09/03/2026

L’offensive israélo-américaine contre l’Iran : logiques et objectifs d’une guerre

Par l'Unité d'analyse politique de l'ACRPS
© AdobeStock / par Ejooo

En lançant, le 28 février 2026, une offensive conjointe contre l’Iran, les États-Unis et Israël ont ouvert une nouvelle phase de confrontation au Moyen-Orient. Au-delà de la volonté affichée d’empêcher Téhéran d’accéder à l’arme nucléaire, l’opération semble s’inscrire dans une stratégie plus large visant à affaiblir durablement l’État iranien et à exploiter ses fragilités internes. Une démarche dont les conséquences pourraient redessiner l’équilibre régional.

Après plusieurs semaines de déploiements militaires et de déclarations de plus en plus belliqueuses de Donald Trump, les États-Unis et Israël ont lancé, le 28 février 2026, une offensive de grande ampleur contre l’Iran.

Dans une allocution enregistrée et diffusée quelques heures après le début de l’opération, Trump a affirmé que celle-ci visait à empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire. Dans le même temps, il a appelé les Iraniens à saisir « une opportunité qui pourrait ne pas se présenter avant des générations » pour reprendre en main le destin de leur pays. Une telle déclaration laisse entendre que l’objectif ultime de l’opération, s’il existe réellement, pourrait être la chute du régime.

L’attaque initiale a entraîné l’assassinat du Guide suprême iranien, Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et sécuritaires. L’Iran a rapidement riposté en lançant des missiles balistiques et des drones en direction d’Israël, mais aussi vers des bases américaines et des installations économiques situées dans plusieurs pays du Golfe, ainsi qu’en Jordanie et à Chypre. Par cette escalade régionale, Téhéran cherche ainsi à faire grimper le coût stratégique de l’opération pour Washington et ses alliés, tout en perturbant l’économie mondiale afin de susciter des pressions internationales susceptibles de contraindre l’administration Trump à mettre un terme à la guerre.

 

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Contexte de l’attaque

Depuis l’attaque israélienne menée contre l’Iran en juin 2025, au cours de laquelle les États-Unis avaient également frappé certaines installations nucléaires iraniennes, le président américain espérait contraindre Téhéran à revenir à la table des négociations et à accepter ses conditions.

Celles-ci incluaient notamment :

  1. l’abandon complet du droit iranien à l’enrichissement de l’uranium, ce qui reviendrait à démanteler l’essentiel de son programme nucléaire et à accepter le principe du « zéro enrichissement » ;
  2. le transfert à l’étranger d’environ 440 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % ;
  3. la limitation drastique du programme balistique iranien, afin que la portée de ses missiles ne permette plus d’atteindre Israël (les estimations évoquaient une portée maximale de 300 à 500 km) ;
  4. la cessation du soutien de Téhéran à ses alliés régionaux ;
  5. et l’ouverture d’une part des contrats économiques iraniens aux entreprises américaines.

En contrepartie, Washington promettait une levée progressive des sanctions. Mais Téhéran n’a donné aucun signe de volonté d’accepter ces exigences, ni même de reprendre les négociations dans ces conditions.

Les protestations iraniennes et leur exploitation politique

Le 28 décembre 2025, une vaste vague de protestations éclate en Iran. Le mouvement débute à Téhéran, sur fond d’effondrement de la monnaie nationale et de flambée des prix, avant de s’étendre à de nombreuses villes du pays.

Très vite, ces manifestations se transforment en un mouvement plus large contestant la nature même du régime politique, parfois accompagné d’épisodes de violence. Les autorités répondent par une répression sévère : usage de la force létale, arrestations massives et coupure d’Internet afin de contrôler la diffusion de l’information.

Trump y voit alors une occasion de redéfinir le rapport de force avec Téhéran. Il appelle publiquement les manifestants à prendre le contrôle des institutions étatiques, promettant que « l’aide est en route ». Il reviendra cependant sur ces déclarations quelques jours plus tard, affirmant avoir obtenu des autorités iraniennes la suspension de l’exécution d’environ 800 personnes arrêtées lors des protestations.

Ce revirement s’explique par plusieurs facteurs : le nombre encore insuffisant de forces américaines déployées dans la région à ce moment-là, la demande israélienne d’attendre une préparation militaire plus complète face à une éventuelle riposte iranienne, mais aussi les pressions exercées par certains États du Golfe et par la Turquie pour éviter une guerre et privilégier la voie diplomatique.

Des négociations sous pression militaire

En février 2026, trois cycles de négociations ont lieu dans un contexte rappelant la « diplomatie de la canonnière » : Washington renforce sa présence militaire dans la région et fixe un délai d’un mois pour parvenir à un accord.

La première session se tient à Mascate le 6 février. L’Iran insiste pour limiter les discussions à la seule question nucléaire, tandis que les États-Unis souhaitent élargir l’accord au programme balistique et aux relations régionales de Téhéran.

À Genève, Washington accepte finalement de commencer par le dossier nucléaire, avant d’aborder les autres questions ultérieurement. Mais les divergences demeurent profondes :

a) les États-Unis exigent la fin totale de l’enrichissement sur le sol iranien ;

b) l’Iran propose, lui, de réduire les niveaux d’enrichissement et d’accroître la coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique en échange d’une levée progressive des sanctions.

Pendant un temps, l’espoir d’un accord capable d’épargner à la région une coûteuse confrontation militaire a semblé à portée de main. Cet optimisme faisait suite aux déclarations du ministre omanais des Affaires étrangères, Badr Albusaidi, médiateur entre Washington et Téhéran, lors d’un entretien accordé à une chaîne de télévision américaine. En visite éclair à Washington pour tenter d’éviter une escalade et sauver les négociations, il a affirmé que l’Iran était prêt à transférer à l’étranger l’ensemble de son stock d’uranium enrichi et à accepter un régime d’inspections strict de ses installations nucléaires.

Les États-Unis et Israël auraient exploité des renseignements signalant la tenue, le 28 février au matin, d’une réunion entre le Guide suprême et les principales figures politiques et militaires du régime. L’attaque a été lancée à ce moment précis, ce qui renforce l’idée que l’objectif n’était pas tant un accord que la décapitation du pouvoir iranien.

Les motivations de l’attaque

Washington a baptisé cette opération militaire conjointe « Epic Fury », tandis qu’Israël l’a nommée « Roaring Lion ».

Selon Trump, quatre objectifs principaux étaient visés :

a) empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire ;
b) détruire son arsenal balistique et ses capacités de production ;
c) affaiblir son réseau d’alliés régionaux ;
d) neutraliser ses capacités navales.

Mais derrière ces objectifs militaires se dessine une ambition politique plus large : provoquer un changement de régime en exploitant le mécontentement populaire lié aux difficultés économiques, largement aggravées par les sanctions américaines.

Depuis des années, le programme nucléaire iranien constitue un point majeur de friction entre Washington et Téhéran. L’accord de 2015 avait instauré un système de contrôle strict en échange de l’autorisation pour l’Iran d’enrichir l’uranium à un niveau limité (3,67 %). Trump s’en est retiré lors de son premier mandat, adoptant une stratégie de « pression maximale ».

Après l’échec des tentatives de l’administration Biden de relancer l’accord, Trump est revenu au pouvoir en promettant un nouvel arrangement — mais en laissant clairement entendre qu’une option militaire restait sur la table.

Une stratégie de déstabilisation interne

Dans son annonce de l’attaque, Trump s’adresse directement au peuple iranien en l’invitant à « reprendre le contrôle de son gouvernement » une fois les opérations militaires terminées.

Cette rhétorique révèle une stratégie consistant à combiner :

a) pression militaire extérieure,
b) fragilisation des structures sécuritaires du régime,
c) et pari sur un soulèvement intérieur.

Les bombardements ont ainsi ciblé non seulement des installations militaires, mais aussi des institutions souveraines, des centres de commandement et des structures liées au maintien de l’ordre.

L’objectif semble être moins la simple réduction des capacités militaires iraniennes que l’érosion des fondements mêmes de l’État sécuritaire iranien et de ses centres de décision.

Un pari risqué

L’approche américaine repose sur l’idée que le système politique iranien traverse une phase de fragilisation structurelle à la suite des frappes israéliennes et américaines menées l’an dernier. À cette situation s’ajoute la vague de manifestations de masse qu’a connue le pays en janvier, au cours de laquelle des protestataires ont scandé des slogans appelant à un changement de régime. Par ailleurs, les guerres menées par Israël ces deux dernières années ont contribué à affaiblir le réseau d’alliés régionaux de l’Iran, limitant ainsi la capacité de Téhéran à ouvrir plusieurs fronts susceptibles de dissuader une attaque de grande ampleur ou d’en atténuer les effets.

L’ensemble de ces éléments semble avoir renforcé, au sein de l’administration américaine, la conviction croissante qu’une opération militaire d’envergure pourrait être conduite à un coût relativement limité, avec pour objectif — selon les termes de Donald Trump — de « mettre fin à une menace iranienne qui perdure depuis des décennies ». Washington paraît ainsi miser sur l’hypothèse que ses frappes aériennes conjointes avec Israël pourraient déclencher un soulèvement interne conduisant à la chute du régime.[16] Cette lecture est également défendue par Benjamin Netanyahou, qui décrit le régime iranien comme une menace existentielle pour Israël et estime que l’attaque américano-israélienne pourrait « créer les conditions permettant au courageux peuple iranien de se libérer du joug de ce régime meurtrier ».

L’expérience récente montre toutefois que ce type de stratégie débouche souvent sur le chaos, la guerre civile — voire les deux à la fois. Aucune alternative politique structurée au système de pouvoir actuel ne semble aujourd’hui prête à émerger. Dans le même temps, rien n’indique que l’administration américaine soit disposée à déployer des forces terrestres pour encadrer une éventuelle transition politique, comme ce fut le cas en Irak. Les déclarations parfois contradictoires du président américain laissent par ailleurs transparaître l’absence d’une véritable vision de l’après-guerre, ainsi qu’une indifférence relative quant au sort de l’État iranien et de sa population.

 

Conclusion

L’offensive lancée par les États-Unis et Israël le 28 février contre l’Iran, qui a entraîné dès ses premières heures l’élimination du Guide suprême et d’une partie significative de la direction du régime, poursuit un double objectif.

D’une part, contraindre Téhéran à capituler face aux exigences américaines concernant son programme nucléaire, ses capacités balistiques et ses alliances régionales.

D’autre part, créer les conditions d’une déstabilisation interne susceptible de conduire à la chute du régime.

En visant simultanément les capacités militaires, les infrastructures sécuritaires et les institutions du pouvoir, l’opération révèle une stratégie de fragilisation systémique du régime, dans l’espoir de déclencher une insurrection intérieure.

Reste cependant une question centrale : que se passerait-il le jour d’après ?

Les déclarations contradictoires de l’administration américaine laissent entendre qu’aucune vision cohérente de l’après-guerre n’a réellement été élaborée, faisant peser une incertitude majeure sur l’avenir de l’État iranien et sur la stabilité régionale.