 2019, vingt-sept écoles techniques ont ainsi été transformées en écoles techniques militaires, illustrant le passage d’une présence essentiellement symbolique de l’institution militaire à une présence plus directement inscrite dans les structures éducatives elles-mêmes[2].

Parallèlement, plusieurs initiatives ont favorisé la diffusion de chants militaires et d’activités à caractère mobilisateur dans les établissements scolaires. Ces pratiques contribuent à familiariser les élèves avec les symboles et les représentations associés à l’institution militaire, présentée comme un acteur central de la cohésion nationale et de la stabilité de l’État[3].

Cette évolution apparaît également dans le discours officiel consacré à l’éducation et à la jeunesse. Les déclarations du président al-Sissi établissent fréquemment un lien entre la formation des nouvelles générations, la discipline collective et la capacité à relever les défis auxquels le pays est confronté. Si l’éducation est régulièrement présentée comme un levier essentiel du développement et de la modernisation, les politiques mises en œuvre témoignent également d’un rapprochement croissant entre les objectifs éducatifs et les impératifs de sécurité nationale[4]. Dans cette perspective, des notions telles que la formation, l’encadrement ou la discipline acquièrent une dimension politique particulière, en légitimant l’intervention de l’institution militaire dans des domaines traditionnellement considérés comme civils.

L’une des conséquences de cette évolution réside dans la transformation du rôle attribué à l’école. Celle-ci n’est plus seulement conçue comme un espace de transmission des connaissances ou d’apprentissage du débat, mais aussi comme un lieu de formation de comportements et de dispositions considérés comme souhaitables pour la stabilité de l’ordre social. L’institution scolaire participe alors à un processus plus large de socialisation politique, au cours duquel certaines représentations de l’autorité, de la citoyenneté et de l’appartenance nationale sont progressivement intériorisées[5].

Cette logique est perceptible dans certaines pratiques quotidiennes observées dans les établissements scolaires égyptiens. Lors de l’appel matinal, les élèves se rassemblent en rangs ordonnés, hissent le drapeau et entonnent collectivement l’hymne national. Au-delà de leur dimension cérémonielle, ces rituels contribuent à structurer l’espace scolaire autour de valeurs telles que l’ordre, la coordination collective et le respect de l’autorité. Plusieurs reportages et travaux journalistiques ont également documenté la diffusion de chants militaires dans les écoles et les universités égyptiennes, dans le cadre d’un environnement symbolique plus largement marqué par la valorisation des références militaires[6].

Ces évolutions soulèvent enfin la question de la conception de la citoyenneté promue par le système éducatif. Lorsque les qualités les plus valorisées deviennent la discipline, la conformité aux règles et l’intégration à l’ordre institutionnel, les dimensions participatives et critiques de la citoyenneté risquent d’être reléguées au second plan. L’éducation tend alors à être envisagée non seulement comme un moyen de transmission du savoir, mais aussi comme un instrument de formation de comportements adaptés aux exigences de stabilité politique. Dans cette perspective, la militarisation de l’éducation peut être analysée comme un processus durable de socialisation qui contribue à façonner les représentations de l’autorité, de l’ordre et de la participation au sein de la société.

L’école comme laboratoire de production de l’obéissance

Pour comprendre les fondements théoriques de la militarisation de l’éducation, il est nécessaire de revenir aux approches qui analysent l’école comme l’un des principaux mécanismes de reproduction du pouvoir dans les sociétés modernes. À cet égard, la réflexion du philosophe français Louis Althusser occupe une place centrale. À travers son concept d’« appareils idéologiques d’État » (Ideological State Apparatuses), il considère l’institution scolaire comme l’un des instruments les plus influents dans la formation des individus et dans la reproduction des structures sociales et politiques existantes[7]. Dans cette perspective, l’école ne constitue pas une institution neutre chargée de transmettre des connaissances. Elle participe également à la diffusion de normes, de valeurs et de représentations qui contribuent à la légitimation et à la pérennisation de l’ordre social.

Selon Althusser, l’institution scolaire joue un rôle déterminant dans la formation de la subjectivité des individus. À travers l’apprentissage des règles, des comportements attendus et des formes de discipline institutionnelle, elle contribue à définir ce qui est considéré comme un comportement socialement légitime. L’éducation moderne, y compris dans ses formes les plus civiques, participe ainsi à la socialisation des individus en les préparant à évoluer au sein d’un cadre politique et social donné. Toutefois, cette fonction tend à prendre une dimension particulière dans les régimes autoritaires, où l’école peut devenir un instrument privilégié de diffusion des valeurs officielles, de limitation des espaces de dissensus et de renforcement de l’adhésion à l’ordre établi.

L’analyse althussérienne permet également d’éclairer les effets de la militarisation de l’éducation. Dans ce contexte, la frontière entre ce qu’Althusser distingue comme les « appareils idéologiques d’État » et les « appareils répressifs d’État » tend à s’estomper. L’espace scolaire ne se contente plus de transmettre des normes et des représentations ; il intègre progressivement des pratiques, des symboles et des modes d’organisation empruntés à l’univers sécuritaire. La présence de références militaires, de formes de discipline inspirées de l’armée ou encore de rituels valorisant l’autorité participe ainsi à rapprocher l’institution éducative de logiques traditionnellement associées aux appareils de contrôle.

Cette évolution peut être interprétée à la lumière du concept d’« interpellation idéologique » développé par Althusser. Selon lui, les institutions contribuent à constituer les individus en sujets en les amenant à se reconnaître dans les catégories, les normes et les valeurs produites par l’ordre social. Dans le cadre d’une éducation militarisée, les pratiques scolaires ne se limitent donc pas à organiser la vie quotidienne des élèves ; elles participent également à la construction de certaines formes d’identité civique. Lorsque les élèves portent un uniforme militaire, prennent part à des slogans collectifs ou participent à des rituels fortement codifiés, ces pratiques contribuent à les inscrire symboliquement dans un univers où la hiérarchie, la discipline et l’intégration au collectif occupent une place centrale[8].

L’un des aspects les plus significatifs de ce processus réside dans l’articulation qu’il établit entre le corps et la conscience au sein de l’espace éducatif. Les comportements corporels – alignements, postures codifiées, gestes synchronisés ou cérémonies collectives – deviennent des vecteurs de socialisation aussi importants que les contenus enseignés. L’apprentissage ne concerne plus uniquement l’acquisition de connaissances ; il implique également l’incorporation de dispositions, de réflexes et de rapports spécifiques à l’autorité. Dans cette perspective, l’école peut être envisagée comme un lieu de production d’un « sujet discipliné », dont les comportements et les représentations sont progressivement ajustés aux normes valorisées par l’ordre institutionnel.

L’enjeu ne réside donc pas uniquement dans la présence de symboles militaires au sein de l’institution scolaire, mais dans leur capacité à façonner durablement les représentations de l’autorité, de la citoyenneté et de la participation. Lorsque les logiques de conformité et d’encadrement occupent une place prépondérante dans l’expérience éducative, les espaces consacrés à la réflexion critique, à l’autonomie intellectuelle et à la pluralité des points de vue tendent à se réduire. La militarisation de l’éducation peut alors être comprise comme un processus de socialisation qui contribue à produire des formes d’adhésion à l’ordre établi, en privilégiant l’adaptation aux structures existantes plutôt que le développement des capacités de questionnement, d’analyse et d’émancipation.

Dans cette perspective, l’école apparaît moins comme un simple lieu de transmission des savoirs que comme un espace où se construisent certaines dispositions politiques et sociales. La militarisation ne transforme pas uniquement les pratiques éducatives ; elle influe également sur la manière dont les individus apprennent à se situer par rapport à l’autorité, au collectif et à la participation civique. C’est en ce sens qu’elle peut être analysée comme un mécanisme de production du « sujet discipliné », au cœur d’un projet plus large de régulation des comportements et de structuration de la conscience sociale.

L’éducation dans les régimes totalitaires

L’institution scolaire a souvent occupé une place centrale dans les grands projets politiques visant à transformer la société et à façonner de nouvelles formes de conscience collective. Dans plusieurs régimes totalitaires du XXᵉ siècle, l’éducation a ainsi été investie d’une mission qui dépassait largement la transmission des savoirs. Dans l’Union soviétique sous Staline comme dans la Chine maoïste, l’école a été mobilisée comme un instrument de socialisation politique destiné à former des citoyens pleinement intégrés au projet idéologique porté par l’État. À travers les programmes scolaires, les organisations de jeunesse, les rituels collectifs et l’encadrement de la vie quotidienne, l’éducation participait à la diffusion des valeurs officielles et à la consolidation de l’identité politique promue par le régime[9].

Dans ces contextes, la fonction de l’école ne se limitait plus à l’acquisition de connaissances ou de compétences. Elle contribuait également à définir les cadres légitimes de pensée, d’expression et d’appartenance collective. L’espace scolaire tendait ainsi à réduire la place accordée au questionnement, à la divergence ou à la pluralité des interprétations, au profit de valeurs telles que la discipline, la conformité aux normes officielles et l’adhésion au projet politique dominant. Dans cette configuration, l’autonomie intellectuelle pouvait être perçue comme un facteur d’incertitude susceptible d’échapper au contrôle du pouvoir, tandis que la loyauté envers l’État et le collectif était présentée comme une expression privilégiée du patriotisme et de la citoyenneté.

Cette logique a trouvé une représentation particulièrement marquante dans le roman 1984 de George Orwell. À travers la description d’une société où le pouvoir contrôle la langue, la mémoire et la production du savoir, Orwell montre comment les institutions peuvent être mobilisées pour orienter les représentations collectives et limiter les capacités de pensée autonome[10]. Dans cet univers, la domination ne repose pas uniquement sur la contrainte directe ; elle s’exerce également à travers la définition des catégories de pensée et des formes légitimes de vérité. Cette réflexion éclaire les mécanismes par lesquels l’éducation peut, dans certains contextes autoritaires, contribuer à façonner les représentations du monde social et politique en réduisant l’espace accordé à la critique et au pluralisme.

Certaines évolutions observées dans le monde arabe témoignent de la persistance de logiques comparables, bien que dans des contextes historiques et politiques différents. Ainsi, plusieurs réformes éducatives présentées comme des démarches de modernisation ou de lutte contre l’extrémisme se sont accompagnées d’une redéfinition du contenu de l’enseignement civique et historique. En Égypte, par exemple, la révolution du 25 janvier a été retirée des programmes scolaires, dans le cadre d’une révision plus large des contenus éducatifs[11]. Ces transformations soulèvent la question des récits historiques et politiques que l’école choisit de transmettre, ainsi que du rôle qu’elle joue dans la construction de la mémoire collective et des formes légitimes de citoyenneté.

Plus largement, certaines politiques éducatives contemporaines semblent privilégier des modèles de socialisation centrés sur la stabilité, l’unité nationale et le respect de l’autorité. Dans ce cadre, l’accent mis sur la discipline, l’encadrement et la cohésion collective peut parfois se traduire par une réduction de la place accordée au débat, à la pluralité des perspectives ou à l’exercice de la critique. L’enjeu ne réside donc pas uniquement dans les contenus enseignés, mais également dans la manière dont l’école définit les comportements, les valeurs et les formes d’engagement considérés comme légitimes au sein de l’espace public[12].

L’éducation dans les régimes totalitaires ou dans les systèmes fortement marqués par des logiques autoritaires s’inscrit ainsi dans un projet plus large de socialisation politique. Il ne s’agit pas seulement de transmettre des connaissances, mais également de façonner certaines représentations de la citoyenneté, de l’autorité et de l’appartenance collective. Lorsque cette fonction devient prédominante, le risque est de voir l’école privilégier l’adaptation à l’ordre existant plutôt que le développement des capacités de réflexion autonome. Le patriotisme tend alors à être associé avant tout à la stabilité, à la discipline et à la loyauté envers les institutions, tandis que les dimensions participatives de la citoyenneté – débat, responsabilité civique, pluralisme et capacité de questionner le pouvoir – occupent une place plus marginale dans le processus éducatif.

Paulo Freire et la militarisation du « modèle bancaire »

Le pédagogue brésilien Paulo Freire propose un cadre théorique particulièrement fécond pour analyser les implications philosophiques et politiques de la militarisation de l’éducation. Sa réflexion repose sur une conception de l’enseignement comme pratique d’émancipation, fondée sur le dialogue, la conscience critique et la participation active des apprenants à la construction du savoir[13]. Dans Pédagogie des opprimés, Freire développe sa critique du « modèle bancaire » de l’éducation, dans lequel la relation pédagogique est réduite à un processus unidirectionnel : l’enseignant transmet des connaissances à des élèves considérés comme de simples réceptacles destinés à les recevoir. Dans cette configuration, le questionnement, l’échange et la réflexion critique occupent une place marginale, tandis que l’apprentissage tend à être conçu comme une accumulation passive d’informations.

Pour Freire, ce modèle pédagogique ne constitue pas seulement une méthode d’enseignement ; il reflète plus largement les rapports de pouvoir qui structurent les sociétés marquées par des formes de domination. La relation éducative reproduit alors une hiérarchie dans laquelle l’enseignant détient le monopole du savoir légitime tandis que l’élève est placé dans une position de réception et d’adaptation. La capacité à interroger les représentations dominantes, à remettre en question l’ordre établi ou à imaginer d’autres formes d’organisation sociale risque alors d’être affaiblie. L’institution scolaire peut ainsi contribuer à la reproduction de rapports sociaux existants en formant des individus davantage préparés à s’intégrer à l’ordre en place qu’à le questionner[14].

La militarisation de l’éducation peut être interprétée comme une forme particulièrement poussée de cette logique. Elle ne repose pas seulement sur la transmission de récits officiels ou de représentations valorisées par l’État ; elle agit également sur les comportements, les postures corporelles et les modes de socialisation. Les rituels collectifs, les alignements, les slogans ou encore l’organisation fortement hiérarchisée de l’espace scolaire participent à la formation simultanée du corps, du comportement et de la conscience. Dans un tel environnement, la conformité aux règles et l’exécution des consignes tendent à occuper une place plus importante que l’expérimentation, la discussion ou l’analyse critique.

L’enjeu dépasse donc la seule question des contenus enseignés. Il concerne également la manière dont les élèves apprennent à se situer par rapport à l’autorité, à la connaissance et à la participation collective. Lorsque la discipline devient la valeur centrale du processus éducatif, le risque est de voir l’apprentissage se réduire à l’acquisition de comportements conformes à des normes prédéfinies. L’enfant est alors davantage encouragé à s’adapter à un ordre établi qu’à développer sa capacité d’interprétation, de création ou de remise en question.

Face à cette conception, Freire défend une pédagogie fondée sur le dialogue, la participation et la problématisation du réel. Selon lui, l’éducation doit permettre aux individus de comprendre les structures sociales et politiques qui façonnent leur existence et de reconnaître leur capacité à agir sur elles. Le monde ne doit pas être présenté comme une réalité immuable à laquelle il faudrait simplement s’adapter, mais comme un espace susceptible d’être transformé par l’action collective et la réflexion critique.

L’opposition entre éducation militarisée et éducation émancipatrice renvoie ainsi à deux conceptions profondément différentes du rôle de l’école. La première privilégie l’encadrement, la conformité et l’intégration à l’ordre existant ; la seconde cherche à développer l’autonomie intellectuelle, la participation et la capacité de questionnement. Derrière cette divergence pédagogique se dessine un débat plus large sur la citoyenneté, la liberté et la place de l’individu dans la société.

L’impact émotionnel de la militarisation de l’espace éducatif

Les effets de la militarisation de l’éducation ne se limitent pas à la sphère idéologique ou politique. Ils concernent également le développement psychologique, émotionnel et social des enfants, en particulier durant les premières années de leur formation, lorsque se construisent les modes de perception, les repères identitaires et les relations à l’autorité. Or l’environnement militaire repose généralement sur une organisation fortement hiérarchisée, une discipline rigoureuse et une valorisation de la conformité comportementale. Ces caractéristiques peuvent entrer en tension avec certains principes pédagogiques qui accordent une place centrale à la curiosité, à l’expérimentation et à l’expression autonome.

Dans un contexte marqué par la militarisation de l’espace scolaire, l’école tend à privilégier des formes de socialisation fondées sur l’encadrement collectif, la standardisation des comportements et le respect des règles. Uniformes, cérémonies, chants collectifs ou rituels disciplinaires participent à la construction d’un environnement où l’accent est mis sur la cohésion et la conformité. Lorsque ces pratiques deviennent prédominantes, elles peuvent réduire les occasions offertes aux élèves d’exercer leur esprit critique, d’exprimer leurs singularités ou d’expérimenter des formes alternatives d’apprentissage.

Les approches pédagogiques inspirées de l’éducation émancipatrice reposent au contraire sur des méthodes interactives qui encouragent le dialogue, la résolution de problèmes, les mises en situation et la découverte collective du savoir. Ces pratiques favorisent le développement des compétences cognitives et émotionnelles en valorisant l’initiative, la coopération et la capacité de réflexion. À l’inverse, un environnement éducatif fortement structuré autour de l’obéissance aux règles et de la reproduction de comportements standardisés peut limiter l’apprentissage de la discussion, de l’argumentation et de la gestion constructive de la différence.

Cette question peut être éclairée par le modèle socio-écologique développé par le psychologue Urie Bronfenbrenner, selon lequel le développement de l’enfant est profondément influencé par les environnements sociaux dans lesquels il évolue[15]. Les recherches consacrées aux environnements fortement militarisés montrent que la rigidité institutionnelle et les exigences disciplinaires peuvent constituer des facteurs de stress psychologique pour les enfants et les adolescents. Lorsque certaines de ces logiques sont transposées à l’espace scolaire civil, celui-ci risque d’être perçu moins comme un lieu d’exploration et d’apprentissage que comme un espace d’encadrement et de contrôle comportemental[16].

Ces évolutions peuvent avoir des répercussions sur le développement émotionnel et social des élèves. Un climat éducatif principalement fondé sur la surveillance, la discipline coercitive ou la pression institutionnelle peut affaiblir certaines fonctions traditionnellement associées à l’école, notamment le soutien émotionnel, la confiance en soi et l’apprentissage progressif de l’autonomie. À long terme, la capacité des enfants à gérer les situations de stress, à développer leur assurance personnelle ou à prendre des initiatives peut s’en trouver affectée.

Plus largement, la militarisation de l’espace éducatif contribue à redéfinir les formes de citoyenneté valorisées par l’institution scolaire. Lorsque la discipline, la conformité et l’obéissance deviennent les principales qualités attendues, les dimensions participatives de la vie civique – autonomie, esprit critique, responsabilité individuelle et engagement collectif – risquent d’être reléguées au second plan. L’enjeu n’est donc pas seulement pédagogique ; il concerne également le type de rapport à l’autorité, à la société et à la citoyenneté que l’école contribue à construire chez les générations futures.

Vers une éducation émancipatrice

La critique de la militarisation de l’éducation conduit à réinterroger les finalités mêmes de l’institution scolaire et les conceptions de la citoyenneté qu’elle contribue à façonner. Dans cette perspective, les travaux de Paulo Freire offrent un cadre de réflexion particulièrement fécond en concevant l’éducation comme un processus d’émancipation fondé sur le dialogue, la participation et le développement de la conscience critique. La connaissance n’y est pas envisagée comme un contenu transmis de manière unilatérale d’une autorité vers un apprenant passif, mais comme une construction collective qui se développe à travers l’échange, la confrontation des points de vue et l’interprétation du monde vécu[17].[17]

Une telle conception transforme profondément la relation pédagogique. L’élève n’est plus considéré comme un simple récepteur de savoirs, mais comme un acteur à part entière du processus d’apprentissage. L’enseignant, de son côté, n’apparaît plus comme le détenteur exclusif de la vérité légitime ; il devient un médiateur qui accompagne la réflexion, stimule le questionnement et favorise la construction autonome des connaissances. Le dialogue acquiert ainsi une valeur centrale, non seulement comme méthode pédagogique, mais également comme principe démocratique permettant de reconnaître la capacité de chacun à produire du sens et à participer à la compréhension du monde social.

À l’inverse, les modèles éducatifs fondés principalement sur la contrainte, la discipline imposée ou la transmission verticale du savoir tendent à réduire la place accordée à l’autonomie intellectuelle et à la participation critique. Dans la perspective freirienne, l’enjeu fondamental de l’éducation n’est pas de former des individus adaptés à un ordre donné, mais de développer leur capacité à comprendre les réalités qui les entourent, à les interroger et, le cas échéant, à contribuer à leur transformation.

Cette orientation trouve un écho dans plusieurs expériences éducatives contemporaines. En Finlande, les réformes éducatives ont notamment accordé une place importante à l’apprentissage par projet, à la coopération entre disciplines et à la réduction du poids des évaluations standardisées[18]. Au Canada, diverses approches pédagogiques ont favorisé l’apprentissage participatif, le débat en classe et l’implication des élèves dans certaines dimensions du processus éducatif[19]. En Nouvelle-Zélande, plusieurs programmes ont mis l’accent sur l’apprentissage par l’enquête, l’expérimentation et l’articulation des savoirs avec les réalités sociales et culturelles des élèves[20]. Malgré leurs différences institutionnelles et historiques, ces expériences partagent l’idée que l’école doit contribuer au développement de la réflexion autonome, de la coopération et de la participation civique.

La pensée de Freire s’inscrit dans un ensemble plus large de traditions pédagogiques qui envisagent l’apprentissage comme un processus actif de construction du savoir. Son concept d’« éducation à la problématisation » repose sur l’idée que les connaissances se développent à travers le dialogue, l’enquête et la confrontation aux problèmes rencontrés dans l’expérience sociale. Cette approche est étroitement liée aux notions de « conscience critique » et de « conscientisation » (conscientização), qui désignent la capacité des individus à comprendre les structures sociales et politiques qui façonnent leur existence[21]. Elle rejoint également certains aspects du pragmatisme de John Dewey, qui relie l’apprentissage à l’expérience, ainsi que les travaux de Lev Vygotski sur la dimension sociale de la construction des connaissances[22].

Dans cette perspective, le rôle de l’enseignant évolue d’une fonction essentiellement transmissive vers une fonction d’accompagnement, de médiation et de stimulation intellectuelle. L’objectif de l’éducation n’est plus seulement l’acquisition de connaissances, mais également le développement des capacités d’analyse, de dialogue, de coopération et de jugement autonome. L’école devient alors un espace où les apprenants sont invités à interroger leur environnement social et politique, à développer leur compréhension du monde et à exercer pleinement leur citoyenneté.

À la lumière des analyses développées dans cet article, la question de la militarisation de l’éducation ne renvoie donc pas uniquement à la présence de symboles ou de pratiques inspirés du domaine militaire. Elle soulève plus largement la question du type de citoyen que l’école cherche à former et du rapport à l’autorité, au savoir et à la participation qu’elle contribue à construire. Entre un modèle privilégiant la conformité à l’ordre établi et un modèle visant le développement de l’autonomie intellectuelle, de la réflexion critique et de l’engagement civique, c’est finalement une certaine conception de l’éducation – et de la vie démocratique elle-même – qui se trouve en débat.

Notes :

 [1] « الرئيس السيسي عن تدريب معلمين في الأكاديمية العسكرية: بنساعد في بناء أجيال جديدة قادرة على مواجهة التحديات » [« Le président al-Sissi sur la formation des enseignants à l’Académie militaire : nous contribuons à former des générations capables de relever les défis »], Youm7, 26 septembre 2023. URL : https://bit.ly/4vNy9W7

[2] Isis al-Kachef, « عسكرة التعليم في مصر: تهميش مدنية المهمة » [« La militarisation de l’éducation en Égypte : la marginalisation de la mission civile »], Assafir Al-Arabi, 11 août 2022. URL : https://bit.ly/3S8bBAW ; Voir également : Zeinab Abul-Magd, Militarizing the Nation: The Army, Business, and Revolution in Egypt, New York, Columbia University Press, 2017.

[3] « وزارة التربية والتعليم: تعميم إذاعة نشيد الصاعقة “قالوا إيه” في الطابور الصباحي بالمدارس » [« Ministère de l’Éducation : généralisation de la diffusion du chant militaire Qalou Eih lors du rassemblement matinal dans les écoles »], émission Haza al-Sabah, chaîne Extra News, YouTube, 4 mars 2018. URL : https://www.youtube.com/watch?v=-6b-yAdRM7Y

[4] « حصاد 2019: التعليم توقع 13 بروتوكولًا جديدًا على مدار العام » [« Bilan 2019 : le ministère de l’Éducation signe treize nouveaux protocoles au cours de l’année »], Sada El-Balad, 24 décembre 2019. URL : https://www.elbalad.news/4106300

[5] Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État (Notes pour une recherche) », dans Positions (1964-1975), Paris, Éditions sociales, 1976.

[6] Ahram Online, « Egypt’s Public Universities Start Academic Year with New Tradition of Saluting the Flag », 17 septembre 2017. URL : https://english.ahram.org.eg/NewsPrint/277254.aspx

[7] Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État (Notes pour une recherche) », dans Positions (1964-1975), Paris, Éditions sociales, 1976. Voir également : Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

[8] Ellen Meiksins Wood, « Althusser’s Theory of Ideology », International Socialist Review, n° 99.

[9] BBC News Arabic, « آلاف الأطفال الأيتام الروس في “جيش شبيبة” بوتين » [« Des milliers d’enfants russes orphelins dans la “Jeunesse militaire” de Poutine »], 24 mars 2019. URL : https://www.bbc.com/arabic/world-47669277 ; Voir également : Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2002 [1951].

[10] George Orwell, 1984 (Nineteen Eighty-Four), Londres, Secker & Warburg, 1949.

[11] Al-Araby al-Jadeed, « المناهج المصرية تتخلص من “ثورة 25 يناير” » [« Les programmes scolaires égyptiens se débarrassent de la révolution du 25 janvier »], 24 février 2014. URL : https://bit.ly/4uxMncz

[12] BBC News Arabic, « حذف ثورة 25 يناير من بعض المناهج التعليمية في مصر يثير جدلاً » [« La suppression de la révolution du 25 janvier de certains manuels scolaires en Égypte suscite la controverse »], 2018.

[13] Abir Farah Amr et Afif Zeidan, « واقع التربية التحررية في جامعة القدس وفق أفكار باولو فريري من وجهة نظر طلبة الدراسات العليا » [« La réalité de l’éducation émancipatrice à l’Université Al-Qods à la lumière des idées de Paulo Freire : point de vue des étudiants de troisième cycle »], Revue arabe des sciences de l’éducation et de la psychologie, vol. 9, no 44, 2025, p. 687-714. URL : https://journals.ekb.eg/article_402637.html

[14] Henry A. Giroux, « Rethinking Education as the Practice of Freedom: Paulo Freire and the Promise of Critical Pedagogy », Policy Futures in Education. Voir également : Peter McLaren, Life in Schools: An Introduction to Critical Pedagogy in the Foundations of Education, New York, Routledge, 1989.

[15] Urie Bronfenbrenner, The Ecology of Human Development: Experiments by Nature and Design, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1979. Voir également : Teresa Stichick Betancourt et Kashif Tanveer Khan, « The Mental Health of Children Affected by Armed Conflict: Protective Processes and Pathways to Resilience », International Psychiatry, vol. 20, no 3, 2008, p. 317-328.

[16] Edward L. Deci et Richard M. Ryan, Self-Determination Theory: Basic Psychological Needs in Motivation, Development, and Wellness, New York, Guilford Press, 2017. Voir également : Diana Baumrind, « Effects of Authoritative Parental Control on Child Behavior », Child Development, vol. 37, no 4, 1966, p. 887-907.

[17] Paulo Freire, Pédagogie des opprimés (Pedagogy of the Oppressed), Paris, Maspero, 1974 (éd. originale : New York, Continuum, 1970).

[18] Finnish National Agency for Education, National Core Curriculum for Basic Education 2014, Helsinki, Finnish National Agency for Education, 2016.

[19] Council of Ministers of Education, Canada (CMEC), Canada’s Response to UNESCO Questionnaire on Education for Sustainable Development, Toronto, CMEC, 2014.

[20] Ministry of Education (New Zealand), The New Zealand Curriculum, Wellington, Learning Media, 2007.

[21] John Dewey, Democracy and Education. An Introduction to the Philosophy of Education, New York, The Macmillan Company, 1916.

[22] Lev Vygotski, Mind in Society: The Development of Higher Psychological Processes, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1978.