Les débats autour de la liberté académique sont souvent réduits aux conflits sur la liberté d’expression, à la Cancel Culture ou à la polarisation idéologique. Ils révèlent pourtant une question plus profonde : que se passe-t-il lorsque les libertés académiques, journalistiques et artistiques sont soumises simultanément à des pressions croissantes ? Entre politiques de diversité, logiques de sécuritisation et managérialisme, hiérarchies des voix et héritages coloniaux, c’est le pluralisme même de nos institutions qui se trouve mis à l’épreuve.
Cet article est paru en anglais sous le titre « Academic Freedom in the Age of Polarisation: Epistemic Inclusion, Securitization, and the Colonial Legacy », dans NIAS (Netherlands Institue for Advanced Study in the Humanities and Social Sciences). Consulter : ici.
Les débats récents sur la liberté académique ont souvent été présentés comme des conflits portant sur la liberté d’expression, la Cancel Culture ou la polarisation idéologique. Pourtant, ces derniers révèlent un problème plus profond : la difficulté croissante à préserver le pluralisme des approches au sein d’institutions de plus en plus soumises à des logiques managériales et sécuritaires, ainsi qu’à des hiérarchies coloniales héritées. Les universités se sont historiquement présentées comme des espaces où différentes conceptions de la vérité peuvent se confronter, être éprouvées et affinées. Pourtant, de nombreux chercheurs, journalistes et artistes subissent aujourd’hui des pressions importantes pour se conformer aux discours dominants, au risque de subir des sanctions professionnelles.
Dans un ouvrage récent, Against Symbolic Liberalism: A Plea for Dialogical Sociology (2025), je mets en évidence l’émergence d’une crise dans le monde universitaire contemporain : la montée d’un « libéralisme symbolique » qui reflète une position libérale classique sur les questions culturelles, mais politiquement illibérale dans la pratique, associée à une polarisation sociétale aiguë. Cette crise se manifeste de manière particulièrement aiguë dans la répression de la liberté académique. Dans cet article, je distingue cinq dynamiques interdépendantes : (1) les tensions entre la liberté académique et la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) ; (2) l’articulation entre les logiques de sécuritisation et les logiques managériales ; (3) l’inégale hiérarchisation des voix ; (4) la persistance des héritages coloniaux ; (5) le destin commun des libertés académiques, journalistiques et artistiques au sein de la démocratie libérale.
La DEI (diversité, équité et inclusion) comme condition de la liberté académique
L’un des débats les plus controversés sur les campus aujourd’hui porte sur la question de savoir si les principes de la DEI complètent ou restreignent la liberté académique. Dans Academic Freedom and the Transnational Production of Knowledge (2023), Dina Kiwan soutient que l’inclusivité n’est pas une limite externe à la liberté académique, mais une « condition préalable » à celle-ci, en s’appuyant sur des philosophes de l’éducation tels qu’Eamonn Callan et Sigal Ben-Porath, ainsi que sur Judith Butler. Autrement dit, pour que les groupes marginalisés puissent participer pleinement à la vie universitaire, ils doivent d’abord se sentir en sécurité et inclus. Sans cette condition, la liberté académique reste un privilège du groupe dominant. Ce point de vue vise à dénouer l’impasse politisée entre les défenses de la liberté d’expression menées par la droite (souvent instrumentalisées contre le savoir inclusif) et les revendications de la gauche en faveur d’une protection contre les préjudices.
Cependant, dans le climat actuel de polarisation qui inhibe le débat public, ce lien se dissout. La logique même qui fait de l’inclusion une condition préalable peut être utilisée pour étouffer la dissidence. Ainsi, les manifestations contre la guerre génocidaire menée à Gaza ont été requalifiées d’antisémites, en s’appuyant sur une « littérature psychologisante sur le préjudice et le traumatisme ». Des universitaires comme la philosophe américaine Ann Cudd (actuellement présidente de Portland State University) soutiennent que « les discours toxiques et oppressifs » ébranlent les certitudes des étudiants quant à la bienveillance et au sens du monde, justifiant ainsi des restrictions. Comme le philosophe Uwe Steinhoff, je reste sceptique : un système juridique qui restreint la liberté d’expression en se fondant sur des « expériences qui ébranlent nos certitudes » est dangereusement vague. Si le principe de responsabilité sociale inhérent à la liberté académique nous permet de dénoncer les discours blessants, il ne doit pas conduire à une restriction juridique généralisée.
Sari HANAFI
Sari Hanafi est professeur de sociologie à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), directeur du Center for Arab and Middle Eastern Studies et président du programme d’études islamiques. Ancien président de l’Association internationale de sociologie (2018-2023) et ancien rédacteur en chef d’Idafat: The Arab Journal of Sociology, il est titulaire d’un doctorat de l’EHESS obtenu en 1994. Ses recherches portent notamment sur la sociologie de la religion, les migrations, la production des savoirs et la sociologie politique. Il est l’auteur ou le codirecteur de nombreux ouvrages, dont The Oxford Handbook of the Sociology of the Middle East et Knowledge Production in the Arab World: The Impossible Promise. Il a reçu un doctorat honorifique de l’Universidad Nacional Mayor de San Marcos en 2019 et a été élu International Fellow de la British Academy en 2022. Son ouvrage Against Symbolic Liberalism: A Plea for Dialogical Sociology est paru en 2025.
Une véritable DEI épistémique exige donc un dialogue critique, plutôt qu’une ingérence juridique. Elle suppose une sociologie dialogique, capable de renégocier en permanence les frontières entre inclusion et débat ouvert, tout en s’opposant à la fois à l’exclusion et à la censure. Dans une perspective bourdieusienne, le champ universitaire doit rester autonome, et ses mécanismes de responsabilité doivent s’exercer principalement en son sein, par la critique savante, l’évaluation par les pairs et le débat intellectuel, plutôt que par l’intervention de tribunaux politiques ou de campagnes médiatiques extérieures au champ. La disparition tragique de Jason Arday de l’université de Cambridge illustre les dangers qu’il y a à laisser des campagnes médiatiques populistes de droite exercer une influence sur le champ universitaire. Une erreur académique, un désaccord ou un argument controversé doivent être traités dans le respect des normes de l’université, et non transformés en procès public ou en lynchage médiatique.
Entre les logiques de sécuritisation et les logiques managériales
La liberté académique est menacée non seulement par la polarisation idéologique, mais aussi par deux logiques administratives qui se recoupent : la sécuritisation et le managérialisme. L’exemple de la politique britannique « Prevent » est éloquent. Conçue pour lutter contre l’extrémisme, Prevent a, dans la pratique, politisé l’identité religieuse, en confondant conservatisme social supposé et radicalisme. Le personnel et les étudiants musulmans en ont souligné les effets néfastes, les prétendues discussions ouvertes devenant des instruments de délégitimation. La logique de sécuritisation est façonnée par les conservateurs populistes qui affirment que les universités sont transformées en tribunes pour les islamistes radicaux, alors même que les données indiquent que moins de 2 % des événements organisés par les syndicats étudiants ont été jugés « extrêmes ». En France, ceux qui critiquent la politique française sont qualifiés de manière péjorative, par de nombreux acteurs de gauche comme de droite, d’« islamo-gauchistes » et font l’objet d’attaques virulentes de la part des pouvoirs publics, relayées et amplifiées par les grands médias.
Parallèlement, sous l’effet d’une logique managériale néolibérale, les administrateurs universitaires — qui ne sont souvent plus eux-mêmes des universitaires — infligent des sanctions précipitées aux enseignants pour avoir cité des œuvres littéraires sans « avertissement de contenu » ou pour ne pas avoir anticipé les sensibilités des étudiants. Cette « culture de la protection à tout prix » (safetyism) est renforcée par la « marchandisation » de l’enseignement supérieur : les administrateurs investissent dans la collecte de fonds auprès de milliardaires, réduisent le nombre de postes titulaires, externalisent des services et ferment les départements jugés « non rentables ». Dans ce contexte, les donateurs exercent une influence disproportionnée. L’affaire du Bard College en 2023, qui a défendu un cours sur « l’apartheid en Israël-Palestine » avant d’affronter une campagne menée par des donateurs, s’est notamment soldée par la démission d’un membre du conseil d’administration. Plus récemment, un professeur d’art titulaire a été suspendu pour avoir donné comme devoir une étude de cas mentionnant les Palestiniens, le provost (vice-président chargé des affaires académiques) affirmant que ses actions « faisaient peser un danger immédiat » sur les étudiants. La fusion de la sécuritisation (surveillance étatique des idées) et du managérialisme (aversion au risque dictée par le marché) produit une université à la fois excessivement prudente et politiquement conformiste.
Pourquoi certaines voix semblent plus légitimes que d’autres
Un thème récurrent que de nombreux chercheurs ont mis en évidence est la hiérarchisation inégale des voix : qui a le droit de s’exprimer, qui est entendu et qui est réduit au silence. Les données de la Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE) montrent que les incidents d’annulation d’invitations dans les universités américaines sont passés de 4 en 2001 à 65 en 2020. Si 68 % des protestations émanent de personnes situées à gauche de l’orateur visé, la droite se livre elle aussi à la Cancel Culture. Mon argument est toutefois plus structurel : certaines formes de critique sont systématiquement délégitimées, en particulier celles portant sur la religion, les migrations, le nationalisme, le colonialisme, le genre ou la politique étrangère.
La guerre génocidaire menée contre Gaza en offre une illustration frappante. Il est intéressant de noter d’abord que, si plusieurs organisations internationales et israéliennes ainsi que des groupes de défense des droits humains ont qualifié les actions militaires d’Israël à Gaza de génocide – notamment Amnesty International (5 décembre 2024), la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, dans son rapport de mars 2024 intitulé « Anatomie d’un génocide », Médecins Sans Frontières (19 décembre 2024), la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) (12 décembre 2024), ainsi que des organisations israéliennes de défense des droits humains (B’Tselem et Physicians for Human Rights) –, de nombreuses conférences de sociologie auxquelles j’ai assisté, animées par des universitaires occidentaux, y font souvent référence simplement comme « la guerre contre Gaza » ou, pire encore, comme « la crise au Moyen-Orient ». Les chercheurs critiques à l’égard de la politique israélienne s’exposent à une mort professionnelle, sauf dans des pays comme l’Irlande, la Slovénie ou l’Espagne. Ghassan Hage, anthropologue de renom, a été licencié de l’Institut Max-Planck en Allemagne à la suite d’un article de presse diffamatoire. En France, près de 350 enquêtes institutionnelles et judiciaires ont été ouvertes entre octobre et décembre 2023 à la suite de plaintes liées au conflit israélo-palestinien.
Parallèlement, la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), qui est explicitement non contraignante sur le plan juridique, est parfois invoquée dans les débats sur l’antisémitisme et l’antisionisme. Certaines voix sont en effet plus légitimes que d’autres : on présume souvent que les universitaires palestiniens et anticolonialistes sont mus par la haine, et non par un engagement en faveur des droits humains. Les médias reproduisent souvent cette hiérarchie : pendant la guerre à Gaza, les médias français et allemands ont rarement donné la parole à des Palestiniens, à des musulmans ou à des anticolonialistes.
L’héritage colonial dans le monde universitaire
On ne peut comprendre les orthodoxies universitaires actuelles sans tenir compte des héritages coloniaux euro-américains. Cet héritage opère à plusieurs niveaux : organisationnel, curriculaire et dans la vie universitaire quotidienne.
Sur le plan organisationnel, l’université moderne est façonnée par des intérêts coloniaux et corporatistes. Le savoir est devenu une « marchandise fictive », régie par les mêmes logiques qui ont permis d’extraire la richesse des colonies. Les donateurs qui ont profité des réseaux impériaux façonnent désormais les politiques en matière de liberté d’expression sur les campus. Sur le plan curriculaire, la philosophie et les sciences sociales européennes ont historiquement présenté les peuples non occidentaux comme une « menace métaphysique » plutôt que comme des coproducteurs de savoir. Comme le dit Hamid Dabashi : « Les Arabes, les Iraniens et les musulmans […] n’ont aucune réalité ontologique aux yeux des philosophes européens. » Pourtant, dans la lignée de Gisèle Sapiro, je rejette la solution simpliste consistant à purger les penseurs canoniques. Je propose plutôt trois principes pour déterminer la manière de traiter l’œuvre d’un auteur problématique :
(1) l’isolement conceptuel des opinions erronées d’un chercheur par rapport à ses contributions utiles ;
(2) la division du travail intellectuel (certains se concentrant sur les apports positifs, d’autres sur leur critique) ;
et (3) la conscience historique que les normes éthiques d’aujourd’hui pourront, à leur tour, être jugées erronées demain.
Je mobiliserai donc la théorie communicationnelle dialogique de Jürgen Habermas[1], même si je ne partage pas sa position politique sur la Palestine. De même, je préfère l’approche du Rijksmuseum d’Amsterdam – qui consiste à ajouter aux tableaux des cartels contextualisant l’esclavage – à celle consistant à débaptiser la tour David Hume de l’université d’Édimbourg. De la même manière, je m’oppose à l’idée d’écarter Durkheim (en raison de son silence total sur le colonialisme français en Algérie) au profit de W. E. B. Du Bois. L’objectif n’est pas d’annuler, mais de « provincialiser l’Europe » – en considérant le savoir occidental comme nécessaire, mais non suffisant.
Dans la vie universitaire quotidienne, les héritages coloniaux se manifestent dans le choix des personnes que l’on écoute. Lorsqu’Alain Touraine a salué l’accueil des Juifs russes par Israël comme un « miracle », il a ignoré que la plupart d’entre eux avaient été installés illégalement sur des terres occupées. Sa déclaration – « ces migrants sont laïques, ils soutiendront donc la paix » – révèle un biais laïciste incapable de percevoir la réalité coloniale. Il ne s’agit pas simplement d’une défaillance individuelle ; c’est une caractéristique structurelle d’un système de savoir qui naturalise les gestes occidentaux et pathologise la résistance non occidentale.
Au-delà du monde universitaire : liberté journalistique et artistique
Le sort de la liberté académique est étroitement lié à celui des libertés journalistique et artistique. Toutes trois subissent la pression de forces similaires : le libéralisme symbolique, la Cancel Culture et l’instrumentalisation politique de la notion de « préjudice ». La lettre signée par Noam Chomsky, Salman Rushdie et Margaret Atwood dans Harper’s Magazine (2020) définissait la Cancel Culture comme « une intolérance envers les opinions divergentes, une mode consistant à humilier et à ostraciser publiquement, et la tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante ». Cela vaut aussi bien pour un professeur à qui l’on retire sa titularisation que pour un journaliste visé par une enquête pour « apologie du terrorisme » ou un artiste privé d’un prix.
Le cas de Masha Gessen est exemplaire. Lauréate du prix Hannah Arendt, Gessen s’est vu retirer cette distinction pour avoir comparé Gaza avant le 7 octobre à la situation des ghettos juifs sous l’occupation nazie. Arendt elle-même – critique de l’État-nation israélien depuis sa fondation – ne serait pas éligible à ce même prix en Allemagne aujourd’hui. De même, la romancière palestinienne Adania Shibli s’est vu retirer un prix littéraire. Les libertés artistiques et journalistiques évoluent de concert avec la liberté académique ; elles font partie d’un même écosystème épistémique.
Il est essentiel de souligner que cet écosystème est fondamental pour la démocratie libérale elle-même. La démocratie libérale exige non seulement des élections, mais aussi une sphère publique vivante où les citoyens peuvent délibérer. Lorsque les universités, les médias et les arts deviennent des lieux de conformisme sous l’effet d’une aversion croissante au risque, la démocratie dégénère soit en libéralisme symbolique (une tolérance de façade sans véritable pluralisme), soit en autoritarisme populiste. La nouvelle génération, cependant, remet en question cet état de fait. Les campements étudiants en faveur de Gaza ont déstabilisé les anciennes élites. Ces étudiants s’appuient sur les réseaux sociaux précisément parce qu’ils se méfient des médias traditionnels. Il s’agit là d’une évolution à la fois préoccupante et porteuse de possibilités : elle montre que la crise des libertés académique et journalistique est également une crise de légitimité des institutions libérales.
Conclusion : vers une sociologie dialogique
Mon remède ne réside pas dans davantage de restrictions juridiques, mais dans une « sociologie dialogique » – une sociologie qui refuse d’étiqueter l’autre, qui prend au sérieux les asymétries de pouvoir sans renoncer au dialogue, et qui cherche à réarticuler la tension entre liberté académique et DEI par la conversation plutôt que par l’action juridique. Aucun de ces deux engagements ne peut être absolu ; chacun doit être tempéré par l’autre. L’objectif est d’éviter à la fois la spirale du silence (où la peur de l’isolement étouffe la dissidence) et la spirale de l’exclusion (où la pensée dichotomique – ange ou démon – met fin à tout débat).
En fin de compte, la santé de la démocratie libérale se mesure à la manière dont elle traite ses voix les plus dérangeantes. Si les universités, les rédactions et les ateliers d’artistes deviennent des lieux réservés aux seuls convaincus, la polarisation s’accentuera et la démocratie sera progressivement vidée de sa substance de l’intérieur. La sociologie dialogique, en insistant sur l’écoute par-delà les différences, offre une promesse fragile mais essentielle : celle de pouvoir critiquer le pouvoir sans devenir dogmatique, et d’être inclusif sans se taire.
Note :
[1] Jürgen Habermas a cosigné la déclaration du Centre de recherche « Normative Orders » de l’université Goethe de Francfort, intitulée « Principes de solidarité : une déclaration », dont l’auteur de la présente analyse critique le caractère partial et l’absence de mise en cause des actions d’Israël à Gaza. Il rapporte également avoir été frappé par l’attitude de Habermas à l’égard de la situation palestinienne lorsqu’il le rencontra lors d’un dîner à Jérusalem, pendant la deuxième Intifada. Selon lui, la position alors exprimée par Habermas, notamment son refus de reconnaître les droits nationaux des Palestiniens, ne relevait pas d’un simple faux pas politique, mais s’inscrivait dans une position plus durable.