06/11/2026

Pourquoi le drapeau palestinien dérange-t-il lors des manifestations à Paris ?

Par Salam Kawakibi
Photo manif Paris 6 oct

Pourquoi le drapeau palestinien suscite-t-il autant de réactions lorsqu’il apparaît dans une manifestation étudiante ou sociale à Paris ? Alors que des jeunes descendent dans la rue pour défendre leurs droits, réclamer de meilleurs salaires ou s’opposer à la dégradation des services publics, certains s’étonnent, voire s’indignent, de voir flotter à leurs côtés un drapeau qui renvoie à une cause située à des milliers de kilomètres. À leurs yeux, cette présence serait une intrusion dans des mobilisations qui devraient rester strictement nationales et centrées sur leurs revendications initiales. Cette réaction révèle pourtant une conception étroite de la solidarité et une difficulté à comprendre ce qui anime les nouvelles générations : la conviction que les combats pour la justice ne s’arrêtent pas aux frontières.

Croire que les causes des peuples peuvent être séparées par des cloisons étanches est une illusion que l’histoire contemporaine a maintes fois démentie. L’étudiant qui descend dans la rue à Paris, à Londres ou à Berlin pour réclamer l’égalité des chances dans l’accès à l’éducation ou s’opposer à la privatisation de secteurs essentiels ne le fait pas uniquement par désir d’obtenir des avantages personnels et immédiats. Il est aussi animé par une conscience fondée sur des valeurs qui le conduisent à rejeter l’injustice et l’oppression sous toutes leurs formes. Le lien n’est donc pas géographique, mais éthique et moral. La revendication d’une vie digne, d’une éducation gratuite et de l’accès aux soins relève d’une même conviction en faveur de la justice sociale et de la dignité humaine. Lorsqu’il tourne son regard vers la scène internationale, cet étudiant constate que la question palestinienne constitue une illustration particulièrement flagrante de la violation systématique de ces principes : dépossession des terres, privation des droits humains les plus élémentaires, destruction des universités et des hôpitaux, et blocus qui étouffe la dignité au quotidien. Dès lors, la solidarité avec la Palestine apparaît, pour le manifestant européen, comme le prolongement naturel et cohérent de son combat local contre les politiques qui marginalisent l’être humain au profit des rapports de force et des calculs de puissance.

Le phénomène de l’identification constitue l’une des clés essentielles pour comprendre le comportement des mouvements étudiants. À l’âge où se forge la conscience politique, les jeunes ne se définissent pas uniquement par leurs appartenances nationales ou leurs intérêts de classe immédiats. Ils construisent également leur identité en s’appropriant des causes de référence qui reflètent leur système de valeurs et leurs convictions morales. Dans ce contexte, le drapeau palestinien n’est plus simplement un morceau de tissu représentant un territoire situé au Moyen-Orient. Au fil des décennies, il est devenu un symbole à portée universelle, associé à la résistance au colonialisme, au refus des discriminations raciales et à la contestation de l’arrogance de la puissance. Lorsqu’un étudiant français brandit ce drapeau, il accomplit un acte d’identification psychologique et politique par lequel il affirme son choix de se tenir aux côtés des opprimés de la terre face aux puissants et aux dominants. Cette identification confère à une mobilisation locale une dimension épique et morale qui dépasse le cadre des revendications immédiates et individuelles, pour inscrire un combat particulier dans une lutte plus vaste en faveur de la liberté.

La révolution numérique et les réseaux sociaux ont également contribué à déconstruire les récits dominants longtemps relayés par les médias traditionnels en Occident. Aujourd’hui, un étudiant en France peut voir, entendre et suivre en temps réel ce qui arrive à ses camarades et à d’autres jeunes dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Il voit des universités entièrement détruites, des hôpitaux bombardés et des enfants privés des conditions les plus élémentaires de la vie. Ce flux continu d’images et d’informations a fait tomber les barrières psychologiques et favorisé l’émergence d’une forme de citoyenneté mondiale qui ne se laisse plus enfermer dans les frontières de l’État-nation. Il devient dès lors difficile de convaincre un jeune attaché aux valeurs des droits humains de fermer les yeux sur leur violation dans d’autres parties du monde, sous prétexte qu’il devrait avant tout se préoccuper des revendications sociales dans son propre pays, comme l’amélioration des salaires des enseignants. La nouvelle génération semble ainsi avoir compris que le cloisonnement moral relève d’une forme d’hypocrisie politique et que l’injustice, où qu’elle se produise, constitue une menace pour la justice partout ailleurs.

Cette réalité revêt en France une dimension historique et culturelle particulièrement importante. Depuis le célèbre mouvement de Mai 1968, les universités françaises ont souvent constitué des espaces où les revendications syndicales et sociales internes se sont articulées aux grandes causes de libération à travers le monde, qu’il s’agisse de la guerre du Vietnam ou, auparavant, de la révolution algérienne. La présence du drapeau palestinien dans les manifestations actuelles ne constitue donc ni une nouveauté ni une intrusion artificielle, mais s’inscrit dans le prolongement naturel d’un héritage intellectuel et politique marqué par le refus de la domination et du colonialisme. Les étudiants perçoivent bien les contradictions flagrantes entre les discours de leurs gouvernements, qui célèbrent sur leur territoire les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, et leurs politiques internationales, marquées par le double standard et, à travers le silence ou le soutien, par une forme de complicité avec les forces d’occupation. Dans ce contexte, brandir le drapeau palestinien devient un moyen puissant de mettre au jour ces contradictions et d’interpeller le système politique au cœur même de son propre territoire.

En définitive, ceux qui s’indignent de voir flotter des drapeaux palestiniens dans les manifestations européennes révèlent, par leur réaction, une lecture réductrice et superficielle de la réalité, incapable de saisir les liens, parfois invisibles mais bien réels, qui unissent les destins humains. Les luttes pour la justice ne se compartimentent pas. Une conscience éveillée ne peut battre pour réclamer de meilleurs avantages en matière de santé ou d’éducation à Paris et rester insensible face à la destruction des systèmes de santé et d’enseignement à Gaza. La présence visible et affirmée du drapeau palestinien au cœur des manifestations européennes témoigne ainsi d’une véritable vitalité intellectuelle et morale. Elle montre que les mouvements étudiants continuent de représenter une boussole pour la conscience humaine et qu’ils ont su s’engager pleinement, sans hésitation, dans les grandes causes justes de notre temps, affirmant que le combat pour la dignité humaine est un combat unique, qui ne saurait être divisé ni morcelé.