Avec les contributions de :
Myriam Benraad, Bernard Hourcade, Diba Mirzaei, Pierre Pahlavi, Saeed Paivandi, Jean-Pierre Perrin et Isabel Ruck
Alors que l’Iran connaît une nouvelle phase de mobilisation d’ampleur nationale, cette analyse collective à chaud croise plusieurs regards pour en saisir les ressorts, les rapports de force et les effets régionaux.
Marg bar diktator ! (Mort au dictateur !) scande à nouveau la population iranienne. Depuis le 8 janvier 2026, des manifestations initialement lancées par des commerçants contre la flambée du coût de la vie se sont étendues à l’ensemble du pays. Cette nouvelle vague de contestation, portée par des foules hétérogènes sans distinction de genre ni d’appartenance religieuse, s’inscrit dans une longue séquence de mobilisations contre le régime des mollahs.
Arrivé au pouvoir à la suite de la Révolution iranienne de 1979, ce régime gouverne depuis plus de quarante-cinq ans au nom d’un islam politique rigide, combinant coercition politique, encadrement idéologique et répression systématique de toute forme de dissidence. La contestation n’est donc pas un accident de parcours : elle est devenue une constante du paysage politique iranien. Un espoir de changement avait pourtant émergé en 2009, lorsque Mir Hossein Moussavi se présenta à l’élection présidentielle face à Mahmoud Ahmadinejad. Cet espoir fut brutalement brisé par le régime, qui écarta le candidat réformateur pour reconduire Ahmadinejad. Cette séquence marqua un tournant : le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) renforça alors son emprise sur les sphères politique et économique, au détriment direct de la population.
À partir de 2018, les sanctions internationales aggravèrent une situation sociale déjà explosive : le chômage atteignait des niveaux vertigineux, dépassant 60 % dans certaines régions. Le pays entra alors dans une longue période quasi continue de mobilisations populaires. En novembre 2019, la suppression des subventions sur le carburant mit le feu aux poudres. Des manifestations éclatèrent dans tout le pays et furent écrasées dans le sang. Cette séquence, restée dans les mémoires sous le nom de « Novembre sanglant », coûta la vie à plus de 1 500 personnes en l’espace de trois jours.
Les femmes occupent une place centrale dans ces contestations. Dès la fin de 2017, le mouvement non violent des « Filles de la rue de la Révolution » dénonça publiquement l’oppression des femmes, à l’initiative de Vida Movahed. L’immolation de Sahar Khodayari, surnommée la « fille bleue » en référence à la couleur de son équipe de football préférée, le 9 septembre 2019, après son arrestation pour avoir tenté d’entrer dans un stade de football, s’inscrit dans cette dynamique. En 2022, la mort de Mahsa Amini, après des violences infligées par la police des mœurs pour un hijab jugé « mal porté », constitua un point de bascule : la colère déborda et l’ensemble du pays se souleva contre la violence du régime des mollahs, soulèvement qui sera, une fois de plus, réprimé dans le sang.
Face à la persistance des mobilisations réclamant la fin du régime, les autorités ont durci leur réponse. La répression par le CGRI s’est progressivement imposée comme mode de gouvernement ordinaire. L’actuelle vague de manifestations s’inscrit pleinement dans cette logique. Selon l’ONG Iran Human Rights, plus de 3 400 manifestants auraient été tués depuis le 14 janvier, et le risque d’exécutions est élevé. Le pouvoir a instauré un black-out informationnel massif afin de dissimuler l’ampleur des violences. Cette stratégie révèle un glissement inquiétant : il ne s’agit plus seulement de réprimer, mais aussi d’effacer toute trace de la contestation.
Ces contestations sociales s’inscrivent également dans un jeu politique régional et international de plus en plus tendu. Depuis plusieurs décennies, Téhéran a construit un réseau d’alliances et de forces dites de « l’Axe de la Résistance » avec le Hezbollah au Liban, le régime Assad en Syrie, les milices chiites en Irak et les Houthis au Yémen, afin de projeter sa puissance et de contrer l’influence des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient. Cette stratégie a transformé l’Iran en pivot d’un bras de fer permanent avec Washington et Tel-Aviv, oscillant entre guerre par procuration et confrontations directes.
Mais un Iran affaibli sur le plan intérieur change inévitablement la donne régionale. Si le régime central perd de sa cohésion, son influence par le biais de ses proxies pourrait se réduire, créant alors un vide stratégique au Liban ou en Irak que d’autres puissances, à l’instar d’Israël, des États du Golfe, voire de la Turquie, pourraient chercher à combler. À l’inverse, toute intervention étrangère, qu’elle vienne de Washington ou de Tel-Aviv, risque d’être instrumentalisée par le régime pour se présenter comme assiégé, renforçant temporairement sa rhétorique nationaliste et son besoin de « sécurité » face à un ennemi extérieur.
Ainsi, la crise iranienne n’est pas seulement un défi interne au régime : elle est en train de redéfinir les alliances, les équilibres militaires et diplomatiques au Moyen-Orient et pèse sur les positions de puissances extérieures comme les États-Unis et Israël, qui jonglent entre dissuasion, prudence et calcul des risques pour éviter une conflagration régionale majeure. Pour mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre et éclairer ces enjeux, nous avons sollicité plusieurs spécialistes de l’Iran et du Moyen-Orient afin qu’ils livrent leurs analyses sur la nature de cette contestation, les réactions du régime et les scénarios envisageables à court et moyen terme.
La contestation du régime par les femmes
Par Saeed Paivandi, Université de Lorraine / LISEC
L’État théocratique, en refusant de reconnaître les oppositions, les revendications démocratiques et le droit de manifester, a de fait transformé la rue en un lieu unique d’expression du mécontentement et de la colère de divers groupes sociaux, dont les femmes, exaspérées par les graves crises économiques, sociales et environnementales.
Pour les femmes, cependant, les enjeux et les motivations à descendre dans la rue sont encore plus cruciaux. Malgré leurs remarquables succès dans l’éducation, les sciences et la culture, qui leur ont conféré un pouvoir réel et symbolique au sein de la société, les structures politiques et juridiques ainsi que le marché du travail demeurent très patriarcaux. Elles sont victimes de nombreuses discriminations, interdictions et humiliations que le gouvernement islamiste a imposées à la société iranienne.
Le mouvement Femmes, Vie, Liberté de 2022, au cours duquel les femmes ont constitué la principale force vive dans les rues, a été unique à au moins un égard dans l’Iran contemporain : pour la première fois, la lutte contre le voile obligatoire et les codes coercitifs concernant la corporalité féminine dans l’espace public étaient au cœur des revendications collectives. Par des actes héroïques de désobéissance civile, les femmes ont contraint le gouvernement à abandonner la loi sur le port obligatoire du hijab. Cette victoire significative, remportée dans les rues, a marqué un tournant dans la condition féminine et l’expression de leur nouvelle identité au sein de la société.
Comme on l’a vu durant le mouvement de contestation de janvier 2026, pour les femmes, descendre dans la rue pour se faire entendre et participer à l’action politique, malgré la violence étatique brutale, est devenu un levier fondamental pour défendre leurs droits et affirmer l’identité de la femme émancipée. Sur le plan symbolique, manifester dans la rue en tant que citoyennes protestataires est aussi une façon de participer à la transformation de la culture et des mentalités de la société. Si les femmes manifestaient sans revendications spécifiques et dans l’ombre des pères, des frères et des maris lors du mouvement révolutionnaire de 1979, leur présence actuelle dans la rue caractérise l’engagement d’un sujet féminin autonome qui associe le combat contre les discriminations genrées à la lutte collective pour la démocratie.
Le clergé chiite et les Gardiens de la Révolution : la déroute
Par Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS, comité de rédaction d’Orient XXI
Après la révolution de 1979, l’armée des Gardiens de la Révolution (sepah-e pasdaran) a été créée à partir des élites des comités révolutionnaires qui avaient chassé le chah avant le retour de Khomeyni. Ces jeunes militants, souvent des étudiants, étaient très divers, fidèles au clergé chiite et à l’ayatollah Khomeyni, mais aussi à tous ceux qui avaient organisé la Révolution de l’intérieur.
Après la guerre Iran-Irak et la mort de Khomeyni (1989), le clergé au pouvoir autour d’Ali-Akbar Rafsandjani et de l’actuel Guide Ali Khamene’i a craint le retour en héros de ces militants démobilisés et leur a donc accordé des avantages financiers, des entreprises, des bourses pour terminer leurs études et des logements de luxe. Ils forment l’élite de la République islamique sur le plan idéologique, avec la force Qods et « l’Axe de la résistance » contre Israël ; technologique, avec les programmes nucléaire et balistique ; et politique, au Parlement et dans la haute administration. Un véritable État dans l’État.
Face à cette élite qui a su s’adapter et se moderniser, les membres du clergé ont profité de l’argent de l’État pour eux-mêmes et pour leurs écoles ; ils ont eu accès sans limite aux médias et aux postes de la haute administration (justice) et ont imposé une culture islamique confinant à la bigoterie et aux symboles, comme le voile. Seuls quelques religieux ont tiré les leçons de leur expérience, mais leur audience est restée marginale. L’Iran actuel n’est plus « l’Iran des mollahs », mais celui des Gardiens.
Les « mollahs », vaincus dans leur combat contre les femmes sur le voile, peuvent malgré tout s’appuyer sur l’islam populaire quiétiste. Mais les Gardiens, vaincus sans combattre au Liban et en Syrie, n’ont pas de porte de sortie. Ils redoutent un changement politique dont ils seraient les victimes plus que le clergé. Dans ce contexte, la répression massive des manifestants peut leur être utile pour confirmer qu’ils sont les seuls à pouvoir trouver une issue à la crise existentielle que traverse la République islamique, par la force ou par un changement dont ils garderaient le contrôle. Dans tous les cas, les divisions entre les deux piliers de la République islamique sont devenues des oppositions.
Le paradoxe de la survie : entre délégitimation populaire et verrouillage sécuritaire
Par Isabel Ruck, responsable de la recherche et de la coordination scientifique au CAREP
Depuis l’élection contestée de 2009, la République islamique d’Iran traverse une crise de légitimité sans précédent. Le divorce entre la société civile et l’appareil d’État s’est scellé dans le sang, au gré des répressions féroces qui ont jalonné les soulèvements de 2017, 2019 et, plus récemment, celui de 2022. Pourtant, une question fondamentale demeure pour les observateurs : comment un régime aussi largement désavoué par sa population peut-il paraître si résilient ?
L’erreur serait de confondre perte de légitimité et affaiblissement structurel. Si le socle populaire du régime s’est effrité, son architecture sécuritaire, elle, s’est paradoxalement consolidée depuis 2009. Depuis quinze ans, Téhéran a opéré un transfert massif de capital politique et économique vers le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). En devenant le principal acteur de l’économie nationale et l’unique détenteur de la force de frappe, le CGRI s’est mué en véritable bouclier prétorien.
À ce stade, l’asymétrie de pouvoir est totale. Malgré leur courage, les manifestants sont désarmés face à une force de coercition qui ne manifeste, pour le moment, ni fissure ni empathie avec les protestataires. Ce constat de réalisme politique semble d’ailleurs partagé par de nombreuses chancelleries occidentales : sans rupture interne au sein de l’appareil sécuritaire, la probabilité d’un regime change demeure faible. Tant que le CGRI fera corps avec le Guide suprême, l’épuisement de la légitimité ne signifiera pas la chute du pouvoir. Seul un retournement ou une implosion au cœur de cette oligarchie militaire pourrait ouvrir la voie à une véritable transition politique.
La citadelle fissurée : autorité, peur et fragmentation identitaire en Iran
Par Pierre Pahlavi, professeur au Collège des Forces canadiennes et au Collège militaire royal du Canada
À la mi-janvier 2026, alors que le régime islamique semble avoir repris le contrôle après plusieurs jours d’une révolte d’une ampleur inédite et d’une violence meurtrière, la question du morcellement identitaire de l’Iran s’impose avec une acuité renouvelée. Derrière l’apparente restauration de l’ordre se profile en réalité une fragmentation profonde du lien national, que la répression ne fait que masquer sans la résorber.
Cette dynamique s’inscrit dans ce que l’on peut qualifier de syndrome de la citadelle assiégée, constitutif de la pensée stratégique iranienne contemporaine. Héritée de traumatismes historiques répétés – pertes territoriales, occupations étrangères, tentatives sécessionnistes – cette représentation du monde conduit le pouvoir à percevoir toute contestation interne comme l’avant-garde d’un complot de démantèlement territorial. La crise actuelle a réactivé ce registre obsidional, permettant au régime de justifier une violence extrême au nom de la sauvegarde de l’intégrité nationale.
Or, cette lecture sécuritaire se heurte à la réalité d’une mosaïque ethnoculturelle complexe. L’Iran n’est pas un corps homogène, mais un ensemble composite où coexistent Persans, Azéris, Kurdes, Arabes, Baloutches et Turkmènes, aux trajectoires historiques, linguistiques et confessionnelles distinctes. Dans un contexte de marginalisation économique, de répression politique et de centralisation autoritaire, ces lignes de fracture tendent à se politiser, sans pour autant converger vers un projet séparatiste cohérent. Le morcellement est ici moins territorial qu’identitaire : il se manifeste par une dissociation croissante entre l’État, la nation et la société.
La crainte obsessionnelle d’un démantèlement du pays, instrumentalisée par le régime, produit ainsi un paradoxe stratégique. En cherchant à préserver l’unité par la coercition et la peur, le pouvoir accentue les dynamiques de défiance et d’aliénation qui fragilisent le sentiment d’appartenance collective. La reprise en main sécuritaire de janvier 2026 apparaît dès lors moins comme une restauration durable de l’ordre que comme un sursis autoritaire, dans un État où l’unité nationale demeure profondément travaillée par ses fractures internes.
Économie politique de la crise iranienne : répercussions et recompositions régionales
Par Myriam Benraad, professeure honoraire à l’Université d’Exeter, spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient
Parmi les différents angles d’interprétation possibles, peut-on écrire une « économie politique de la crise iranienne » en ce début d’année 2026, et quelles en seraient les répercussions régionales ? D’un point de vue endogène, il est tout d’abord essentiel de souligner que le mouvement de contestation violente à l’œuvre, continuation d’autres du même type, relève avant tout d’une grave et longue crise économique – marquée par l’effondrement du rial, une inflation galopante et des mobilisations réprimées. Puis, ce choc monétaire et financier a mué en une crise de légitimité politique qui fragilise davantage l’ensemble du Moyen-Orient. Quelles tensions régionales amplifie-t-il, selon quels contours et avec quels effets ?
L’« économie de résistance » qui s’était mise en place face aux sanctions montre ici ses limites en alimentant une colère populaire dont l’ancrage transnational est manifeste. Celle-ci a accentué l’isolement de la République islamique sur la scène régionale et révélé les nombreuses fractures intérieures qui la minent. On peut craindre, à ce titre, une exportation de l’instabilité vers les pays voisins tels que l’Irak et la Syrie, par les réseaux politiques et les organisations miliciennes alliés de Téhéran, qui pourraient exercer des pressions sur les économies locales, comme elles l’ont déjà fait par le passé, en s’en prenant par exemple à certaines infrastructures énergétiques clés.
Qu’adviendra-t-il, en outre, du Liban, dont la récession et le vide politique qui en résulte se sont aggravés ces derniers mois ? Les États du Golfe exhortent à un renforcement des mesures de sécurité, craignant un changement de régime en Iran qui mènerait, comme ce fut le cas pour l’Irak en 2003, à une escalade plus significative des hostilités et de l’instabilité, avec une militarisation probable du conflit. Simultanément, des acteurs comme Riyad et Abou Dhabi voient dans ces derniers développements une opportunité d’accroissement de leur influence et de recalibrage positif de leurs alliances.
Le calcul saoudien face à la crise des contestations en Iran
Par Diba Mirzaei, chercheuse à l’Institut allemand d’études globales et régionales (GIGA) à Hambourg
Les relations irano-saoudiennes ont historiquement été marquées par une rivalité et une profonde méfiance. Toutefois, depuis l’accord conclu sous l’égide de la Chine en mars 2023, rétablissant les liens diplomatiques, les deux pays sont entrés dans une phase de rapprochement prudent. Des rapports récents suggèrent que, lors de sa visite aux États-Unis en novembre 2025, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) était porteur d’une lettre de Téhéran destinée au président Donald Trump, signalant un approfondissement de la coordination bilatérale.
En janvier 2026, l’Arabie saoudite et d’autres États du Moyen-Orient auraient joué un rôle décisif pour dissuader Donald Trump d’autoriser une intervention militaire contre l’Iran, alors que le pays traverse une nouvelle vague de contestations depuis le 28 décembre 2025. Ces manifestations ont sévèrement ébranlé l’élite dirigeante iranienne. Au lieu de répondre aux crises énergétiques, financières et politiques croissantes du pays, le régime a réagi par une violence extrême, causant des milliers de morts. Téhéran continue de présenter ces protestations comme étant orchestrées de l’extérieur par les États-Unis et Israël.
Bien que l’Arabie bénéficie stratégiquement de l’affaiblissement de « l’axe de la résistance » iranien depuis octobre 2023 – point culminant étant la chute du régime d’Assad en décembre 2024 – Riyad n’a aucun intérêt à un changement de régime en Iran. Du point de vue saoudien, un Iran affaibli mais prévisible est préférable à un nouvel ordre politique potentiellement plus déstabilisant. En outre, l’éventualité d’une guerre civile ne peut être exclue. Les répercussions dépasseraient largement les frontières iraniennes, affectant les pays voisins où des minorités mécontentes continuent de contester les ordres politiques établis. Cela pourrait également entraîner un nouvel afflux de réfugiés dans la région. L’Arabie saoudite redoute aussi un effet de contagion régionale des mouvements de contestation. Compte tenu de son propre bilan en matière de droits de l’homme, des troubles au sein de sa population constitueraient une préoccupation majeure. Parallèlement, le programme de diversification économique de MBS dépend fortement de l’investissement étranger, lequel demeure extrêmement sensible à l’instabilité régionale.
L’Iran et l’Arabie saoudite sont actuellement alignés de manière très nette dans leur opposition à l’expansion de la posture militaire régionale d’Israël. Tous deux perçoivent l’implication d’Israël dans de multiples conflits régionaux comme une tentative de s’imposer comme la puissance militaire dominante au Moyen-Orient. Cette situation est perçue comme une menace directe, non seulement par l’Iran, mais aussi par l’Arabie saoudite, qui peinerait à contrer seule la pression militaire israélienne. Sous une administration Trump de plus en plus imprévisible, les garanties de sécurité américaines paraissent moins fiables. Enfin, Riyad reste profondément investi dans la lutte contre l’influence émiratie au Yémen et ne dispose que d’une capacité stratégique limitée pour s’engager dans un conflit régional supplémentaire.
Relire la tragédie iranienne avec Daryush Shayegan
Par Jean-Pierre Perrin, journaliste et grand reporter
Peu avant sa mort, en mars 2018, le grand penseur iranien Daryush Shayegan, qui, le premier, avait analysé les mécanismes d’une révolution religieuse[1], confiait que la République islamique d’Iran était dans la même situation que l’URSS dans les années 1980 : « elle est déjà tombée, mais elle ne le sait pas ». Il ajoutait que le régime iranien, en revanche, « sait pertinemment qu’il n’est pas légitime » aux yeux de la population.
Cette perte accablante de légitimité, les massacres auxquels la République islamique a procédé l’ont montrée, de même que le silence total qu’elle a imposé à un pays de 93 millions d’habitants.
Avec sa chute, qui apparaît inéluctable, la République islamique entraîne aussi l’idée même de chiisme politique, dont elle est l’incarnation et qu’elle a épuisée.
L’islam chiite, nul ne l’ignore, est porteur d’une idée de justice pour les faibles, les pauvres, les mostazafin (les déshérités honorables, dans le vocabulaire religieux), dont l’ayatollah Khomeyni assurait qu’« ils connaissent mieux les droits de l’homme que (le président américain) Jimmy Carter ». Quelle tragique ironie ! Ce sont leurs descendants qui se font tuer aujourd’hui dans la rue parce qu’ils réclament pain et justice, et certains, au comble du désespoir, appellent même à la rescousse les Américains ou le fils du chah renversé.
L’islam politique chiite n’aura donc pas été le moyen d’obtenir leur revanche sur l’Histoire, qui les a si souvent maltraités. Tout simplement parce qu’il a voulu gouverner les hommes avec la loi divine, confisquer leurs aspirations au prétexte qu’elles pourraient mécontenter les religieux qui prétendent ordonner le règne de Dieu sur terre, remplacer la légitimité populaire par la légitimité sacrée, soumettre le temps du quotidien à une temporalité éternelle et gouverner non par la raison, mais par un recours quasi permanent à l’émotion. Shayegan encore : « Tout effort visant à nous réintégrer dans l’univers clos de l’égocentrisme religieux est condamné d’avance, car la conscience évoluée de l’homme d’aujourd’hui ne peut tolérer la structure émotionnelle qu’engendre la régression vers des formes archaïques de la conscience. » Le philosophe ajoutait : « Je pense que toute identité exclusive, négative de l’autre, toute résistance aux acquis des Lumières, quels que soient au demeurant les masques qu’elles portent, est une recherche désespérée de la pureté originelle. En voulant vivre sous cloche, ne tombe-t-on pas de Charybde en Scylla, de l’immobilisme dans l’obscurantisme pur et dur ? Et l’obscurantisme est l’antichambre de la barbarie. »
Note :
[1] Daryus Shayegan, Qu’est-ce qu’une révolution religieuse ? Paris, Albin Michel, 1982.