Que révèle la notion de dignité sur les révoltes arabes contemporaines ? À rebours des lectures centrées sur les seuls événements ou enjeux géopolitiques, cet ouvrage collectif explore les trajectoires individuelles, les émotions et les formes ordinaires de résistance afin de restituer les expériences sociales qui nourrissent les mobilisations dans les mondes arabes méditerranéens.
Cet ouvrage collectif est issu du projet DREAM (Drafting and Enacting the Revolution in the Arab Mediterranean), un programme de recherche consacré aux résistances et aux dynamiques révolutionnaires dans les mondes arabes méditerranéens. Dirigé par Leyla Dakhli, historienne, chercheuse au CNRS et responsable du projet DREAM, et par Laurence Dufresne Aubertin, docteure en science politique et lauréate du Prix Michel Seurat en 2019, il entend renouveler l’étude des révoltes en replaçant la notion de dignité au cœur de l’analyse.
Longtemps reléguée au second plan dans la littérature abondante des révolutions arabes des années 2010, la dignité est ici envisagée comme le principe fondateur de toute revendication. Les différentes contributions la présentent non comme un objectif de lutte, mais comme l’essence même de la révolte. Leyla Dakhli et Laurence Dufresne Aubertin la définissent comme « la capacité d’avoir, de se battre pour et de revendiquer une vie « bonne », c’est-à-dire digne d’être vécue » (p. 10). Plus qu’une histoire des événements révolutionnaires, Les révoltes de la dignité propose ainsi une histoire des expériences de la révolte, attentive aux trajectoires individuelles, aux formes ordinaires de résistance et aux conditions sociales qui rendent possible le passage à l’action collective. Les récits moraux et émotionnels, individuels comme collectifs, y sont envisagés comme les moteurs de mobilisations qui s’inscrivent dans le temps long.
Structuré en trois temps — trajectoires, moments et situations —, l’ouvrage articule expériences vécues et dynamiques de rejet de l’indignité, afin de montrer que ces parcours engagés ne relèvent pas de cas isolés. Sont ainsi mis en évidence les liens entre l’intime, le quotidien et la perception de la révolution, invitant à lire les révoltes arabes méditerranéennes dans la continuité d’une temporalité longue, amorcée dès les années 1950.
Croisant microhistoire, histoire des sensibilités et analyse des rapports entre l’intime et le politique, la méthodologie s’appuie sur un corpus d’archives et d’enquêtes de terrain, afin d’explorer ces « espaces interstitiels du politique ». En mobilisant la notion de « terrains de vie » empruntée à Bruno Latour, les auteurs analysent les seuils émotionnels et politiques qui poussent à l’action. L’une des principales originalités de l’ouvrage réside dans la réalisation de « cartes sensibles » — dans chaque chapitre —, permettant de restituer les trajectoires, espaces de lutte et expériences émotionnelles des personnes étudiées.
Partie 1 : Les trajectoires des révoltés
Dans le premier chapitre, Laurie Merigeaud propose d’étudier les révoltes à travers le parcours migratoire de Hammed, exilé ivoirien arrivé en Tunisie en 2011, de son expulsion du camp de Choucha jusqu’à la corniche de La Marsa. L’autrice s’intéresse à sa lutte pour accéder à ses droits de réfugié, mais aussi à sa résistance face aux refus successifs : déboutement, retour au pays d’origine ou maintien dans une situation indigne. Ce parcours illustre la manière dont la dignité se recompose au gré des espaces de transit et des statuts administratifs précaires.
Laurence Dufresne Aubertin se concentre dans le deuxième chapitre, sur les demandeurs de logements sociaux en Algérie et leur engagement pour obtenir des conditions d’habitat dignes. Elle envisage les salles d’attente des agences administratives comme de véritables espaces de lutte pour le droit au logement, où certains Algériens expriment leur indignation face à l’attente, tout en continuant de fréquenter ces lieux, où demeure possible la projection d’une vie meilleure. L’autrice montre ainsi que l’attente elle-même devient un espace politique.
Kinda Chaib s’appuie ensuite sur des archives familiales et militantes pour retracer le parcours d’Ali (1947-1973), l’un des fondateurs du Mouvement révolutionnaire socialiste libanais. Elle cherche à comprendre les origines de son engagement, qu’elle situe dans les injustices sociales, économiques et politiques liées à sa situation familiale — fondée sur la culture du tabac au Sud-Liban — et dans le contexte de l’installation progressive des Palestiniens exilés au Liban.
Leyla Dakhli consacre le quatrième chapitre aux « femmes collatérales », des militantes tunisiennes des années 1960 à 1980. À travers le portrait de trois d’entre elles, elle interroge les formes discrètes de militantisme qui s’expriment dans le soutien et le soin apportés à leurs maris incarcérés. En marge des récits historiques dominants, ce chapitre montre que ces femmes, souvent reléguées au second plan, participent pleinement à la lutte pour la libération comme à leur propre émancipation, en articulant sans cesse l’intime et le politique.
Partie 2 : Les moments de lutte
Dans le cinquième chapitre, Mélanie Henry revient sur les manifestations égyptiennes de 1946, 1977 et 2011, qu’elle met en parallèle afin de saisir les changements de seuils de la révolte. À travers l’histoire révolutionnaire de la ville racontée par les civils, l’autrice montre que les ponts, disputés entre manifestants et forces de l’ordre, deviennent des espaces de lutte où le franchissement des infrastructures matérialise le franchissement des seuils sensibles de l’insurrection.
Arwa Labidi propose ensuite une lecture alternative des affrontements du 26 juillet 1978 à Tunis et dans sa banlieue, afin de mettre en valeur la « dignification des individus ordinaires dans la révolte » (p. 24). Elle s’intéresse au soulèvement des jeunes des quartiers populaires tunisois lors de cette journée marquée par une violente répression de l’armée, au cours de laquelle plusieurs manifestants ont perdu la vie.
Dans le septième chapitre, Leyla Dakhli et Inès Delpuech se consacrent au quartier stigmatisé de Jbal Thammar, dans la banlieue de Tunis, ainsi qu’aux émotions de ses habitants lors des révoltes survenues entre 1984 et 2011. Les autrices montrent comment ces « enfants de la montagne rouge » (oulad al-jbal) se sont sentis légitimes à revendiquer leur dignité en réinvestissant leur quartier comme espace politique à part entière. Ce chapitre met ainsi en évidence le lien entre espace marginalisé et légitimation de la parole politique.
Face à la déception ressentie par certains militants à la suite des mobilisations algériennes de 2011, Layla Baamara se penche sur l’une des « petites victoires » de ces soulèvements : la manifestation étudiante du 12 avril 2011. Elle montre comment les participants ont franchi divers seuils de la révolte en investissant l’espace public, retrouvant ainsi une forme de dignité à travers leur engagement.
Partie 3 : Les situations de résistance
Waël Ali et Simon Dubois s’intéressent quant à eux à l’imprimerie comme moteur de l’activisme clandestin sous la dictature d’Hafez al-Assad. Hors de portée de l’État, le lieu d’impression et les publications qui en résultent – tracts et revues diffusés notamment en prison –, suscitent chez les militants des sentiments de fierté liés à leur engagement secret. Cette analyse est confirmée par leur enquête menée auprès d’un ancien membre du Parti de l’action communiste, qui met en lumière un parallèle avec la transmission du récit militant clandestin via l’expérience partagée de l’incarcération.
Candice Raymond retrace ensuite l’histoire du Centre de recherches de l’OLP à Beyrouth entre 1965 et 1982 afin de montrer que ses activités intellectuelles militantes ont joué un rôle majeur dans la transmission des savoirs relatifs à la lutte pour la libération nationale, dont se sont emparés les fedayins. L’apport principal de ce chapitre réside dans l’idée que ce centre de production de connaissances, d’archives et de publications a contribué à la quête de dignité des combattants palestiniens par la diffusion de savoirs militants.
Le onzième chapitre, écrit par Chloé Nejma Rondeleux, est consacré au Mouvement des journalistes algériens. Face à la fragilisation de la liberté d’expression, ce mouvement s’est particulièrement illustré lors des mobilisations d’octobre 1988 en Algérie, en organisant collectivement une profession autour d’une même cause. Cette mobilisation met en lumière la coopération entre journalistes engagés dans la défense de conditions de travail dignes.
Enfin, Dunia Al-Dahan étudie le Centre Al Bustan, atelier et centre culturel syrien, afin de mettre en évidence la résistance artistique des militants en 2011. Face à la répression des manifestations par le régime syrien et ses milices, des formes alternatives de lutte se sont développées, notamment par le biais de la création artistique. La protection du Centre Al Bustan, devenu un « lieu de rencontre de partisans de la Révolution », en constitue un exemple particulièrement révélateur.
Le dernier chapitre, signé Nayera Abdelrahman Soliman, s’appuie sur une autoethnographie de son propre parcours migratoire entre l’Égypte et l’Europe, ainsi que sur celui de son époux, pour approfondir la notion de ghorba, entendue comme un sentiment d’aliénation et de nostalgie du familier, en lien avec la quête de dignité. Pour les deux protagonistes de cette expérience, la dignité repose sur le sentiment de sécurité de leur corps, de leurs valeurs et de leur liberté d’expression. L’autrice invite ainsi à interroger la fragilité de la dignité, y compris dans un contexte relativement « libre » comme celui de la vie en Europe, où peut néanmoins ressurgir le sentiment de ghorba.
Conclusion
Le principal apport de cet ouvrage réside dans le déplacement du regard qu’il opère sur les révoltes arabes méditerranéennes. En choisissant d’aborder ces mobilisations à partir de la dignité comme expérience vécue plutôt que comme simple revendication politique, l’attention portée aux ressorts intimes, émotionnels et quotidiens de l’engagement permet ainsi de dépasser une lecture essentiellement événementielle ou géopolitique des soulèvements, au profit d’une analyse attentive aux expériences sociales vécues par ses acteurs.
Cette perspective est renforcée par une méthodologie originale, notamment à travers la réalisation de « cartes sensibles », qui offrent une représentation inédite des espaces, des émotions et des parcours de lutte. L’ouvrage montre avec conviction que les soulèvements de 2011 ne constituent pas une rupture surgie ex nihilo, mais s’inscrivent dans des trajectoires de résistances plus anciennes, où la quête de dignité apparaît comme un puissant moteur de l’engagement.
Leyla Dakhli, Laurence Dufresne-Aubertin (dir.), Les Révoltes de la dignité : résister dans les mondes arabes méditerranéens, éd. du Seuil, Coll. Sciences humaines, 2026, 352 p.