27/07/2026

Les guerres de la terreur

Compte rendu de l'ouvrage d'Azmi Bishara, ISIS: The March to Dystopia
Par Abdelwahab El-Affendi
couverture livre ISIS de Azmi Bishara

Dans ISIS: The March to Dystopia, Azmi Bishara propose une lecture historique, politique et théologique de l’État islamique qui rompt avec les interprétations simplificatrices. Replaçant le djihadisme dans le contexte des interventions étrangères, des crises des États arabes et de l’instrumentalisation de la religion, il montre que la violence de l’organisation est indissociable des bouleversements géopolitiques qui ont marqué le Moyen-Orient depuis la guerre d’Afghanistan. Cette recension revient sur un ouvrage majeur pour comprendre les origines et la trajectoire de l’État islamique, mais aussi les impasses de la « guerre contre le terrorisme ».

Cette recension a été publiée pour la première fois dans Critical Muslim, n° 58, printemps 2026, p. 237-246.

Un soupir de soulagement a parcouru le monde lorsque la « Coalition internationale contre l’État islamique », créée sous l’égide des États-Unis en septembre 2014 et forte de quatre-vingt-dix membres, a annoncé, à la fin de l’année 2017, la défaite de l’insurrection de l’État islamique en Syrie et en Irak. Pourtant, la coalition est toujours active : elle continue de recruter de nouveaux membres et de publier des communiqués sur ses opérations. Dans le même temps, des groupes affiliés à l’État islamique poursuivent leur implantation, de l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique de l’Est, en passant par l’Afghanistan et d’autres régions. À cela s’ajoutent les attentats qui continuent d’être perpétrés en Europe et aux États-Unis.

Plus préoccupant encore, le monde est aujourd’hui engagé dans une nouvelle série d’interventions américaines aussi hasardeuses que prévisibles dans leurs conséquences, cette fois à l’échelle mondiale. Or ce phénomène, qui tient à la fois du fléau, du fait social et de l’énigme politique, demeure indissociable des précédentes interventions militaires étrangères, principalement américaines. Les nouvelles aventures « coloniales » de Washington apparaissent ainsi d’autant plus incompréhensibles qu’elles semblent reproduire les conditions mêmes qui ont favorisé l’émergence de ce phénomène.

Les origines de l’État islamique remontent à l’occupation soviétique de l’Afghanistan en 1979 et au lancement du « djihad afghan », soutenu par l’administration Reagan. La défaite de la deuxième armée la plus puissante du monde face à une mosaïque de milices afghanes souvent rivales, dans l’un des pays les plus pauvres de la planète, constitua un tournant historique. Si la contribution américaine à cette victoire a souvent été exagérée, Washington s’est néanmoins fortement investi dans le soutien à cette « résistance », aux côtés de ses alliés musulmans, du Pakistan à l’Égypte en passant par les monarchies du Golfe. Les responsables américains ne cachèrent d’ailleurs pas leur fierté, voyant dans cet épisode une forme de « revanche sur le Vietnam ».

Comme l’explique Azmi Bishara dans ISIS: The March to Dystopia [1], le « djihadisme » est né de cette expérience afghane. Le terme désigne une nouvelle catégorie de militants islamistes ayant fait du combat armé une véritable spécialisation, acquise sur des théâtres d’opérations comme l’Afghanistan, l’Algérie ou la Bosnie. Si la majorité de ces vétérans regagnèrent leur pays après la guerre d’Afghanistan, souvent accueillis en héros et réintégrant une vie ordinaire, d’autres rejoignirent de nouveaux conflits ou engagèrent leurs propres campagnes armées, notamment en Égypte et en Algérie.

Un tournant décisif intervint toutefois en 1990-1991, lorsque l’Arabie saoudite accueillit un important contingent militaire américain dans le cadre de la guerre du Golfe destinée à mettre fin à l’occupation du Koweït par l’Irak. Cette présence coïncida avec les bouleversements provoqués par la première Intifada palestinienne, déclenchée en 1987, accentuant les tensions politiques dans la région. Les libéraux du Golfe espéraient que la présence américaine favoriserait une ouverture démocratique et commencèrent à réclamer des réformes. Les islamistes développèrent, de leur côté, leur propre discours réformateur. Les vétérans du djihad afghan, conduits par Oussama ben Laden — jeune militant issu de l’une des plus riches familles saoudiennes — s’associèrent eux aussi à ces revendications, en exigeant la fin de la présence militaire américaine.

Abdelwahab El-Affendi

Abdelwahab El-Affendi est recteur et président du Doha Institute for Graduate Studies, où il a auparavant dirigé le programme de politique et de relations internationales avant de devenir doyen de la School of Social Sciences and Humanities. Il a précédemment été chercheur au Centre for the Study of Democracy de l’Université de Westminster (1997-2015) et professeur invité dans plusieurs universités et centres de recherche internationaux, notamment à Oxford, Cambridge, Northwestern, au Christian Michelsen Institute (Norvège) et à l’International Institute of Islamic Thought and Civilization (Malaisie). Spécialiste de l’islam politique, de la démocratie et des conflits au Moyen-Orient, il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Genocidal Nightmares: Narratives of Insecurity and the Logic of Mass Atrocities (Bloomsbury, 2015) et After the Arab Revolutions: Decentring Democratic Transition Theory (avec Khalil Al Anani, Edinburgh University Press, 2021).

L’intervention américaine devint ainsi un puissant facteur de déstabilisation, au point d’aliéner une partie de ses anciens alliés du djihad afghan. La décision de Washington de maintenir durablement ses troupes en Arabie saoudite après la libération du Koweït cristallisa les oppositions. Depuis des siècles, une forte tradition religieuse s’oppose à une présence non musulmane durable dans la péninsule Arabique, y compris civile. Si les milieux traditionalistes saoudiens avaient accepté à contrecœur le déploiement américain tant que durait la guerre contre l’Irak, beaucoup s’élevèrent contre son maintien. Ben Laden alla jusqu’à proposer que ses propres combattants assurent eux-mêmes la défense du royaume. Son hostilité ne fit ensuite que s’accentuer. Sous la pression des autorités saoudiennes, Ben Laden s’installa au Soudan, où il investit notamment dans des activités agricoles. C’est là qu’il fonda un mouvement dissident salafiste, l’Organisation pour le conseil et la réforme.

Cette organisation publia plusieurs mémorandums et déclarations publiques adressés au gouvernement saoudien et aux oulémas, dénonçant la présence militaire américaine dans la « péninsule de Mahomet ». Elle cherchait à concurrencer les courants réformateurs plus modérés, qu’ils soient d’inspiration libérale ou islamiste. Si elle ne menaça jamais directement le régime saoudien et ne recourut pas à la violence contre lui, sa rhétorique trouvait un écho croissant au sein des milieux salafistes, notamment parmi les jeunes générations de l’establishment religieux. D’autres gouvernements de la région s’inquiétaient davantage encore de voir les entreprises de Ben Laden au Soudan servir de point de ralliement à des vétérans salafistes du djihad afghan, dont certains étaient accusés d’alimenter les violences en Égypte et en Algérie.

Le mouvement de Ben Laden, qui prendra plus tard le nom d’Al-Qaïda, ne bascula dans la violence qu’après son expulsion du Soudan vers l’Afghanistan, en 1996, sous la pression conjointe des États-Unis et de l’Arabie saoudite. Il est révélateur que les autorités soudanaises aient déconseillé cette expulsion aux Américains, faisant valoir qu’il était plus sûr de maintenir Ben Laden à Khartoum, où il pouvait être étroitement surveillé et tenu responsable de ses activités. Lorsque Washington insista malgré tout, Khartoum demanda où il convenait de l’envoyer. La réponse américaine fut lapidaire : « Cela nous est égal. »

L’invasion américaine de l’Irak, en 2003, permit à Al-Qaïda de s’implanter pour la première fois durablement dans le monde arabe en tant qu’organisation combattante. C’est dans ce contexte que naquit sa première branche irakienne. Bishara retrace avec une remarquable précision l’ascension de ce mouvement et les transformations qui l’ont conduit à devenir l’État islamique. Son ouvrage compte parmi les analyses les plus solides consacrées au sujet, notamment grâce à l’examen critique, particulièrement rigoureux, qu’il propose de la littérature existante.

L’originalité de ISIS: The March to Dystopia tient à la nature hybride de sa démarche. Au-delà d’une critique approfondie des récits dominants sur les origines, la nature et l’essor de l’organisation dite « État islamique en Irak et en Syrie » (ISIS), l’ouvrage propose une lecture articulant analyse sociopolitique, réflexion théologique et étude doctrinale. Bishara montre que la formation de l’État islamique s’est déroulée en trois temps : l’émergence du salafisme djihadiste, son articulation avec Al-Qaïda, puis la conquête territoriale. Chacune de ces étapes s’accompagne de conflits avec d’autres mouvements islamistes, en particulier ceux qui privilégient l’action politique pacifique, comme les Frères musulmans.

La rupture avec Al-Qaïda déboucha ensuite sur une guerre fratricide au sein du mouvement djihadiste. L’État islamique exigeait que toutes les organisations apparentées reconnaissent son autorité. Il se distinguait également d’Al-Qaïda par une caractéristique inédite : il fut le premier groupe djihadiste à contrôler durablement un vaste territoire situé dans des régions stratégiques. Les populations vivant sous sa domination, musulmanes comme non musulmanes, furent soumises à des conditions de vie particulièrement éprouvantes. La plupart cherchaient à fuir, mais les départs étaient sévèrement contrôlés. Seuls ceux qui pouvaient acquitter les sommes exorbitantes exigées aux postes de contrôle parvenaient à quitter les territoires administrés par l’organisation.

Cette réalité contredit l’idée selon laquelle les communautés sunnites auraient constitué un « incubateur » naturel de l’État islamique. Certes, certaines tribus irakiennes s’allièrent dans un premier temps aux groupes précurseurs de l’organisation afin de résister aux milices chiites soutenues par les États-Unis. Mais elles ne tardèrent pas à se retourner contre ces groupes et finirent par les chasser de leurs territoires.

L’ouvrage s’ouvre sur une analyse critique particulièrement fouillée de la littérature consacrée à l’État islamique. Bishara passe en revue l’abondance d’ouvrages et de commentaires publiés pour répondre à la demande croissante d’explications sur un phénomène qui fascinait autant les médias que les responsables politiques. Il soumet ensuite un corpus représentatif à un examen méthodique, depuis les essais sensationnalistes jusqu’aux études universitaires les plus solides.

Les ouvrages les plus polémiques présentent l’État islamique comme le « véritable visage de l’islam » et opposent volontiers la supposée « barbarie » de l’islam à la « tolérance chrétienne ». Quelques auteurs arabes développent une version plus nuancée de cette thèse en établissant un lien entre l’organisation et certaines traditions de l’islam. À l’inverse, nombre d’auteurs musulmans installés en Occident ont publié des ouvrages essentiellement apologétiques, cherchant avant tout à disculper l’islam de toute responsabilité.

Les chercheurs les plus rigoureux privilégient une approche historique et sociologique. Ils analysent l’État islamique comme un phénomène profondément moderne, dont l’essor s’inscrit dans le contexte de la crise des États arabes contemporains : autoritarisme, violence des régimes, effondrement institutionnel ou, à l’inverse, consolidation de pouvoirs particulièrement répressifs. Ils soulignent également le rôle de l’occupation étrangère, de l’hypocrisie des puissances occidentales à l’égard de leurs alliés régionaux et de la poursuite de l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Certains rapprochent encore l’État islamique des dynamiques propres aux guerres civiles contemporaines ou des formes de radicalisation politique qui ont marqué les mouvements révolutionnaires occidentaux des années 1960.

Bishara considère que les lectures apologétiques musulmanes constituent le miroir inversé des discours islamophobes occidentaux. Les unes comme les autres cherchent à innocenter leur propre camp. Selon lui, les auteurs musulmans tendent toutefois à multiplier les concessions et à éluder certaines questions essentielles. Comme toute religion, l’islam comporte des textes et des traditions qui peuvent être mobilisés pour légitimer la violence lorsqu’ils sont extraits de leur contexte. Il en va de même du christianisme et du judaïsme, dont certains éléments ont servi, à différentes époques, à justifier les croisades, les entreprises coloniales ou encore les violences de masse. Cela n’enlève rien au fait que l’immense majorité des musulmans rejette ces organisations et en demeure la première victime.

Si nombre de chercheurs adoptent une approche plus globale, c’est précisément parce qu’ils prennent en compte le contexte dans lequel s’inscrit l’essor de l’État islamique, notamment la violence extrême exercée par les puissances étrangères, leurs alliés régionaux et les régimes qu’elles soutiennent. Cette perspective permet de mieux saisir l’État islamique comme un phénomène moderne, global et transnational, tout en restant profondément enraciné dans des réalités locales.

Pour Bishara, l’État islamique ne peut être compris qu’en tenant ensemble ses dimensions sociales, politiques et religieuses. Aucune explication unique — qu’elle invoque la théologie islamique, l’histoire ou le salafisme — ne saurait rendre compte d’un phénomène aussi complexe. Ainsi, l’attrait exercé par l’organisation sur de jeunes musulmans, qu’il s’agisse d’Occidentaux de troisième génération ou de convertis récents, ne peut être expliqué par la seule fascination pour le salafisme ou pour des notions telles que le « califat ». Ce dernier demeure, dans l’islam contemporain, une idée largement marginale, y compris au sein des mouvements islamistes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’organisation s’est presque toujours présentée avant tout comme un « État ». En outre, la plupart de ses recrues possédaient une connaissance très limitée de l’islam, sans parler de sa théologie ou de son histoire. Bishara rappelle à cet égard qu’un groupe de jeunes Britanniques arrêtés alors qu’ils tentaient de rejoindre la Syrie transportait dans ses sacs à dos un exemplaire de Islam for Dummies.

Pour rendre compte de cette complexité, Bishara relève un défi particulièrement ambitieux. Il s’efforce de remettre en cause l’association presque automatique entre l’État islamique, l’islam dans son ensemble, le salafisme en particulier et, plus spécifiquement encore, Al-Qaïda. Ce faisant, il ne nie nullement les liens organisationnels et idéologiques qui unissent l’État islamique à Al-Qaïda, dont il est issu, ni son inscription dans la matrice salafiste-djihadiste. Au contraire, il les documente minutieusement à partir d’un vaste corpus de sources. Son objectif n’est donc pas de rompre artificiellement cette filiation, mais d’en montrer les limites explicatives.

Pour résoudre cette apparente contradiction, Bishara combine plusieurs démarches. Il soumet d’abord la littérature dominante à une critique serrée, avant de replacer l’essor de l’État islamique dans l’enchaînement de crises régionales et internationales qui ont rendu possible son émergence. Les soulèvements à caractère religieux, observe-t-il, ont été fréquents au Moyen-Orient au cours du siècle dernier, mais ils ont rarement connu le succès. Ce n’est que lorsque plusieurs facteurs se sont conjugués — fragilité des États, profondes fractures sociales, interventions étrangères et exacerbation du sectarisme — que certains mouvements ont pu atteindre l’ampleur acquise par l’État islamique. Le chaos politique, combiné à la concurrence entre groupes extrémistes, a créé un terrain propice à l’instrumentalisation de la religion et à sa brutalisation, permettant à l’insurrection de gagner des soutiens et de s’étendre territorialement.

L’une des contributions majeures de Bishara consiste à distinguer clairement le djihad, notion classique de la tradition islamique, du djihadisme, construction idéologique moderne qu’il considère comme la condition préalable à l’apparition d’organisations telles qu’Al-Qaïda et l’État islamique. À l’origine, le mot djihad désigne l’effort ou la lutte, qu’elle soit morale, spirituelle ou militaire. Dès les premiers siècles de l’islam, la notion de « grand djihad » renvoie au combat intérieur contre les passions et à l’effort accompli pour remplir ses devoirs religieux et sociaux. Lorsqu’il est question de lutte armée, le terme le plus couramment employé est qitāl (« combat »). Même lorsque djihad en est venu à désigner la guerre, celle-ci relevait avant tout d’une guerre défensive menée contre une agression extérieure. Dans l’arabe politique moderne, le mot désigne également la lutte contre le colonialisme ou pour la libération nationale.

Le terme djihadisme, en revanche, est un néologisme idéologique apparu avec l’émergence de militants ayant fait du combat armé une activité permanente, principalement dans les milieux salafistes. Le salafisme désigne un courant ultratraditionaliste qui prône un retour aux croyances et aux pratiques des premières générations de musulmans (al-salaf al-ṣāliḥ). Toute évolution ultérieure de la pensée islamique y est généralement considérée comme une innovation condamnable (bid’a). Cette tradition plonge ses racines dans l’école juridique hanbalite, fonthéâtrdée par Ahmad ibn Hanbal (780-855), avant d’être réactivée au XVIIIᵉ siècle par Muḥammad ibn Abd al-Wahhāb (1703-1792), dont la prédication se développa en alliance avec la dynastie saoudienne naissante.

Le rapprochement entre salafisme et djihad relève toutefois de circonstances historiques davantage que d’une nécessité doctrinale. Il résulte principalement du soutien apporté par l’Arabie saoudite à la stratégie américaine visant à affaiblir la présence soviétique en Afghanistan en armant les résistants afghans. C’est dans ce contexte qu’apparut le contingent dit des « Arabes afghans ». Militairement, ce groupe demeura très réduit — quelques centaines de combattants au plus fort de la guerre — et son importance stratégique fut limitée. Sa valeur fut avant tout 2020mbolique et propagandiste.

Parallèlement, le salafisme bénéficia de la répression menée par plusieurs régimes arabes nationalistes contre les mouvements islamistes modernes, au premier rang desquels les Frères musulmans en Égypte, mais aussi sous les régimes baasistes en Syrie et en Irak. De nombreux militants islamistes trouvèrent refuge dans les monarchies du Golfe, où ils furent progressivement influencés par les doctrines salafistes. Paradoxalement, ces mêmes régimes laïques favorisèrent parfois la diffusion de la littérature salafiste afin de contenir l’influence de l’islamisme politique organisé.

Bishara montre avec finesse comment la rencontre entre cette tradition salafiste et l’expérience afghane donna naissance à une forme inédite de militantisme : le salafisme djihadiste. Le concept classique de djihad fut progressivement détaché de son ancrage religieux traditionnel pour être intégré à un nouvel univers idéologique. Cette mutation fut favorisée par plusieurs facteurs, parmi lesquels la montée du sectarisme, nourrie à la fois par l’autoritarisme des États et par les interventions militaires étrangères en Irak, en Syrie et en Palestine.

C’est pourquoi, conclut Bishara, il est impossible de comprendre l’essor de l’État islamique « sans prendre en compte le contexte social, politique et culturel qui a favorisé l’émergence d’une organisation violente recourant aux textes religieux de manière profondément sélective et pragmatique pour orienter et justifier son action ». Ce qui constitue probablement la deuxième manifestation majeure du djihadisme (après La deuxième grande manifestation du djihadisme salafiste — après l’Algérie — fut l’apparition de l’État islamique en Irak (EII), né de la fusion d’un groupe djihadiste local avec Al-Qaïda.

Le noyau originel de l’organisation était constitué par Jamā’at al-Tawḥīd wa-l-Jihād (JTJ, « Groupe du monothéisme et du djihad »), fondé en Jordanie par Abou Moussab al-Zarqaoui en 1999, peu après sa libération de prison, où il avait purgé une peine de sept ans pour détention illégale d’armes. La même année, Zarqaoui se rendit au Pakistan dans l’intention de rejoindre le front tchétchène. Refoulé vers l’Afghanistan, il y rencontra Oussama ben Laden, qui l’aida à établir un camp d’entraînement près de Hérat destiné aux combattants arabes.

Les relations entre le groupe de Zarqaoui et Al-Qaïda furent dès l’origine étroites, sans jamais être totalement fusionnelles. Malgré leur coopération, les deux organisations divergeaient sur des questions doctrinales et stratégiques essentielles. Après l’intervention américaine en Afghanistan consécutive aux attentats du 11 septembre 2001, Zarqaoui et ses hommes trouvèrent refuge en Iran avant de gagner le nord de l’Irak.

L’invasion américaine de l’Irak, en 2003, offrit à Zarqaoui un nouveau terrain d’action. Son organisation rejoignit alors l’insurrection armée menée par d’anciens militaires et responsables du régime baasiste. À la fin de 2004, elle prêta officiellement allégeance à Al-Qaïda et prit le nom d’Al-Qaïda en Mésopotamie.

Cette alliance fut cependant conclue avec une certaine réticence par la direction d’Al-Qaïda, qui désapprouvait depuis longtemps l’extrémisme sectaire de Zarqaoui. Celui-ci multipliait les attentats indiscriminés contre les civils chiites irakiens et mettait en scène l’exécution particulièrement spectaculaire de ses prisonniers. Cette stratégie suscita non seulement l’hostilité d’une grande partie de la population irakienne, mais également celle de plusieurs figures majeures du salafisme djihadiste. Certains anciens mentors de Zarqaoui allèrent jusqu’à écrire à Ben Laden pour lui reprocher de cautionner de telles méthodes.

Les échanges internes entre responsables djihadistes, abondamment exploités par Bishara, révèlent une casuistique souvent déroutante. Pour justifier ses massacres de chiites, Zarqaoui soutenait qu’il fallait provoquer des représailles suffisamment brutales pour révéler aux sunnites la prétendue haine que leur vouaient les chiites. Selon lui, cette escalade confessionnelle contraindrait les sunnites hésitants à rejoindre son organisation. Ce raisonnement constituait d’ailleurs un aveu implicite : loin de soutenir massivement son mouvement, la majorité des sunnites refusait alors de s’associer à sa violence.

Les tensions s’aggravèrent encore lorsque Zarqaoui exigea que la branche syrienne naissante d’Al-Qaïda — future Jabhat al-Nosra (« Front du soutien ») — lui prête allégeance. Celle-ci refusa. Bien qu’elle n’eût pas encore rendu publique son affiliation à Al-Qaïda, elle bénéficiait déjà du soutien de plusieurs théoriciens influents du salafisme djihadiste ainsi que de la direction centrale de l’organisation, comme le montrent les correspondances internes citées par Bishara. L’un des apports les plus éclairants de son analyse réside dans la distinction qu’il établit entre deux logiques concurrentes : d’un côté, un djihadisme fortement enraciné dans les réalités locales ; de l’autre, le projet panislamique défendu par Al-Qaïda.

Autour de Zarqaoui, les dirigeants irakiens — parmi lesquels figuraient plusieurs anciens officiers baasistes et responsables des services de renseignement de Saddam Hussein — privilégiaient une stratégie centrée sur les rapports de force internes à l’Irak et sur l’exacerbation des clivages confessionnels. À l’inverse, la direction d’Al-Qaïda cherchait avant tout à préserver sa stratégie mondiale. Pour des raisons essentiellement pragmatiques, Ben Laden et ses proches souhaitaient éviter une confrontation ouverte avec l’Iran et les acteurs chiites susceptibles de devenir, à terme, des alliés objectifs contre les États-Unis. Dans les deux camps, les considérations idéologiques cédaient fréquemment le pas au calcul politique.

Ainsi, ce qui n’était au départ qu’un petit groupe djihadiste actif entre la Jordanie et l’Afghanistan devint progressivement une organisation dont l’identité se définissait autant par son anti-américanisme que par son antichiisme. Les mêmes mécanismes qui avaient favorisé l’essor d’Al-Qaïda après la guerre d’Afghanistan se reproduisaient en Irak. La présence militaire américaine, conjuguée au soutien accordé à des régimes autoritaires se présentant comme partenaires de la « guerre contre le terrorisme », contribua paradoxalement à renforcer les organisations djihadistes qu’elle prétendait combattre.

Dans le même temps, plusieurs alliés régionaux de Washington voyaient d’un très mauvais œil les ambitions américaines de faire de l’Irak un modèle démocratique pour le Moyen-Orient. La Syrie joua un rôle particulièrement ambigu. Son territoire servit de principal couloir de transit pour les volontaires djihadistes rejoignant l’Irak. Le régime alla jusqu’à libérer plusieurs centaines de prisonniers islamistes afin qu’ils participent à l’insurrection. Beaucoup sortaient des prisons syriennes après avoir subi des années de torture et aspiraient à se venger de leurs geôliers, désormais qualifiés d’« impies ».

L’ironie de cette situation est frappante. Plusieurs anciens responsables de l’appareil sécuritaire de Saddam Hussein, eux-mêmes spécialistes de la répression et de la violence carcérale, rejoignirent ensuite l’État islamique, où ils occupèrent des fonctions militaires et doctrinales de premier plan.

Les échanges entre dirigeants djihadistes dégénérèrent progressivement en une succession d’accusations d’apostasie, prélude à une guerre ouverte. Les témoignages divergent quant à savoir lequel de Zarqaoui ou de Ben Laden imposa finalement ses vues lors de leur rapprochement, mais tout porte à croire que le premier exerça une influence décisive. Les désaccords persistèrent jusqu’à la mort de Zarqaoui, tué par une frappe américaine en juin 2006. En public, Ben Laden et son adjoint, Ayman al-Zawahiri, ne cessèrent de célébrer les succès de Zarqaoui. En privé, leur correspondance révèle pourtant des critiques constantes à l’égard de ses méthodes.

Quatre mois après la mort de Zarqaoui, son successeur, Abou Omar al-Baghdadi, proclama la création de l’État islamique d’Irak (EII). Ben Laden salua publiquement cette initiative, même si l’organisation fut fortement affaiblie par le renforcement du dispositif militaire américain en 2007. Elle retrouva néanmoins progressivement sa capacité de nuisance à partir de 2009. Après la mort d’Abou Omar en 2010, Abou Bakr al-Baghdadi prit la tête de l’organisation et entreprit d’étendre ses activités à la Syrie. Les victoires militaires remportées des deux côtés de la frontière lui permirent, en 2014, de proclamer l’État islamique en Irak et en Syrie (EIIS), avant d’imposer par la force sa domination aux autres groupes djihadistes actifs sur le théâtre syrien.

L’État islamique engagea bientôt une véritable guerre idéologique contre Al-Qaïda et les principales figures du djihadisme international, allant jusqu’à soutenir qu’il n’avait jamais été le disciple de l’organisation de Ben Laden. Abou Bakr al-Baghdadi se proclama rapidement « calife », prétendant exercer l’autorité spirituelle et politique sur l’ensemble des musulmans. La polémique céda bientôt la place aux affrontements armés : à mesure que l’État islamique étendait son emprise sur le nord-est de la Syrie, le nord-ouest de l’Irak et les régions avoisinantes, les combats contre les organisations djihadistes rivales se multiplièrent.

Le rapport de forces s’en trouva profondément modifié. Afin d’éviter d’être absorbé par l’État islamique, le Front al-Nosra finit par annoncer publiquement son allégeance à Al-Qaïda. Ironie de l’histoire : Ben Laden en vint presque à apparaître comme le plus modéré des deux camps — le moindre mal, selon l’expression consacrée.

Ces affrontements fratricides montrent bien que le principal ressort de l’attraction exercée par l’État islamique ne résidait pas dans la théologie, même si celle-ci fournissait le langage de sa légitimation. Des organisations partageant une même doctrine salafiste-djihadiste s’entretuaient désormais au nom d’interprétations concurrentes de cette même idéologie. Le paradoxe allait jusqu’à conduire certains groupes à défendre ceux qu’ils désignaient pourtant comme leurs ennemis.

Al-Qaïda et l’État islamique partageaient une vision profondément excluante de la communauté musulmane et considéraient une grande partie des musulmans comme des hérétiques, les chiites occupant la première place dans cette hiérarchie de l’excommunication. Pourtant, Ben Laden et ses proches s’opposaient, pour des raisons strictement stratégiques, aux massacres indiscriminés de civils chiites perpétrés par l’État islamique, qu’ils jugeaient politiquement contre-productifs.

Comme l’écrit Bishara, ceux qui rejoignent ces mouvements — ces « nouveaux radicaux » — sont animés par « une haine profonde de l’injustice, de l’hypocrisie et de la corruption qui caractérisent les sociétés contemporaines, occidentales comme musulmanes, ainsi que par le désir de sacrifier leur propre vie pour les punir et s’en venger ». Le salafisme djihadiste, et plus encore l’État islamique, relèvent ainsi de « cette face obscure de la politique moderne : une anti-politique où la guerre se substitue à la vie politique, et qui constitue une réaction à la forme particulière de modernisation qu’ont connue les sociétés arabes et musulmanes ».

C’est précisément là que réside la principale force de ISIS: The March to Dystopia. Sans jamais minimiser le rôle de l’idéologie djihadiste, Bishara montre que celle-ci ne peut être dissociée du contexte politique qui l’a rendue possible. L’un des apports les plus remarquables de son ouvrage est d’analyser la genèse du djihadisme et la dégradation progressive de son univers moral sans jamais perdre de vue les crises qui continuent d’en alimenter le développement.

Sa critique du djihadisme est menée avec une remarquable rigueur intellectuelle. S’il reconnaît l’influence du salafisme dans la formation de cette idéologie, il rappelle également un fait souvent négligé : l’immense majorité des salafistes rejette explicitement des organisations telles que l’État islamique. L’écart entre l’islam traditionnel et les doctrines du djihadisme apparaît ainsi considérable. Plus encore, le détournement cynique des références religieuses au service d’objectifs politiques immédiats constitue sans doute l’une des caractéristiques essentielles de ces mouvements.

Bishara résume cette idée dans une formule particulièrement éclairante :

« L’une des conséquences les plus graves de l’idéologisation de la religion est sa dissociation d’avec l’éthique : la religion cesse alors d’être une exigence morale pour devenir une fin politique qui justifie tous les moyens et autorise le mépris de tout principe moral extérieur au groupe. »

Et parfois même à l’intérieur de celui-ci.

Bishara décrit ce travail critique sur les doctrines et les pratiques du djihadisme comme une véritable défense de la civilisation islamique. Selon lui, l’État islamique nourrit moins une hostilité envers l’Occident qu’un rejet de l’ensemble de la civilisation islamique dans sa richesse et sa diversité. Son projet vise d’abord les sociétés musulmanes elles-mêmes, leurs traditions intellectuelles, leurs pratiques religieuses et leur pluralisme historique.

Dans cette perspective, la véritable « guerre des civilisations », pour reprendre la formule célèbre, ne se joue pas entre l’islam et l’Occident. Elle traverse chacune des civilisations de l’intérieur. C’est là qu’elle s’est toujours jouée, et c’est là qu’elle continue de se jouer aujourd’hui. Combattre l’État islamique revient donc, selon Bishara, à défendre la civilisation islamique elle-même.

On pourrait ajouter : à défendre plus largement la civilisation tout court. Car les violences commises quotidiennement par les grandes puissances, ainsi que par leurs alliés autoritaires, finissent par donner à la « guerre contre le terrorisme » les traits d’une véritable guerre de la terreur.

[1] Azmi Bishara, ISIS : The March to Dystopia, Bloomsbury Publishing, New York, 2025