Comment la Jordanie, l’un des pays les plus pauvres en eau au monde, en est-elle arrivée à dépendre d’Israël pour une partie de son approvisionnement ? Au-delà de la sécheresse, du changement climatique et des défaillances des réseaux, cet article retrace l’histoire du contrôle israélien du bassin du Jourdain et analyse le rôle du mandat britannique, de l’occupation, du traité de paix de 1994 et des projets hydrauliques communs dans la construction de cette dépendance. Il montre comment les accords et les infrastructures, loin de résoudre durablement la crise hydrique jordanienne, peuvent contribuer à la reproduire et à l’approfondir, en faisant de l’eau un levier de pouvoir et de pression politique.
Les relations entre la Jordanie et Israël dans le domaine de l’eau ont longtemps été marquées par de profondes tensions. Celles-ci s’expliquent notamment par le contrôle israélien – allant jusqu’à l’occupation directe – d’une grande partie des sources septentrionales du Jourdain et de l’ensemble du lac de Tabariya (Tibériade). Elles tiennent également à la construction d’un barrage empêchant les eaux du lac de s’écouler vers le sud, en direction de la mer Morte, ainsi qu’au transfert d’une partie des eaux du bassin vers l’extérieur par le canal national israélien. Pourtant, malgré ces déséquilibres et les affrontements militaires auxquels ils ont parfois donné lieu, les relations hydriques entre les deux États n’ont pas débouché sur de véritables « guerres de l’eau ». Elles ont plutôt conduit à l’instauration progressive d’un statu quo durable, dont la formalisation trouve son aboutissement dans le traité de paix signé à Wadi Araba en 1994.
Mark Zeitoun et Geron Warner (Zeitoun et Warner, 2006) proposent le concept d’« hégémonie hydrique » pour interpréter les situations hydriques déséquilibrées qui, bien souvent, ne dégénèrent pas en guerres.
Dans un contexte de rapports de force inégaux, ces situations s’expriment plutôt par le recours aux pressions politiques, aux connaissances techniques ainsi qu’aux traités et accords internationaux, afin de consolider un ordre hydrique « dans lequel les États non hégémoniques se conforment généralement au système privilégié par l’État hégémonique, car sa supériorité en termes de pouvoir décourage efficacement toute résistance violente à ce système » (p. 437). Cette relation est alors présentée comme une forme de « coopération » visant à masquer « les effets négatifs du déséquilibre des pouvoirs » (p. 439).
Dans le cas de la Jordanie et d’Israël, c’est le « type passif/contrôlant » qui s’applique, en tant que forme d’hégémonie hydrique conduisant à un contrôle moindre, à une plus grande rareté de l’eau et à une instabilité hydrique accrue chez la partie la plus faible (p. 444). La partie hégémonique s’efforce, quant à elle, d’étendre sa domination de trois manières :
a) l’appropriation des ressources, notamment par l’occupation des territoires abritant les sources d’eau, ou par la construction d’infrastructures et de grands projets hydrauliques visant à détourner les cours d’eau et à pomper les eaux souterraines au détriment du « concurrent », de manière unilatérale (p. 444) ;
b) l’endiguement, par lequel l’État puissant exerce une pression sur l’État faible afin que celui-ci se conforme au système qu’il privilégie ;
c) l’intégration, par laquelle l’État dominant encourage l’État faible à se conformer en lui offrant des incitations (p. 445).
Les chercheurs énumèrent ensuite un ensemble de mécanismes utilisés pour consolider l’hégémonie hydrique (Zeitoun et Warner, 2006, pp. 446-450). Je me concentrerai ici sur ceux qui s’appliquent au cas de la Jordanie et d’Israël et dont les manifestations seront examinées dans cet article. Parmi les « mécanismes coercitifs » figurent la force militaire, les opérations secrètes et la pression coercitive. Les « mécanismes normatifs » comprennent, quant à eux, la signature d’accords qui consolident le statu quo ou qui sont rédigés en faveur de la partie la plus forte, ainsi que les différentes formes de contrainte utilisées pour amener la partie la plus faible à les signer. En outre, en l’absence de véritables mécanismes internationaux permettant d’assurer leur application, la mise en œuvre des dispositions de ces accords dépend du rapport de forces effectif entre les deux parties. Ces accords excluent par ailleurs de leurs dispositions les parties prenantes qui n’en sont pas signataires.
Enfin, les « mécanismes hégémoniques » comprennent des tactiques telles que la « sécurisation », c’est-à-dire la transformation d’une question en une exception relevant de la sécurité nationale, et le « récit imposé », qui consiste à imposer le récit de la partie hégémonique ainsi que sa propre définition des faits. S’y ajoutent les ressources que la partie hégémonique peut mobiliser, notamment ses partenariats et ses capacités scientifiques, ainsi que le soutien des puissances internationales dont elle peut bénéficier. Elle peut également tirer parti des conditions de financement auxquelles elle est en mesure de résister ou des pressions qu’elle peut éviter. À l’inverse, la recherche de financement joue un rôle pour la partie la plus faible, qui se trouve contrainte de se conformer aux conditions imposées par le bailleur de fonds. Enfin, la situation géographique d’un État qui contrôle les sources d’un cours d’eau lui confère souvent un avantage sur les États situés en aval, puisqu’elle lui permet d’en détourner le cours, d’en accroître l’utilisation, d’en entraver l’écoulement ou encore de le polluer.
Mais cet article ne se contente pas d’utiliser le cadre théorique précédemment exposé pour expliquer la relation hydrique entre la Jordanie et Israël comme résultant d’une hégémonie hydrique. Il fait également appel à l’histoire coloniale elle-même, en considérant la situation actuelle comme le prolongement de cette histoire et des rapports de force qui en découlent. Il propose ainsi une lecture selon laquelle l’hégémonie hydrique ne résulte pas seulement de rapports de force déséquilibrés entre les États, mais contribue également à produire et à aggraver ce déséquilibre.
Cette analyse met en lumière deux questions fondamentales que les recherches sur le sujet n’ont pas suffisamment abordées. La première concerne la capacité d’Israël à exercer une pression sur la Jordanie sur le plan hydrique par le biais des faibles quantités d’eau que lui accorde le traité de paix signé entre les deux pays. La seconde tient au fait que ces quantités, replacées dans le contexte historique de la situation hydrique du bassin du Jourdain, contribuent à aggraver la pénurie d’eau en Jordanie, qui a aujourd’hui atteint des niveaux catastrophiques, plutôt qu’à résoudre le problème hydrique du pays.

Hisham Bustani
Hisham Bustani est spécialiste de théorie politique, d’études
décoloniales et postcoloniales, ainsi que d’études énergétiques. Il est l’auteur de (Dys)Functional Polities: The Limits of Politics in the
Postcolonial Arab Region (2021), un ouvrage en arabe publié en deux volumes, consacré aux études postcoloniales et décoloniales. Son approche s’appuie sur un large éventail de disciplines, notamment l’anthropologie, l’histoire, la géographie, les sciences sociales et politiques, les études des mouvements sociaux
et de la contestation, les études de l’État et de sa formation, ainsi que les études gramsciennes. Il explore les raisons de la stagnation des mouvements de changement dans la région arabe, ainsi que la manière dont les acteurs internationaux et les rapports
de pouvoir à l’échelle mondiale contribuent à définir ce qu’est un État.
Titulaire d’un doctorat en sciences politiques obtenu en 2023 à l’Université de Westminster à Londres, il est actuellement chercheur au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, à Paris, dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo). Ses recherches portent notamment sur l’économie politique de l’énergie au Moyen-Orient.
Hisham Bustani est également un auteur primé, connu pour ses nouvelles, ses poésies et ses textes hybrides. Son dernier ouvrage littéraire en anglais est The Monotonous Chaos of Existence (2022), publié par Mason Jar Press. Il écrit également sur les transformations et les malformations urbaines de sa ville natale, Amman.
L’étude revient tout d’abord de manière approfondie sur les fondements coloniaux du contrôle de l’eau, ainsi que sur le rôle du mandat britannique dans la préparation de la mainmise israélienne sur le bassin du Jourdain, mainmise qui s’est ensuite consolidée sous l’égide des États-Unis. Elle examine ensuite en détail le rôle des dispositions du traité de paix dans la consolidation de la domination israélienne sur les sources du Jourdain et le lac de Tabariya, ainsi que dans la garantie de sa part des eaux du Yarmouk et de son accès continu aux eaux souterraines provenant des puits qu’Israël a forés dans les territoires jordaniens occupés. Elle aborde enfin les menaces israéliennes de couper l’approvisionnement en eau de la Jordanie, ainsi que les projets hydrauliques communs – enlisés ou à venir – dont la mise en œuvre a continué d’être tentée malgré ces menaces.
Enfin, l’analyse s’appuie sur – et développe – l’approche de l’extension de l’hégémonie coloniale sioniste par le biais des ressources vitales telles que l’eau et les infrastructures qui y sont liées (Bustani et El-Khazen, 2026). Elle montre que le colonialisme utilise les infrastructures et les ressources vitales pour s’ancrer, depuis une position de force, non seulement auprès des entités politiques et des autorités dirigeantes avec lesquelles il signe des traités et des accords, mais aussi au sein des sociétés elles-mêmes, pour lesquelles ces ressources constituent une question de vie ou de mort.
L’analyse cherche ainsi à répondre à la question suivante : « Comment la Jordanie est-elle devenue l’un des pays les plus pauvres en eau au monde ? » Elle élargit pour cela le cadre de compréhension de la situation actuelle, dans laquelle se conjuguent la sécheresse, le changement climatique, la vétusté des réseaux de distribution et la mauvaise gestion du secteur de l’eau, en y ajoutant une perspective supplémentaire : l’histoire coloniale, sioniste et hégémonique de la gestion de l’eau, ainsi que la mise à l’écart des projets et des potentialités locales au profit des rapports de force et de subordination engendrés par cette histoire.
Les fondements coloniaux du contrôle de l’eau
L’eau n’était pas une question technique ou environnementale distincte du projet colonial sioniste en Palestine ; elle en constituait, au contraire, dès le début du XXe siècle, l’un des éléments fondateurs. L’extension du contrôle sur les terres et l’accès aux sources d’eau, aux cours d’eau et aux bassins hydrographiques faisaient partie de la pensée sioniste bien avant la création d’Israël. Après celle-ci, le contrôle de l’eau est devenu l’un des éléments de l’expansion territoriale d’Israël et de sa mainmise sur les ressources et les infrastructures dont dépendent les communautés environnantes (Masamreh, 2022a ; Zeitoun et al., 2013, pp. 94–95).
Cet intérêt fondamental transparaît clairement dans la stratégie du mouvement sioniste, puis d’Israël, à l’égard du Jourdain et de son bassin. Celui-ci constitue la principale source naturelle d’eau de surface pour les deux États, tout en englobant la Syrie et le Liban ainsi que les « territoires palestiniens occupés ». À l’exception du fleuve Yarmouk, l’un des principaux affluents du Jourdain situé à la frontière jordano-syrienne, et de la source al-Wazani, à laquelle le Liban n’a qu’un accès limité, ni la Syrie ni le Liban n’ont plus pleinement accès aux eaux du bassin du Jourdain depuis 1967. Cette année-là, Israël a occupé le plateau du Jolan (Golan) syrien et certaines parties du sud du Liban, et pris le contrôle de la plupart des affluents septentrionaux du fleuve, ainsi que du lac d’al-Houla, qu’il a asséché, et du lac de Tabariya. Quant aux Palestiniens, on peut considérer qu’ils sont, en raison de la mainmise israélienne directe et indirecte, totalement exclus de toute décision relative aux eaux du bassin (Zeitoun et al., 2013, pp. 93–97 ; Amnesty International, 2017 ; Conde, 2023, pp. 72–78).
Ce contrôle n’est pas apparu de manière soudaine, mais a été précédé par des projets coloniaux dans les domaines de l’eau et de l’électricité qui en ont jeté les bases. En 1911, la colonie de Degania a été fondée en tant que première petite coopérative agricole de colonisation (Baratz, 1954), à l’est du point où la partie sud du Jourdain sort du lac de Tabariya, dans un emplacement stratégique particulièrement propice au contrôle de l’eau. Après des années de pression exercée sur le gouvernement du mandat britannique, l’ingénieur et investisseur sioniste Ben-Hass Rottenberg obtint, en 1926, une concession de 70 ans sur des terres situées au confluent du Yarmouk et du Jourdain. Outre des terres situées en Palestine sous mandat, cette concession comprenait 6 000 dunams de terres se trouvant aujourd’hui en Jordanie, sur lesquelles Rotenberg construisit une centrale hydroélectrique pour sa société, la « Palestine Electric Company » (Masamreh, 2022a ; Reguer, 1995, p. 717, 720 ; Shamir, 2013). En 1929, Rottenberg construisit les premières installations de collecte et de transfert des eaux des fleuves Jourdain et Yarmouk, en érigeant « le barrage du Yarmouk, doté d’une surface de rétention », ainsi qu’un « canal de deux kilomètres de long pour acheminer les eaux du Jourdain, via le réservoir du Yarmouk, vers le réservoir sous pression de Jisr al-Majam’a » (Reguer, 1995, p. 720). Puis, trois ans plus tard, il construisit le premier barrage sur le Jourdain afin d’en détourner les eaux vers son projet hydroélectrique (Van Aken et al., 2007, p. 73).
Cette concession ne constituait pas un simple projet économique éphémère. Elle a été à l’origine de complications juridiques qui perdurent encore aujourd’hui et qui concernent la propriété, les droits d’utilisation et la souveraineté au sein même de la Jordanie (Jarrar, 2019 ; Salameh, 2018). Elle a également ouvert la voie à une phase ultérieure de domination israélienne sur l’énergie et l’eau dans la région. En 1951, le barrage situé à Degania a ainsi été aménagé afin d’empêcher les eaux du lac de Tabariya de s’écouler vers la partie sud du Jourdain et de les détourner vers ce qui est devenu le canal national israélien (Wolf et Newton, 2008 ; Zeitoun, 2008, p.155). Une fois le projet achevé en 1964, les eaux du Jourdain ont effectivement été détournées hors de son bassin afin d’alimenter en eau douce les nouvelles villes côtières israéliennes et les projets agricoles des colonies du Néguev, au sud de la Palestine.
Ces détournements d’eau ont coïncidé avec le recours à la force politique et militaire pour empêcher d’autres États de développer leurs propres projets hydrauliques, qu’ils soient indépendants ou communs. Ainsi, en 1951, Israël a fermé les vannes du barrage de Degania, au sud du lac de Tabariya, ce qui a réduit la quantité d’eau disponible pour la Jordanie, et a commencé à assécher le lac d’al-Houla (lac de Hula), plus au nord, au mépris des intérêts de la Syrie (Wolf et Newton, 2008). En 1953, parallèlement au lancement des travaux du canal national d’adduction d’eau, Israël, avec le soutien des États-Unis, a empêché la construction du barrage jordano-syrien prévu sur le Yarmouk (Haddadin et Shamir, 2003, 8), dans la région d’Al-Mukaran. L’idée de ce barrage avait été avancée pour la première fois en 1952, mais elle ne s’est concrétisée sous le nom de « barrage de l’Unité » qu’en 2004, après qu’« Israël eut garanti sa part des eaux du fleuve » (Talozi et al., 2019, p. 917) en vertu du traité de Wadi Araba.
Des études indiquent également que les questions liées à l’eau ont été associées à un certain nombre d’opérations militaires israéliennes au Liban et en Syrie au fil des décennies (Zeitoun et al., 2013). En 1965, Israël a attaqué un projet syrien visant à détourner le fleuve al-Hasbani, un affluent septentrional du Jourdain, afin de l’éloigner du canal national israélien qui venait d’être achevé (Zeitoun et al., 2013, p. 94). En 1979, Israël et la Jordanie ont mobilisé leurs forces après que la Jordanie eut retiré un barrage de sable sur le fleuve Yarmouk qui entravait l’écoulement de l’eau vers son réseau d’adduction (Yasuda et al., 2017, p. 48). Les recherches indiquent également que les questions liées à l’eau ont constitué un facteur déterminant dans la guerre de juin 1967, dans l’occupation des territoires du sud du Liban en 1978, ainsi que dans le maintien des forces d’occupation israéliennes dans certaines zones frontalières libanaises après leur retrait en 2000. Cette question a également été au cœur de l’escalade militaire israélienne de 2002, lorsque le Liban a construit une station de pompage à la source du Wazzani afin de contribuer à répondre à la demande locale en eau (Zeitoun et al., 2013, p.95).
L’appropriation par Israël de la majeure partie du débit de la partie nord du Jourdain « ne laisse pratiquement pas une goutte d’eau potable aux riverains », ce qui transforme le Jourdain, au sud du lac de Tabariya, en un cours d’eau asséché la plupart des jours de l’année, selon Messerschmid et Selby. Ceux-ci décrivent Israël et son réseau national de transport d’eau comme « le principal destructeur du Jourdain » (Messerschmid et Selby, 2015, 267, p. 270), en raison du détournement par Israël des eaux de la partie nord du Jourdain et de son contrôle sur le lac de Tabariya, principal réservoir du bassin. La partie sud du cours d’eau, au sud du barrage de Degania, ressemble ainsi davantage à un égout qu’à un fleuve, d’autant plus que les eaux provenant des sources salées situées au nord et à l’ouest de Tabariya ont été détournées vers le cours quasi asséché du fleuve par ce que l’on appelle le « canal salé » israélien (Surkes, 2023).
Ainsi, depuis 1967, Israël a pratiquement monopolisé l’utilisation de la partie nord du bassin du Jourdain, pris le contrôle total du lac de Tabariya et imposé un contrôle partiel sur les eaux du Yarmouk, partagé entre la Jordanie et la Syrie (Messerschmid et Selby, 2015, p. 267). En conséquence, la partie sud du Jourdain, qui s’étend entre le lac de Tabariya et la mer Morte, est devenue pratiquement insignifiante sur le plan hydrologique, n’étant guère plus qu’un « cours d’eau structurellement stagnant » et un « petit ruisseau pollué » (Fam, 2022 ; Robbin et Talozi, 2023), dont le débit est inférieur à « 10 % de sa moyenne historique » (Aviram et al., 2020). Celui-ci est ainsi passé de 1 300 millions de mètres cubes par an dans les années 1950 à seulement 20 à 30 millions de mètres cubes par an (Talozi et al., 2019, p. 914), en raison des prélèvements et des dérivations effectués par Israël à partir des sources septentrionales, ainsi que de l’obstruction de l’écoulement des eaux au sud du lac de Tabariya.
