21/01/2026

Venezuela : l’intervention américaine et la banalisation du rapport de force

Par l'Unité d'analyse politique de l'ACRPS
Manifestation contre une intervention militaire du Venezuela en 2019 @ Fibonacci Blue from Minnesota USA CC BY 2.0 via WikiCommons

L’opération américaine contre le Venezuela ne relève ni d’un simple coup de force ni d’une action judiciaire extraterritoriale. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à remodeler l’équilibre politique et énergétique de l’Amérique latine, au mépris du droit international. L’enlèvement de Nicolás Maduro pose ainsi une question centrale : jusqu’où les États-Unis sont-ils prêts à aller pour imposer leur ordre ?

Dans la nuit du 3 janvier 2026, les États-Unis ont mené une opération militaire ayant violé la souveraineté du Venezuela et abouti à l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores, à leur résidence de Caracas. Tous deux ont ensuite été transférés à New York, où ils ont comparu devant un tribunal fédéral et ont été inculpés pour trafic de stupéfiants et d’autres chefs d’accusation.

Cette opération a provoqué de vives réactions et de nombreuses condamnations, tant sur le plan national qu’international, en raison de l’absence totale de fondement juridique et de la violation manifeste de la souveraineté d’un État indépendant. D’autant que le président américain Donald Trump a menacé de mener des opérations similaires contre d’autres pays. Washington accuse Nicolás Maduro de diriger un « gouvernement corrompu et illégitime » qui superviserait un « terrorisme lié à la drogue » et l’exportation de cocaïne vers le territoire américain.

Aucune de ces allégations ne saurait justifier une telle opération. Nicolás Maduro les a systématiquement rejetées, accusant les États-Unis d’instrumentaliser la « guerre contre la drogue » pour tenter de le renverser et de s’emparer des ressources pétrolières du Venezuela. Depuis septembre 2025, Washington a imposé un blocus maritime et aérien au pays et lancé 35 frappes aériennes contre des navires présentés comme impliqués dans le trafic de drogue dans la région des Caraïbes, provoquant la mort d’au moins 115 personnes. Les États-Unis ont également saisi plusieurs pétroliers transportant du brut vénézuélien. Ces derniers mois, Donald Trump a réitéré ses appels à Maduro pour qu’il « se rende », quitte le pouvoir de son plein gré et confie la gestion du secteur pétrolier vénézuélien aux États-Unis.

Les raisons et prétextes invoqués par Washington pour intervenir au Venezuela peuvent être regroupés en trois catégories :

1. Des prétextes de diversion

Ces arguments visent à donner à l’intervention militaire américaine une apparence de légalité, comme si le Venezuela relevait de la souveraineté des États-Unis. Ils s’articulent autour des accusations portées contre Nicolás Maduro, présenté comme le chef de réseaux criminels impliqués dans le trafic de drogue, sans compter la corruption présumée de son régime — des accusations répétées à de nombreuses reprises par Donald Trump.

Lors de son premier mandat (2017-2021), le département américain de la Justice avait affirmé que Maduro avait transformé le Venezuela en une organisation criminelle au service des réseaux de narcotrafic et de groupes terroristes, alors même que la majorité des stupéfiants entrant aux États-Unis proviennent du Mexique, et non du Venezuela.

2. Le contrôle des richesses pétrolières vénézuéliennes

Donald Trump n’a jamais dissimulé son ambition de contrôler le pétrole vénézuélien, qu’il considère comme appartenant aux États-Unis et leur ayant été « volé ». Dans cette optique, il a imposé, le 16 décembre 2025, un blocus total sur l’entrée et la sortie des pétroliers soumis à des sanctions à destination ou en provenance du Venezuela, à l’issue de plusieurs mois d’escalade.

Sur sa plateforme Truth Social, Trump écrivait : « J’ai ordonné aujourd’hui l’imposition d’un blocus complet et total sur tous les pétroliers sous sanctions entrant et sortant du Venezuela. » Il ajoutait, dans un mélange de propagande et de rhétorique fantasmatique : « Le Venezuela est totalement assiégé » et le restera « jusqu’à ce qu’ils rendent aux États-Unis tout le pétrole, les terres et les autres biens qu’ils nous ont volés ».

Mais que le Venezuela aurait-il « volé » aux États-Unis ? Donald Trump considère que la nationalisation du secteur pétrolier décidée dans les années 1970, mettant fin à la domination des compagnies américaines, constitue un vol. À l’inverse, Caracas estime avoir mis un terme au pillage de ses ressources nationales par les multinationales étrangères, à l’instar d’autres pays producteurs de pétrole comme l’Iran, l’Irak, la Libye ou les États du Golfe. Nicolás Maduro avait alors déclaré : « L’impérialisme et la droite fasciste veulent recoloniser le Venezuela pour s’emparer de ses richesses en pétrole, en gaz, en or et en métaux. »

Le Venezuela détient les plus grandes réserves de pétrole au monde, estimées à près de 300 milliards de barils – soit environ 17 % des réserves mondiales. Pourtant, sa production ne dépasse pas 900 000 barils par jour (moins de 1 % de la production mondiale), principalement exportés vers la Chine, en raison des sanctions américaines qui entravent l’entretien et le développement des infrastructures, empêchent la vente du brut aux prix du marché et limitent l’accès aux capitaux et à l’expertise. À cela s’ajoute la faible qualité du pétrole vénézuélien, lourd et coûteux à raffiner.

Donald Trump souhaite que les compagnies américaines prennent le contrôle et développent les champs pétroliers vénézuéliens, dans une logique ouvertement néocoloniale, qu’il a assumée lors de la conférence de presse annonçant l’enlèvement de Maduro et de son épouse. Or, une hausse significative de la production exigerait des investissements massifs : augmenter la production de 500 000 barils par jour nécessiterait à elle seule environ 10 milliards de dollars et au moins deux ans de travaux. La société américaine Chevron demeure aujourd’hui la principale compagnie pétrolière occidentale présente au Venezuela, produisant environ un quart du pétrole du pays et exportant près de la moitié de cette production vers les États-Unis.

3. Des calculs géopolitiques

En novembre 2025, l’administration Trump a publié sa Stratégie de sécurité nationale pour 2025, affirmant clairement sa volonté de rétablir l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental. Cette orientation tranche avec la stratégie de 2022 de l’administration Biden, centrée sur la rivalité avec la Chine dans les océans Pacifique et Indien et avec la Russie en Europe orientale.

Cette doctrine s’inscrit dans le prolongement du « principe Monroe » de 1823, selon lequel l’Amérique latine constitue l’« arrière-cour » des États-Unis. Donald Trump y a explicitement fait référence lors de la conférence de presse annonçant l’opération contre le Venezuela, affirmant vouloir « s’entourer de bons voisins » et « instaurer la stabilité », tout en se disant prêt à recourir à des forces terrestres. Il a rebaptisé cette approche le « principe Donnro », contraction de son prénom et de celui de James Monroe.

Le Panama a été la première cible de cette doctrine lors du second mandat de Trump, lorsque celui-ci a menacé de réoccuper le canal de Panama, invoquant la nécessité de contenir l’influence chinoise. Sous pression américaine, le Panama a annoncé en février 2025 qu’il ne renouvellerait pas son accord avec la Chine dans le cadre des Nouvelles routes de la soie.

Les relations étroites entre Caracas et Pékin constituent l’un des principaux motifs de l’hostilité américaine. En 2023, le Venezuela a signé un accord de « partenariat stratégique global et permanent » avec la Chine. Quelques heures avant son enlèvement, Nicolás Maduro avait reçu l’envoyé spécial chinois pour l’Amérique latine et les Caraïbes, ce qui a porté un coup sévère à la crédibilité de Pékin dans la région. La Chine est le premier importateur de pétrole vénézuélien et ses investissements énergétiques dans le pays sont estimés à 4,6 milliards de dollars, tandis que la dette vénézuélienne envers Pékin atteindrait environ 60 milliards de dollars.

La stratégie américaine après Maduro

Il n’est pas certain que les États-Unis disposent d’une vision claire de la gestion de la situation vénézuélienne dans la phase dite « post-Maduro ». Cette incertitude renvoie à un dilemme récurrent des interventions américaines : l’incapacité à construire des États viables après avoir renversé des régimes par la force et à transformer des succès militaires en gains politiques durables, comme l’ont montré les expériences du Vietnam, de l’Irak ou de l’Afghanistan.

Lors de la conférence de presse annonçant l’enlèvement du président vénézuélien et de son épouse, Donald Trump a déclaré que les États-Unis prendraient en charge « la gestion du Venezuela jusqu’à ce qu’une transition sécurisée puisse être mise en place ». Ces propos ont ravivé les craintes d’une administration directe du pays. L’administration Trump affirme toutefois vouloir éviter les erreurs du passé : elle a renversé le chef du régime tout en préservant la structure étatique dominée par le Parti socialiste unifié du Venezuela, qu’elle entend contraindre plutôt que démanteler, afin d’éviter un effondrement total de l’État.

Cette approche explique également la prudence de Washington à l’égard de l’opposition vénézuélienne. Bien que les États-Unis aient précédemment affirmé que celle-ci avait remporté l’élection présidentielle de 2024, l’administration Trump s’est abstenue de l’encourager à prendre le pouvoir, préférant s’appuyer sur les structures existantes.

Donald Trump a résumé cette stratégie dans un entretien accordé au magazine The Atlantic au lendemain de l’enlèvement de Nicolás Maduro et de la prestation de serment de la vice-présidente Delcy Rodríguez comme présidente par intérim. Il a menacé cette dernière d’un sort « peut-être pire que celui de Maduro » si elle ne « faisait pas ce qu’il faut ». Plusieurs responsables de son administration ont averti que le refus de coopérer avec les États-Unis pourrait exposer le Venezuela à une nouvelle intervention militaire, plus massive encore.

Ces déclarations mettent en évidence la faiblesse de l’argumentaire américain fondé sur la lutte contre le narcotrafic : l’enjeu central n’est pas la drogue, mais l’acceptation d’une coopération politique imposée par Washington. Le secrétaire d’État Marco Rubio l’a d’ailleurs explicitement reconnu, affirmant que les États-Unis entendaient utiliser le blocus pétrolier et la pression militaire régionale pour atteindre leurs objectifs, sans exercer nécessairement un contrôle direct sur le pays. « Il ne s’agit pas d’une administration directe, mais d’une administration politique. Nous voulons que le Venezuela aille dans une certaine direction », a-t-il déclaré.

Le succès de cette stratégie reste néanmoins incertain. Delcy Rodríguez et les principaux responsables du régime, notamment le ministre de la Défense Vladimir Padrino López, doivent à la fois préserver l’héritage politique d’Hugo Chávez — afin de contenir les rivalités internes et d’éviter toute accusation de collusion avec Washington — et prévenir une confrontation frontale avec les États-Unis susceptible de provoquer une nouvelle escalade militaire.

Cette tension explique l’évolution rapide du discours de la présidente par intérim. Dans un premier temps, elle a qualifié l’opération américaine de « barbare », dénonçant une tentative de s’approprier les ressources énergétiques, minières et naturelles du Venezuela, tout en réaffirmant la légitimité de Nicolás Maduro. Elle a toutefois rapidement infléchi sa position, appelant dès le lendemain de l’opération à « la paix et au dialogue » et invitant Washington à engager une coopération fondée sur le droit international et le développement commun.

Maintenir cet équilibre s’annonce particulièrement difficile, et son issue demeure incertaine, d’autant que la marge de compromis que les États-Unis sont prêts à accepter reste, à ce stade, indéterminée.

Conclusion

La décision de l’administration Trump d’enlever le président vénézuélien et son épouse constitue non seulement une atteinte grave à la souveraineté d’un État, menée sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi un précédent dangereux susceptible d’ouvrir la voie à d’autres agressions contre des États souverains, en Amérique latine ou ailleurs. En s’affranchissant des règles du droit international, cette politique fondée sur la loi du plus fort menace les fondements mêmes de l’ordre international.

Dans sa quête effrénée de contrôle des ressources mondiales, Donald Trump ne distingue plus alliés et adversaires, comme en témoignent ses menaces à l’encontre de l’Iran ou son projet d’occupation du Groenland, territoire semi-autonome du Danemark, membre fondateur de l’OTAN. Le silence ou l’ambiguïté de nombreux États, notamment en Europe, s’explique par la crainte que cette logique ne serve de modèle à d’autres puissances, en Ukraine, à Taïwan ou ailleurs, ouvrant la voie à une instabilité mondiale durable si elle n’est pas collectivement endiguée.