Le rapporteur public du tribunal administratif de Paris a estimé, lors de l’audience du 1er juillet, que la décision du Collège de France d’annuler le colloque La Palestine et l’Europe : poids du passé et les dynamiques contemporaines était « excessive », au regard de la protection dont bénéficie la liberté académique en droit français. Sans être contraignantes, ses conclusions constituent un indicateur important de l’orientation que pourrait prendre le jugement, attendu le 15 juillet prochain.
Le colloque, prévu les 13 et 14 novembre 2025, était organisé conjointement par la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe, dirigée par l’historien Henry Laurens, et le Centre arabe de recherches et d’études politiques (CAREP) de Paris. Le 9 novembre, quatre jours avant son ouverture, l’administrateur du Collège de France, Thomas Römer, avait annoncé son annulation, invoquant la vive polémique suscitée par l’événement et les risques qui en découlaient pour l’ordre public.
Cette décision était intervenue après une campagne médiatique et politique alimentée notamment par un article du Point, qui présentait le colloque comme militant et déséquilibré, ainsi que par les critiques de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), laquelle dénonçait une manifestation qu’elle jugeait partisane. La LICRA a toutefois précisé par la suite qu’elle n’avait pas demandé l’annulation du colloque. Les associations dépositaires du recours mettent également en cause le rôle de l’association Action Avocats, dont plusieurs membres auraient écrit au ministère de l’Enseignement supérieur et à la direction du Collège de France pour réclamer l’annulation de l’événement.
Représentant dix-huit organisateurs et intervenants, Me Raphaël Kempf soutient que l’établissement a cédé à ces pressions plutôt qu’à une menace réelle. Selon lui, la justification fondée sur la sécurité a été construite a posteriori pour donner un fondement juridique à une décision motivée avant tout par la controverse entourant un colloque consacré à la Palestine. Il relève que les éléments avancés – un article de presse, des graffitis sans lien direct avec la conférence et des messages publiés sur les réseaux sociaux après l’annulation – ne démontraient pas l’existence d’un risque suffisamment caractérisé pour justifier une telle mesure.
Le rapporteur public a développé une analyse similaire, estimant que le Collège de France disposait d’autres moyens pour garantir le déroulement de l’événement, notamment en renforçant les dispositifs de sécurité ou en sollicitant les forces de l’ordre, plutôt qu’en annulant purement et simplement une manifestation scientifique. Les requérants soulignent d’ailleurs que le cours magistral d’Henry Laurens a pu se tenir le 9 novembre sans incident.
Au-delà de ce litige, les plaignants considèrent que l’affaire soulève une question de principe sur la protection de la liberté académique en France. Plusieurs organisations, dont la Ligue des droits de l’homme (LDH), le Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESUP-FSU), Pluridivesité, pour une université juste et solidaire, la CALAP (Coordination antifasciste pour l’affirmation des libertés académiques et pédagogiques) et des associations de chercheurs, se sont jointes au recours, estimant que céder à une polémique publique pour empêcher la tenue d’un colloque créerait un précédent préoccupant pour l’indépendance de la recherche.
Si le tribunal suit les conclusions du rapporteur public – ce qui est fréquent sans être systématique –, il pourrait annuler la décision du Collège de France et ouvrir la voie à une indemnisation des organisateurs pour les frais engagés dans la préparation du colloque.
Extrait de l’article publié Al-Araby al-Jadeed, le 2 juillet 2026