05/01/2026

Recension de l’ouvrage : « L’esclavage dans les mondes musulmans »

Par Maha Abdelhamid
couv. livre M'hamed Oualdi

En proposant une vaste synthèse sur l’histoire de l’esclavage dans les mondes musulmans, M’hamed Oualdi s’inscrit dans un renouvellement historiographique encore marginal en langue française. Fondé sur une littérature académique riche et souvent méconnue, son ouvrage éclaire la complexité des pratiques esclavagistes, des processus d’abolition et de leurs héritages sociaux et mémoriels. Il constitue une contribution essentielle à la compréhension d’un passé longtemps occulté et à son inscription au cœur des débats historiques contemporains.

Spécialiste des Mamelouks et référence incontournable sur la question de l’esclavage dans les mondes musulmans, M’hamed Oualdi vient de publier L‘esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes, aux éditions Amsterdam. L’ouvrage témoigne d’une grande rigueur. L’auteur s’appuie sur des sources modernes et des références académiques solides, ce qui lui permet de développer ses approches analytiques et critiques pour déconstruire la complexité de cette question dans les mondes musulmans.

Cet ouvrage s’inscrit dans un renouvellement historiographique récent et encore limité dans l’espace francophone. Il propose une synthèse critique fondée sur des travaux dispersés et souvent méconnus, contribuant ainsi à combler un déficit de visibilité scientifique sur l’histoire des esclavages dans les mondes musulmans.

Dans son introduction, M. Oualdi souligne la minimisation des faits par les autorités politiques et médiatiques, qui peuvent aller jusqu’à nier l’existence de pratiques esclavagistes dans les sociétés arabes et musulmanes. Ce sujet « tabou », marqué par le déni d’un passé esclavagiste, est le reflet d’une gêne et d’une censure qui dissimulent les « multiples traumatismes de l’esclavage », que ces sociétés peinent encore à affronter. Un déni qui tire sa légitimité du fait que l’esclavage était considéré comme domestique et moins violent que celui de la plantation. Ce tabou et ce silence laissent les sociétés arabes et musulmanes plongées dans l’ignorance de cette histoire, souvent accompagnée d’une instrumentalisation des discours sur l’esclavage et d’une euphémisation de ses significations au niveau social et culturel.

Maha Abdelhamid

Maha Abdelhamid est une chercheuse tunisienne spécialisée dans l’étude des minorités au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Docteure en géographie sociale (université Paris X-Nanterre), elle a collaboré avec plusieurs institutions de recherche internationales, dont l’ARI, EuroMESCo et l’IRMC.

Elle est actuellement chercheuse associée au CAREP Paris.



L’auteur analyse également le débat sur la racialisation des populations qui était liée à l’histoire des idéologies politiques forgées dès le XVIᵉ siècle en Espagne et basées sur la notion de « pureté de sang ». Elles ont été accentuées lors de la traite atlantique et la mise en esclavage d’une grande partie des populations noires africaines, ce contrairement à l’esclavage dans les mondes musulmans, qui concerne des individus d’origines diverses, brassant aussi indistinctement des personnes au teint noir qu’à la peau claire. Au XIXᵉ siècle, avant et après la colonisation des pays arabes et musulmans, cet esclavage s’est davantage concentré sur les populations originaires d’Afrique subsaharienne, raison pour laquelle la question de la racialisation est devenue plus importante dans les pratiques esclavagistes.

M. Oualdi souligne l’abondance des études qui ont nourri ses réflexions. En effet, contrairement à l’idée très répandue selon laquelle les chercheurs et universitaires du monde musulman ne travailleraient pas sur l’histoire de l’esclavage, M. Oualdi explique que les études sont nombreuses, dans plusieurs langues. Cependant, elles n’ont pas été publiées, en raison du manque de ressources financières pour soutenir de tels sujets. Ainsi, les thèses de doctorat « prennent la poussière sur les étagères des bibliothèques universitaires. » Ces mêmes thèses, écrites dans des langues locales, passent inaperçues dans les recherches occidentales qui méconnaissent les langues du monde musulman.

Ce positionnement méthodologique permet à l’auteur de rappeler que l’historiographie de l’esclavage dans les mondes musulmans existe bel et bien, mais qu’elle demeure fragmentée et insuffisamment intégrée aux débats académiques internationaux.

Dans un premier chapitre, M. Oualdi revient sur les rapprochements entre la traite atlantique et ce qu’on appelle la « traite islamique », la « traite musulmane » ou encore les « traites orientales ». Ces dernières s’étendaient sur un espace géographique vaste, formant des réseaux d’esclavage dans le Maghreb, le Moyen-Orient et à travers l’empire Ottoman. Ce parallèle semble suggérer que les Orientaux ont également leur part de responsabilité dans l’esclavage des Africains, à l’instar des Occidentaux, et relativiser la gravité de la traite atlantique. L’auteur met en lumière le fait que les traites orientales n’étaient pas seulement arabes mais qu’elles se sont plutôt déroulées dans plusieurs parties du monde. Ces traites, dites orientales, doivent être étudiées en dehors d’une comparaison idéologique que l’auteur qualifie de « dérives comparatives ».

Bien qu’il considère que les sources sur la question des traites restent importantes, M. Oualdi appelle à la prudence quant à leur contenu, en particulier les rapports diplomatiques rédigés par des consuls et vice-consuls au XIXᵉ siècle, utilisés par Ralph Austen[1]. Ces rapports mentionnent une augmentation paradoxale du trafic d’esclaves en pleine période d’abolition. M. Oualdi remet également en cause l’ouvrage de Robert C. Davis[2] qui avance l’idée d’une Afrique du Nord violente et qui propose des chiffres exagérés concernant l’esclavage dans les mondes musulmans en s’appuyant sur des sources peu fiables, tels que les récits de voyage d’Européens et les témoignages d’esclaves.

Un autre ouvrage, ayant suscité l’intérêt de M. Oualdi, est celui de Tidiane N’Diaye[3]. L’auteur y dénonce le malheur causé par « les Arabes » aux Africains dans son livre intitulé Le Génocide voilé, un titre jugé déplacé par M. Oualdi, d’autant plus que l’auteur ne cite « aucune source précise ». Cet ouvrage repose plutôt sur des témoignages oraux de griots, des témoignages qui ne sont accompagnés d’aucune référence. Selon M. Oualdi, ces deux ouvrages, celui de T. N’Diaye et R. Austen, sont devenus des références dans le milieu académique et auprès des militants panafricanistes. L’appel à la prudence concerne également l’ouvrage de Salvatore Bono[4] qui estime que le nombre de captifs musulmans est deux fois supérieur à celui des captifs chrétiens.

Les formes de l’esclavage

Dans un second chapitre, l’auteur étudie les trois formes d’esclavage qui ont prévalu dans le monde arabo-musulman, en les replaçant dans leur contexte historique et géographique.

  • Tout d’abord, l’esclavage domestique : ces esclaves de différentes origines servaient comme domestiques et concubines. M. Oualdi explique que pour certains esclaves, cet esclavage était perçu comme moins violent et plus doux, tandis que d’autres ont souffert, notamment certaines femmes esclaves qui ont témoigné de la violence de leurs maîtres.
  • Ensuite, l’esclavage militaire et administratif : il inclut les esclaves recrutés dans les armées, notamment sous le sultanat mamlouk en Égypte. Mais également dans l’Empire ottoman, où les sultans étaient servis par des esclaves qui pouvaient occuper de hautes fonctions. Cet esclavage a paradoxalement permis à des esclaves d’accéder au pouvoir politique et d’exercer une autorité sur des populations libres.
  • Enfin, l’esclavage rural : qui ne peut pas être comparé à celui des plantations. Les esclaves ruraux étaient exploités dans les oasis et les terres agricoles proches des grandes villes.

L’ensemble de ces esclaves était de couleurs de peau variées et d’origines géographiques diverses. Ils étaient tous racialisés quoique cette racialisation n’était pas uniforme. En effet, les esclaves étaient perçus et traités de manière différente selon leurs origines et leurs compétences, créant ainsi des hiérarchies. La racialisation dans les mondes musulmans demeure un phénomène influencé par des caractéristiques culturelles, religieuses et sociales. Par exemple, les fonctions subalternes étaient confiées aux esclaves noirs, tandis que les esclaves européens pouvaient bénéficier de promotions sociales. Le Maroc semble faire exception car des femmes noires avaient parfois pu tirer avantage d’être dans l’entourage du sultan. Ces esclaves ont contribué à l’accumulation des richesses dans les sociétés musulmanes, particulièrement à l’époque moderne. Les esclaves musulmans tiennent une place importante dans l’ouvrage de M. Oualdi, qu’ils aient été esclavagisés par des musulmans ou qu’ils aient été acheminés vers les mondes européen et américain. Cette diaspora musulmane a disparu au fil du temps en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, mais elle a pu survivre en Afrique australe, selon Sylviane Diouf[5], citée plusieurs fois par l’auteur.

Le temps des abolitions

Dans un troisième chapitre M. Oualdi problématise la question de l’abolition au XIXᵉ siècle et le débat autour de l’initiative occidentale dans le processus engagé dans les mondes musulmans. Il interroge à cet égard les historiens qui ont loué cette initiative, en particulier celle de la diplomatie britannique, française et espagnole, et ont considéré que les pays musulmans n’auraient pas aboli l’esclavage sans les efforts de l’Occident. Ces derniers n’auraient pas été ainsi capables d’entrer dans la « modernité ». Or, cette abolition par les Occidentaux visait en premier lieu la libération des esclaves européens. L’auteur critique l’initiative occidentale, en particulier durant la période coloniale, car il estime que cette démarche servait des intérêts économiques, rattachant l’institution de l’esclavage à celle du capitalisme et transformant les esclaves en travailleurs, dans une situation précaire sous la domination du colonisateur.

L’auteur aborde également le cas des missionnaires qui ont participé à la libération des esclaves après les avoir convertis au christianisme pour les soumettre à leur domination. Cette attitude serait donc contraire à celle des penseurs, juristes et fonctionnaires musulmans, notamment en Tunisie, en Égypte et au Maroc, qui voyaient dans l’acte d’affranchissement des esclaves un devoir religieux en islam. Certains jugeaient que l’émancipation constituait en soi un principe fondamental de liberté.

M. Oualdi analyse le débat sur l’abolition dans les mondes musulmans (Inde, Iran, Pakistan, Tunisie, Maroc, Égypte, etc.), où la majorité des acteurs de ce débat était favorable à la fin de l’esclavage. Ces courants abolitionnistes ont bien pris le dessus sur leurs adversaires anti- abolitionnistes. Il faut rappeler que les autorités coloniales britanniques n’étaient pas fermes dans l’application du décret qu’elles avaient elles-mêmes promulgué à la fin du XIXe siècle comme au Nigeria et au Soudan où elles avaient besoin de main-d’œuvre servile pour le travail agricole et les tâches difficiles. M. Oualdi remet en question l’idée selon laquelle les Occidentaux auraient été uniquement motivés par le principe de défense des droits humains ; et met en évidence le fait que l’abolition européenne était liée à une dynamique économique et politique complexe.

Dans cette dernière partie de l’ouvrage, M. Oualdi explique la façon dont les sociétés musulmanes ont évolué après l’abolition officielle et comment ces sociétés ont été marquées par des pratiques, héritées de l’esclavage, ayant laissé des traces dans les rapports sociaux et économiques. À travers plusieurs exemples, il montre que l’esclavage n’a jamais cessé dans certains pays et qu’il a pris d’autres formes qualifiées d’« esclavage moderne », selon le contexte politique et social. L’auteur parle également du traumatisme laissé par l’esclavage. Il ne concerne pas seulement les descendants d’esclaves noirs ou les migrants subsahariens encore dévalorisés et en proie au racisme, mais aussi toute la société dans son ensemble. M. Oualdi souligne le silence autour de l’esclavage subi par des femmes et des hommes d’Europe méditerranéenne et du Caucase. Il consacre enfin quelques pages aux noirs dans le monde arabe qui, subissant encore le fardeau de l’esclavage de leurs ancêtres et la stigmatisation, se sont organisés dans des associations pour combattre le racisme et exiger l’égalité.

M. Oualdi s’oppose à l’idée de comparer la traite dans les mondes musulmans à la traite atlantique, qu’il considère comme des phénomènes non directement comparables. Or, sans nier les possibles dérives idéologiques, l’approche comparative peut aussi constituer, dans certains cas, un outil heuristique utile à une analyse rigoureuse. Dans les sciences sociales, comparer ne revient pas à confondre, mais à distinguer, à évaluer et à hiérarchiser les phénomènes. L’auteur estime cependant que la comparaison tend à instrumentaliser l’histoire afin de minimiser la violence et la brutalité de la traite atlantique. Cette posture peut aussi être perçue comme une forme de prudence, voire de retenue, qui laisse en partie en suspens la question de la violence de l’esclavage dans les mondes arabo-musulmans. À cet égard, certains lecteurs pourraient attendre une analyse plus développée et plus explicite des pratiques esclavagistes dans ces mondes, comme le laisse supposer le titre.

Cet ouvrage contribue néanmoins à combler un vide important dans les publications sur la question de l’esclavage dans les pays arabo-musulmans. On peut toutefois regretter que l’auteur n’ait pas davantage mobilisé les sources documentaires classiques en langue arabe ni la riche collection de recueils de droit islamique, dont l’exploitation aurait sans doute permis de lever certaines imprécisions relatives enjeux cruciaux de l’esclavage sous les grands empires musulmans[6]. La référence aux « traumatismes », annoncée dès le titre, apparaît davantage comme un horizon de réflexion que comme un axe central de l’analyse ; ce qui pourra laisser certains lecteurs en attente d’un approfondissement.

L’intérêt historiographique du livre réside cependant dans sa capacité à structurer un champ de recherche dispersé, à déconstruire des lectures idéologisées et à inscrire l’histoire de l’esclavage dans les mondes musulmans au cœur des débats historiques contemporains. À ce titre, il s’impose comme une référence essentielle pour appréhender cette question dans une perspective critique, nuancée et contextualisée.

 

Notes :

[1] R. Austen, “The Mediterranean Islamic slave trade out of Africa: A tentative census”, Slavery & Abolition. A Journal of Slave and Post-Slave Studies, vol. 13, 1992, p. 214-248.

[2] R. C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800), trad. M. Tricoteaux, Cahors, Éditions Jacqueline Chambon, 2006.

[3] T. N’Diaye, Le Génocide voile. Enquête historique, Paris, Gallimard, 2008.

[4] S. Bono, Schiavi Musulmani nell’Italia Moderna, Naples, Edizione Scientifiche Italiane, 1999.

[5] S. Diouf, Servants of Allah: African Muslims Enslaved in the Americas, New York, NYU Press, 1998.

[6] Al-Wansharīsī, al-Mi`yār al-Mu`rib wa-l-Jāmi` al-Mughrib `an Fatāwī ahl Ifrīqiyya wa-l-Andalus wa-l-Maghrib, Rabat : Wizârat al-Awqāf wa-l-Shu’ūn al-Islāmiyya lil-Mamlakat al-Maghribiyya, 1981-1983 ; Muḥamamd Amīn b. ‘Umar Al-Dimashkî, āshiat radd al-mutār ‘alà al-Durr al-mukhtār : shra tanwīr al-abār, éd. M. al-Dīn ‘Abd al-Ḥamīd Muḥammad, Beyrouth, Dār al-fikr, 2014 ; Ibn Abī Zayd al-Ḳayrawānī, La Risâla ou Épître sur les éléments du dogme et de la loi de l’islam selon le rite mâlikite, L. Van Berchem (trad.), revu et corrigé par M. Zawi, Beyrouth Dār al-kutub al-‘ilmiyya, 2010.