19/01/2026

Tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis : la lutte pour l’influence dans le sud du Yémen

Par l'Unité d'analyse politique de l'ACRPS
Conflit au Yémen, d'après une carte de Mark Monmonier.   Ali Zifan — Citing Sana'a Center for Strategic Studies via Al Jazeera, 9 décembre 2025. Houthi territory per Critical Threats. STC-PLC frontline per Foreign Affairs. Derivative of: Yemen location map.svg by NordNordWest. Borysk5, CC BY-SA 4.0

Longtemps présentée comme un partenariat stratégique central au sein du Golfe, la relation entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se fragilise. Derrière la crise ouverte au Yémen émergent des rivalités structurelles, mêlant ambitions géopolitiques, concurrence économique et visions divergentes de l’ordre régional.

La frappe aérienne saoudienne contre cargaison d’armes émiratie dans le port de Mukalla le 29 décembre 2025 a marqué une escalade spectaculaire des tensions jusque-là latentes entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. À la suite de cet incident, l’Arabie saoudite a publiquement exhorté Abou Dhabi à retirer ses forces du Yémen et à cesser tout soutien aux acteurs armés locaux, une référence explicite  au Conseil de transition du Sud (CTS), formation séparatiste soutenue par les Émirats.

Cet appel est intervenu alors que le CTS étendait, début décembre, son contrôle aux gouvernorats de l’Hadramaout et d’Al-Mahra, deux provinces d’une importance stratégique majeure pour l’Arabie saoudite. En réponse, Abou Dhabi a annoncé le retrait d’environ 200 soldats et de leur équipement. Ce geste a été largement interprété comme une tentative d’éviter une confrontation directe avec Riyad, tout en préservant son influence par l’intermédiaire de ses alliés locaux. Le 4 janvier 2026, les forces du CTS ont finalement été contraintes de se retirer des deux gouvernorats, et le conseil a accepté d’entrer dans des pourparlers parrainés par Riyad afin de discuter des revendications du sud du Yémen.

Cet épisode s’inscrit dans un contexte régional plus large. Les dissensions au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ne sont ni nouvelles ni accidentelles. Malgré des systèmes politiques similaires, des liens sécuritaires étroits avec les États-Unis et une dépendance commune à la protection militaire occidentale, les États membres nourrissent depuis longtemps des suspicions réciproques. Les plus petits d’entre eux, en particulier, ont constamment cherché à affirmer leur autonomie stratégique face à leur « grande sœur » saoudienne. Cette dynamique s’est traduite par des différends frontaliers récurrents, des orientations divergentes en matière de politique étrangère, des visions régionales concurrentes et, de plus en plus ces dernières années, par des affrontements indirects sur plusieurs théâtres.

Unité d’analyse politique de l’ACRPS

L’Unité d’analyse politique est un département du Arab Center for Research and Policy Studies (Doha) consacré à l’étude de l’actualité dans le monde arabe. Elle vise à produire des analyses pertinentes utiles au public, aux universitaires et aux décideurs politiques de la région et du reste du monde. En fonction des questions débattues, elle fait appel aux contributions de chercheurs et de spécialistes du ACRPS ou de l’extérieur. L’Unité d’analyse politique est responsable de l’édition de trois séries de publications scientifiques rigoureuses : Évaluation de situation, Analyse politique et Analyse de cas.

Si la fracture entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis est perceptible depuis des années dans divers domaines, son éclatement brutal est lié à deux événements étroitement imbriqués. Le premier est l’appel lancé par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane au président américain Donald Trump, lors de sa visite à Washington en novembre, afin qu’il intervienne – une démarche perçue par Abou Dhabi comme une tentative de sanction pour son soutien aux Forces de soutien rapide (FSR). Le second est la réaction émiratie, marquée par une consolidation offensive du contrôle du CTS sur l’Hadramaout et Al-Mahra. Pour Riyad, cette avancée a constitué une ligne rouge, ravivant de profondes inquiétudes stratégiques et provoquant la décision d’affronter plus directement les Émirats au Yémen, plutôt que de continuer à gérer le différend par une diplomatie feutrée.

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse donc largement un simple désaccord tactique autour du Yémen. Il s’agit de l’expression de rivalités stratégiques, économiques et géopolitiques plus profondes, qui structurent désormais les relations entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Pour en saisir la portée, il convient d’en analyser les ressorts structurels, d’identifier les principaux champs de concurrence et d’évaluer la manière dont les acteurs internationaux (au premier rang desquels les États-Unis) pourraient réagir à mesure que le fossé se creuse.

Les fondements de la divergence

La posture régionale des Émirats arabes unis repose sur une hostilité sans concession à l’égard des mouvements islamistes, toutes tendances confondues. Abou Dhabi les perçoit non seulement comme des adversaires politiques, mais comme des menaces existentielles pour la stabilité de l’État et l’identité nationale. Cette vision a largement structuré les interventions émiraties au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, poussant le pays à soutenir des forces explicitement opposées à l’islam politique – y compris des factions armées séparatistes – quels qu’en soient les coûts sociaux et politiques pour les sociétés concernées. À plusieurs reprises, Abou Dhabi a ainsi fait primer l’élimination des mouvements islamistes sur toute autre considération stratégique.

L’Arabie saoudite partage en grande partie cette défiance vis-à-vis de l’islam politique, mais adopte une approche sensiblement plus pragmatique. Riyad tend à différencier les groupes islamistes, à en évaluer l’utilité stratégique et à mesurer leur disposition au compromis. Sa politique étrangère est davantage transactionnelle qu’idéologique, privilégiant la stabilité étatique et l’influence régionale. Cette divergence est apparue de manière particulièrement nette en Syrie, où l’Arabie saoudite s’est montrée disposée à composer avec le président intérimaire Ahmad al-Charaa, figure longtemps associée au djihadisme, en raison de son repositionnement pragmatique, de son recul idéologique et de ses efforts pour se départir d’un référentiel religieux explicite. Les Émirats arabes unis, en revanche, demeurent profondément méfiants à l’égard de ces réajustements, une position qu’ils partagent avec Israël.

Au-delà de l’idéologie, la rivalité entre Riyad et Abou Dhabi reflète des projets concurrents de projection régionale. Les Émirats arabes unis ne visent pas seulement la stabilité, mais cherchent à façonner l’architecture politique et économique du Moyen-Orient selon leurs propres priorités. Dans cette perspective, le Yémen occupe une place centrale. Le contrôle de ports stratégiques tels qu’Aden, Mukalla et l’archipel de Socotra, tous situés dans le sud du pays, confère à Abou Dhabi un levier majeur sur les routes commerciales maritimes et soutient son ambition de demeurer le principal hub économique et logistique du Moyen-Orient élargi.

L’Arabie saoudite, de son côté, est engagée dans sa propre mutation. La Vision 2030 entend repositionner le royaume comme centre financier, technologique et logistique régional, remettant directement en cause la prééminence économique de longue date des Émirats. i Abou Dhabi se distingue par la clarté de ses ambitions et la cohérence de sa stratégie d’expansion, Riyad reste résolu à préserver , et à réaffirmer, son rôle central dans l’équilibre régional.

Pour l’Arabie saoudite, la stabilité régionale est désormais une condition sine qua non de la transformation nationale, d’autant plus après une guerre coûteuse et largement infructueuse contre les Houthis au Yémen, marquée par des attaques directes sur le territoire saoudien. Dans ce contexte, l’attractivité du royaume pour les investissements étrangers s’en trouve fragilisée. Puissance démographique, économique et territoriale dominante de la péninsule Arabique, l’Arabie saoudite se considère néanmoins comme le pilier stratégique naturel de la région. Le Yémen, longtemps perçu comme son « arrière-cour », constitue à ce titre un espace hautement sensible. Le soutien émirati aux acteurs séparatistes yéménites remet directement en cause la conception saoudienne de l’ordre régional et de la sécurité nationale.

Une autre ligne de concurrence, plus discrète mais tout aussi déterminante, se dessine à Washington. Riyad et Abou Dhabi savent que l’appui américain demeure central dans les équations de sécurité du Golfe. Les Émirats arabes unis se présentent comme le partenaire le plus efficace, le plus réactif et le plus aligné sur les priorités géopolitiques et antiterroristes des États-Unis, tant au Moyen-Orient qu’en Afrique. La normalisation officielle de leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham est également mise en avant comme un L’Arabie saoudite, pour sa part, capitalise sur son envergure, sa profondeur stratégique, son rôle religieux et son poids économique. Riyad demeure convaincue de son caractère fondamentalement irremplaçable comme partenaire américain dans le Golfe. Même en période de tensions bilatérales, le royaume estime que sa centralité régionale lui garantit une influence durable auprès de Washington.

Ces rivalités latentes s’inscrivent dans un contexte plus large de méfiance historique au sein du CCG, de perceptions divergentes des menaces et de la volonté persistante des États les plus modestes d’affirmer leur autonomie face à la domination saoudienne perçue. Ensemble, elles constituent le socle structurel de la crise actuelle.

Les arènes de la concurrence

Le Yémen constitue aujourd’hui le principal terrain où se cristallisent les tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. L’expansion du CTS dans l’Hadramaout n’était pas un simple ajustement territorial : pour Riyad, elle représentait une menace directe pour la sécurité nationale. La longue frontière entre l’Hadramaout et l’Arabie saoudite fait de cette province un pilier de la stabilité frontalière et de la planification sécuritaire. Ses liens historiques, sociaux et économiques avec Riyad, ainsi que son potentiel comme voie alternative pour les exportations pétrolières saoudiennes, en font un atout stratégique majeur.

Le soutien d’Abou Dhabi au CTS dans cette région introduit, de facto, un acteur de protection externe dans l’environnement sécuritaire saoudien. La frappe saoudienne de décembre contre les livraisons d’armes émiraties et l’appel public inédit de Riyad au retrait du Yémen montrent à quel point cette question est devenue existentielle pour le royaume. Pour Riyad, le CTS n’est plus une simple faction sudiste, mais un instrument géopolitique de la stratégie émiratie — une réalité qu’elle cherche désormais à limiter.

La rivalité dépasse largement le cadre yéménite. En Syrie, la volonté saoudienne de réhabiliter et légitimer Ahmad al-Charaa contraste avec la prudence des Émirats et leur soutien éventuel à des forces adverses. Riyad s’oppose également à la fragmentation de la Somalie et a réagi vivement, avec d’autres États, à la reconnaissance par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou de l’indépendance du Somaliland. En invitant le président somalien à Riyad, l’Arabie saoudite a affiché son soutien à l’unité nationale. Les Émirats, en revanche, n’ont pas condamné cette décision et semblent relativement à l’aise avec la fragmentation, qu’ils perçoivent comme un rempart contre la résurgence islamiste dans la Corne de l’Afrique.

Le Soudan constitue un autre théâtre de rivalité. L’alignement d’Abou Dhabi avec les Forces de soutien rapide (FSR) — même si les Émirats n’en revendiquent pas publiquement le soutien — repose sur leur logique anti-islamiste et leur préférence pour des partenaires militaires disciplinés et efficaces. Riyad, au contraire, rejette les tactiques brutales des FSR et privilégie une résolution diplomatique, plus proche de la position de l’armée régulière soudanaise. Les efforts de médiation saoudiens dans le cadre de la guerre civile soudanaise ont été profondément compromis par la perception que les Émirats alimentaient indirectement le conflit.

Rivalité économique

La concurrence économique devient aussi intense que la rivalité géopolitique. La décision, prise en 2021 par l’Arabie saoudite, d’obliger les entreprises internationales à transférer leur siège régional à Riyad pour accéder à des contrats gouvernementaux lucratifs a directement remis en cause la suprématie de longue date de Dubaï comme capitale des affaires du Golfe. Cette mesure illustre la volonté de Riyad de remodeler structurellement l’architecture économique régionale.

Les deux États se disputent également le leadership régional dans l’innovation, notamment en matière d’intelligence artificielle, de cloud computing et de partenariats technologiques avancés avec les États-Unis. Remporter cette course représente non seulement un gain économique, mais aussi un levier stratégique considérable.

La politique pétrolière au sein de l’OPEP+ a amplifié les tensions. Les Émirats arabes unis se plaignent depuis longtemps que leur quota de production ne reflète pas leurs investissements dans l’augmentation de leur capacité et cherchent à obtenir des quotas plus élevés. L’Arabie saoudite, de son côté, a régulièrement utilisé les ajustements de production comme moyen de pression sur les États contestataires, visant implicitement Abou Dhabi. Ces frictions ont semé la méfiance dans ce qui était autrefois considéré comme un partenariat économique solide.

Les États-Unis face à un défi

Les États-Unis sont confrontés à un défi croissant à mesure que s’intensifient les tensions entre deux de leurs partenaires les plus proches dans la région. Le président Donald Trump n’a pas pris de position tranchée, reflétant le malaise de Washington à devoir choisir entre Riyad et Abou Dhabi. Les deux capitales ont intensifié leurs efforts de lobbying pour influencer l’opinion américaine. Trump pourrait adopter une posture d’ambiguïté stratégique, limitant son intervention à fixer des bornes à l’escalade tout en préservant ses relations avec les deux États.

Pourtant, une confrontation prolongée entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis menacerait les intérêts américains sur plusieurs fronts : la mer Rouge, la Corne de l’Afrique et la stabilité du marché énergétique. La fragmentation du Yémen, l’instabilité en Somalie, la guerre civile au Soudan et les rééquilibrages en Syrie compliquent déjà les calculs stratégiques américains. À terme, les États-Unis pourraient se voir contraints de jouer le rôle de médiateur, un exercice politiquement délicat qui impliquerait de soutenir implicitement la vision stratégique de l’un des partenaires au détriment de l’autre. L’extension de ces tensions illustre aussi le retrait partiel de Washington des complexités régionales, laissant plus de marge de manœuvre à ses alliés pour gérer localement ces rivalités

Conclusion

La fracture actuelle entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dépasse largement de simples désaccords tactiques. Elle traduit des divergences structurelles sur les objectifs stratégiques, la perception de la sécurité nationale, les ambitions économiques et le positionnement vis-à-vis des grandes puissances. La frappe aérienne saoudienne de décembre à Mukalla, suivie des affrontements dans le sud du Yémen, a révélé une dynamique en gestation depuis plusieurs années, marquée par la volonté d’Abou Dhabi d’étendre son influence via des alliances par procuration et de contrôler des espaces maritimes et politiques stratégiques, tandis que Riyad insiste sur sa primauté régionale, la cohésion territoriale du Yémen et la stabilité de l’architecture de sécurité, le tout dans une lutte croissante pour le leadership régional.

Ces tensions ne sont pas près de s’apaiser. Le Yémen restera le principal champ d’affrontement, mais d’autres théâtres, comme la Syrie, la Somalie ou le Soudan, continueront de refléter les divergences entre Riyad et Abou Dhabi plutôt que leur coordination. Sur le plan économique, la compétition pour dominer la finance, la technologie et la logistique régionales devrait également s’intensifier, accentuant le chevauchement de leurs intérêts et leur rivalité.

Faute d’un cadre de réconciliation et dans un contexte de méfiance profondément enracinée, la confrontation entre les deux puissances du Golfe est susceptible de se prolonger sous des formes indirectes, ponctuelles et centrées sur des intermédiaires. Même si aucune des parties ne semble vouloir un conflit ouvert, elles paraissent prêtes à accepter cette rivalité durable comme un prix à payer pour imposer leur vision respective de l’ordre régional, laissant la région entière face à une instabilité persistante sur plusieurs fronts.